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Internet et la participation au débat public : le défi du 1% participatif

Fondation pour l'Innovation Politique

Le mardi 17 mars 2009, la Fondation pour l’innovation politique organisait la séance inaugurale du séminaire « Internet et la participation au débat public », dirigé par Philippe Chriqui, intitulée « Internautes et médias en ligne : culture consumériste et pratiques citoyennes ». L’intégralité de cette séance est disponible, en ligne sur le site de la fondation. Un exposé efficace qui a le mérite de proposer un bilan relativement complet et de poser les jalons d’une réflexion qui sera menée tout au long de l’année 2009.

Philippe Chriqui, par ailleurs directeur du site expression-publique.com, rappelle à juste titre qu’Internet suscite en premier lieu des usages consuméristes. L’information (appréhendée sous l’angle « actualité générale ») n’arrive que dans un second temps. Les données présentées lors de l’exposé s’avèrent particulièrement éclairantes sur ce point, les sites d’information étant nettement distancés par des moteurs de recherche, des réseaux sociaux et des sites de commerce en ligne. Dans cette constellation, l’information politique s’avère encore plus marginale : le site d’information du quotidien de référence national, Le Monde, se place en 41e position du classement Médiamétrie de janvier 2009, devançant les sites du gouvernement (comptabilisés globalement) de seulement quatre places.

Tout aussi intéressant, la typologie des usages de l’information opérée entre les « Digital natives » et les « Digital immigrants », c’est-à-dire entre ceux qui sont nés avec l’Internet (ou presque… disons les moins de 30 ans pour simplifier) pour qui naviguer sur la toile est quelque chose de naturel… et ceux qui ont dû y aller, un peu contraints et forcés dans un premier temps.

De ce rapport originel à l’internet découle des modes de pratiques et d’usage très différents. Pour faire simple : les « natifs » partagent et diffusent l’information » alors que les « immigrants » se contentent d’aller la chercher. A ce titre, les résultats issus de l’Observatoire Ifop des netcampagnes présidentielle 2007 et municipales 2008 sont très éclairants : en avril 2007, 52% des internautes âgés de 18 à 24 ans et 50% de ceux âgés de plus de 65 ans déclaraient avoir recherché sur Internet des informations sur la campagne présidentielle… soit des scores équivalents de part et d’autre du spectre générationnel. En revanche, si un cinquième des jeunes internautes interrogés affirmait avoir transféré par email des documents et/ou des informations sur la présidentielle à des proches ils n’étaient plus que 10% environ parmi les plus de 50 ans.

Certes, la sociologie est une science complexe. Les pratiques et les usages politiques sur la toile s’expliquent par une multitude de facteurs susceptibles de renforcer ou d’annuler le clivage entre « natifs » et « immigrants ». Ainsi, disposer d’un niveau socioculturel élevé peut compenser sont statut d’immigrant sur la toile, ce qui explique que des internautes issus des classes d’âge supérieures transfèrent eux aussi de l’information. A contrario, l’intérêt relativement faible de certains jeunes pour la politique explique que tous ne transfèrent pas de l’information politique à leurs contacts.

Cette fracture entre natifs et immigrants et les pratiques et/ou les usages qui en découlent sont également l’occasion de rappeler la segmentation que j’avais observée ici même dans le cadre d’une étude sur l’activisme politique en ligne lors de la présidentielle. Pour rappel, trois niveaux de pratiques avaient été identifiés à cette occasion :
- L’usage d’Internet comme source d’informations, en particulier sur les partis et/ou candidats ainsi que sur le bien-fondé d’arguments utilisés pendant la campagne. Cette catégorie intègre également la lecture de discussions politiques sur les forums ou les blogs, le visionnage de vidéos en ligne et la consultation de résultats de sondages. Elle regroupe les activités politiques les plus fréquemment pratiquées par les participants à l’enquête.
- La transmission de contenus constitue la deuxième catégorie d’activités politiques pratiquées par les participants à l’enquête, que ce soit en faisant suivre des informations à son entourage ou en téléchargeant des contenus audio et/ou vidéo. Ces activités se situent à un niveau intermédiaire en terme de pratique au sein de la population ayant accepté de participer à l’enquête.
- L’abonnement aux contenus (newsletters et flux RSS) et la participation au débat politique, par l’écriture de posts ou de commentaires sur des blogs ou des forums, voire en écrivant directement par email à un candidat. Ces activités figurent parmi les moins pratiquées au sein de l’échantillon.

Cette échelle des pratiques (ou échelle de l’activisme politique en ligne) est cumulative : la transmission de contenus  politiques s’ajoute à la recherche d’informations politiques sur la toile, de même que la participation au débat politique est lui aussi conditionné par la pratique des deux activités précédentes. Elle s’apparente à une véritable « loi d’airain » des usages politiques en ligne : la participation au débat public (et donc politique) en ligne apparaît comme l’aboutissement d’un apprentissage et d’une appropriation de la toile encore loin d’être partagés par tous. Les données communiquées par Alexis Delcambe, rédacteur en chef du site LeMonde.fr, à l’occasion de la séance inaugurale du séminaire organisé par Philippe Chriqui sont en effet éloquantes : pour LeMonde.fr le ratio de participation (c’est-à-dire le nombre d’internautes participant effectivement en ligne rapport au nombre de participants potentiels – les abonnés au site internet) n’excède pas 1%.

Finalement, ces données rejoignent celles déjà bien connues sur la participation hors internet. Outre-Altantique en 1977, Milbrath et Goel, dans un ouvrage désormais bien connu des spécialistes en science politique (Polical Participation) estimait à quelques pourcents la proportion des américains les plus mobilisés. Des données à méditer…

Yves-Marie Cann  (63 Posts)

Fondateur et animateur du site. Directeur des études politiques chez Elabe, cabinet d'études et de conseil indépendant. Auparavant directeur-adjoint du Pôle Opinion-Corporate de l'Institut CSA, après sept années passées au Département Opinion et Stratégies d'entreprise de l'Ifop. Les articles publiés ici n'engagent que leur auteur.


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