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Abstention aux législatives : la conjoncture politique n’explique pas tout

Nous reproduisons ici, avec l’autorisation de son auteur, une analyse de Frédéric Dabi, Directeur du Département Opinion publique de l’Ifop, publiée le 16 juin 2007 dans le quotidien L’Humanité.

Le spectaculaire décalage observé entre la très forte participation aux deux tours du dernier scrutin présidentiel et le record d’abstention enregistré le 10 juin, lors du premier tour des élections législatives ne saurait être complètement expliqué par la proximité entre ces échéances électorales.

Certes, la conjonction de l’instauration du quinquennat et de l’inversion du calendrier électoral de 2002 a de facto transformé le scrutin législatif en une élection de confirmation ou de ratification de l’élection présidentielle, ce qui conduit inévitablement à un déficit d’intérêt pour ce scrutin. La victoire annoncée de la majorité présidentielle a de surcroît certainement exacerbé ce phénomène. Néanmoins, d’autres raisons méritent d’être soulevées afin d’éclairer différemment ce reflux massif de 24 points de la participation entre élections présidentielle et législatives.

D’abord, les Français s’intéressent-ils ou à tout le moins connaissent-ils l’élu censé les représenter au Palais Bourbon ? Un récent sondage Ifop réalisé pour Acteurs Publics et la Chaîne Parlementaire révèle qu’ une majorité (55%) déclare ne pas connaître son député. Le degré de méconnaissance de son représentant à l’Assemblée Nationale s’avère largement une affaire générationnelle dans la mesure où près de trois quarts des personnes âgées de moins de 35 ans – en l’occurrence les segments s’étant les plus réfugiés dans l’abstention le 10 juin – déclarent ne pas connaître leur parlementaire alors qu’une nette majorité de personnes âgées de plus de 50 ans dise pouvoir identifier leur élu.

Au delà de la méconnaissance de son député, il existe un débat qui divise largement l’opinion sur la vocation et le rôle assigné aux parlementaires et par là qui brouille le lien représentant-représenté. La même enquête met en exergue deux conceptions du travail parlementaire citées de manière quasi équivalente par les Français : d’un côté, 50% des personnes interrogées considèrent qu’un député doit « privilégier sa présence à l’Assemblée Nationale pour y voter les lois et défendre les intérêts de sa circonscription ». A cette vocation stricte de représentation et de présence au Palais Bourbon dévolue au député, s’oppose un rôle davantage marqué par la proximité et la médiation. 48% des interviewés estiment ainsi qu’un député doit avant tout être « présent dans sa circonscription pour rester à l’écoute de la population et rendre compte de son travail aux électeurs ».

Cette fracture nette fait plus largement écho à la question jamais véritablement réglée dans l’opinion du statut du parlementaire : est-il l’élu de l’ensemble du peuple français devant avant tout siéger à l’Assemblée Nationale ou doit-on le considérer comme un « super élu local », prioritairement à l’écoute des citoyens de sa circonscription et leur rendant occasionnellement des comptes dans le cadre d’une mission se rapprochant du mandat impératif ?

Le troisième facteur explicatif tient plus spécifiquement au déficit de diversité démographique et socio-culturelle observé parmi les candidats aux élections législatives. En paraphrasant la phrase de François Mitterrand, force est de constater que la composition probable de l’Assemblée Nationale ne s’identifiera que de loin à la composition sociale de la population française.

Une récente étude de l’Ifop sur le profil des candidats aux élections législatives a montré la sous-représentation des femmes candidates à la députation (42% contre 58% d’hommes), même si sous l’effet de la loi sur la parité, on observe des candidatures plus féminines qu’en 2002 (61% de candidats contre 39% de candidates). S’agissant de l’âge, la tendance à la sous-représentation des jeunes générations s’est aggravée puisqu’en dix ans, l’âge moyen des candidats est passé de 42 ans à 51 ans. Seuls 43% des candidats au premier tour des élections législatives étaient âgés de moins de 50 ans (un sur dix était âgé de moins de 35 ans) alors qu’ils étaient 56% en 2002. Enfin, le déséquilibre socioprofessionnel des candidats demeure flagrant au détriment des catégories populaires : 2% des candidats étaient issus du monde ouvrier, 16% étaient employés alors que ces catégories représentent plus de 30% de la population française.

Enfin, concernant plus précisément la composition politique de l’Assemblée, les critiques se cristallisent sur un mode de scrutin incapable d’assurer la représentation de chaque tendance politique. A cet égard, invités à choisir entre un scrutin majoritaire permettant de « dégager une majorité pour gouverner le pays » et un scrutin proportionnel favorisant « la représentation de tous les partis en fonction de leur poids dans l’électorat », les Français optent majoritairement (58%) pour l’application d’un mode de scrutin proportionnel aux élections législatives – réforme proposée par des personnalités de tous bords lors de la dernière campagne présidentielle.

La perspective d’une prochaine assemblée marquée par une forte bipolarisation s’inscrit de ce point de vue là en décalage avec les attentes de l’opinion.

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