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Une opinion publique entre désenchantement et désir de politique

Le désenchantement des Français à l’égard du politique n’est pas un phénomène nouveau. Il prend ancrage entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1980, période charnière de notre histoire politique récente marquée par la fin des trente glorieuses et les déceptions nées à la suite de l’alternance de 1981 et plus particulièrement du tournant de la rigueur en 1983. Cette séquence est d’ailleurs concomitante avec la percée du Front National à l’occasion des municipales de 1983 et des élections européennes de 1984 puis confirmée aux législatives de 1986. Depuis lors, la défiance à l’encontre du personnel politique n’a cessé de se confirmer, marquée par de nombreuses alternances politiques, une participation électorale erratique voire en baisse tendanciellement, jusqu’au point d’orgue du 21 avril 2002. Dans ce cadre, la présidentielle 2007 fait surtout figure d’exception, tant l’intérêt des électeurs pour ce rendez-vous s’est avéré important, matérialisé par un niveau de participation record.

Est-ce à dire que ce dernier scrutin serait l’exception qui confirme la règle ? Les données d’enquête dont disposent les analystes dans la perspective du prochain scrutin présidentiel démontrent que le sentiment d’une perte de contrôle de nos représentants sur le cours des choses s’est massivement diffusé au sein de la société. Quelques données parmi d’autres : pour près de neuf Français sur dix (89% exactement), ce sont désormais principalement les marchés financiers et non plus les États qui dirigeant le monde ; près des trois quarts d’entre eux estiment que le gouvernement Français n’a plus vraiment de marges de manœuvre en raison de tous les traités européens signés (1). Ce désenchantement se vérifie auprès de toutes les classes d’âge, y compris chez les plus jeunes même s’ils tendent à exprimer des jugements un peu plus nuancés. En revanche, les perceptions associées à la capacité d’action du politique s’avèrent particulièrement clivées selon le niveau de diplôme. La probabilité qu’un individu exprime son désenchantement apparaît ainsi d’autant plus élevée que celui-ci est peu diplômé : « seuls » 38% des diplômés d’une grande école (où sont produites la plupart des «élites» françaises) partagent l’idée d’une perte de marges de manœuvre en raison de nos engagements européens contre 82% des titulaires d’un diplôme inférieur au niveau baccalauréat (soit un différentiel impressionnant de 44 points) (2).

Pour autant, ce désenchantement ne saurait se réduire à la seule incapacité des gouvernants à agir. Le jugement majoritairement exprimé par les Français interrogés mérite en effet d’être nuancé : ce n’est pas tant un déficit de compétence que l’on reproche à nos dirigeants mais plutôt un manque perçu de volonté. Ces critiques renvoient l’image d’un personnel politique frileux voire timoré face aux enjeux préoccupant les Français : pour plus des deux tiers de la population, les gouvernements de pays comme la France pourraient exercer leur pouvoir et reprendre le contrôle mais n’osent pas le faire. Cette opinion majoritairement répandue se structure selon un clivage socioculturel flagrant et opère comme une ligne de fracture déterminante : la conviction d’un manque de volonté s’exprime avec d’autant plus d’intensité que les personnes interrogées sont peu diplômées.

In fine, le désenchantement et la défiance à l’encontre des dirigeants politiques s’inscrit à minima dans un univers bidimensionnel particulièrement éclairant à l’approche du scrutin présidentiel. D’une part, une fraction de la population, fréquemment dotée d’un solide bagage éducationnel et intellectuel (généralement issu des catégories sociales supérieures), manifeste son ouverture au monde et se révèle plus encline à percevoir les opportunités offertes par nos engagements en Europe et à l’international, plutôt que les contraintes qu’elles impliquent. Cette catégorie de population porte toutefois un regard quelque peu désabusé sur le personnel politique, doutant fréquemment de sa capacité à influer sur le cours des événements. A contrario, un autre pan de population, moins diplômé et fréquemment issu des catégories populaires, vilipende avant tout des élus dépourvus de réelle volonté et se résignant à rester « pieds et poings liés » par les engagements avec nos interlocuteurs extérieurs.

Cette analyse est extraite de l’article  « L’état de l’Opinion à un an de l’élection présidentielle 2012″ consignée avec Frédéric Dabi (Ifop), à paraître prochainement dans La Revue Politique et Parlementaire.

(1) « Enquête sur la France abstentionniste » réalisée par Ifop pour Marianne et Europe 1 du 18 au 22 février 2011 auprès d’un échantillon représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus (méthode des quotas). Sauf mention contraire, les données quantitatives mentionnées dans cet article sont issues de cette étude d’envergure.

(2) Ces résultats témoignent, faut-il le rappeler, de la persistance d’une profonde fracture entre les élites et la base électorale, déjà mise en lumière à l’occasion du référendum de juin 2009 sur le traité constitutionnel européen.

Yves-Marie Cann  (63 Posts)

Fondateur et animateur du site. Directeur des études politiques chez Elabe, cabinet d'études et de conseil indépendant. Auparavant directeur-adjoint du Pôle Opinion-Corporate de l'Institut CSA, après sept années passées au Département Opinion et Stratégies d'entreprise de l'Ifop. Les articles publiés ici n'engagent que leur auteur.


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