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Les Français sont-ils devenus moins solidaires de la zone euro ?

euro-brezinys_ec1Alors qu’un sondage Ifop réalisé en juin dernier laissait entendre qu’ils faisaient davantage preuve de solidarité que les Allemands avec la Grèce, les Français semblent s’être désormais rapprochés des positions de leurs voisins d’outre-Rhin. Seuls 32% approuveraient désormais le nouveau plan de sauvetage européen, contre 59% soutenant le principe d’une aide financière à la Grèce trois mois plus tôt. L’écart entre ces deux mesures est pour le moins spectaculaire. Quelles sont les raisons qui peuvent éclairer ce revirement de plus de 30 points?

Une première tient peut-être à la formulation de la question qui ne reprend pas les mêmes termes que lors des précédents sondages :

« Au nom de la solidarité européenne, la France doit-elle aider financièrement la Grèce ? », juin 2011

« Dans le cadre des plans de sauvetage européens de la dette grecque, après une première aide en mai 2010, la France va augmenter sa contribution financière à hauteur de 15 milliards d’euros. Vous personnellement, approuvez-vous ou désapprouvez-vous cette décision ? », septembre 2011

En juin 2011, les Français étaient interrogés sur leur adhésion au principe d’une aide financière de la France à la Grèce et ce au nom de la solidarité européenne. Dans le sondage de septembre, exit le terme de solidarité européenne, exit donc l’idée que les Européens ont un destin commun et que cette crise, si elle touche des Etats plus durement que d’autres, concerne tous les Européens. Mais surtout la question n’introduit plus l’idée que la France aide un autre pays, mais qu’elle participe à sauver la dette grecque. Ce n’est donc plus le pays qui est sauvé, mais la dette. Glissement sémantique qui ne peut certes expliquer à lui seul ce différentiel de 30 points mais qu’il convient d’avoir à l’esprit pour analyser cette apparente volatilité de l’opinion.

D’autres raisons peuvent expliquer ce basculement :

  • A l’échelle européenne, la crise des dettes souveraines est devenue de plus en plus aiguë au cours de l’été. Alors qu’au départ, des pays périphériques étaient touchés (Grèce, Irlande, Portugal), désormais, c’est le cœur de la zone euro qui pourrait être atteint. L’Italie a été et est toujours menacée. Et le Conseil européen n’apparait même plus capable d’éteindre la crise pendant quelques mois, car, avant même d’avoir eu le temps de mettre en œuvre les mesures prises en juillet dernier, les marchés se sont à nouveaux emballés et les taux d’intérêt des obligations d’État des pays périphériques sont remontés.
  • A l’échelle française, la question de la dette est devenue omniprésente dans les médias car la crise a commencé à frapper l’Hexagone. L’été et la rentrée ont été marqués par les rumeurs sur la perte du triple A pour la France, les attaques contre les banques françaises et la récente dégradation des notes de Société Générale et du Crédit Agricole. Ce qui semblait être réservé aux autres, touche maintenant la France. En outre, la France, jusque-là épargnée par la rigueur (en comparaison avec les autres pays européens), a adopté en septembre, en même temps que l’aide à la Grèce, un plan d’augmentation des recettes de l’ordre de 12 milliards. Si la France est encore loin d’être touchée de plein fouet par la crise de la dette, ces différents événements ont certainement marqué les esprits.
  • Enfin, à l’échelle grecque, il s’agit de ne pas oublier les récentes révélations sur l’incapacité du pays à se réformer et à percevoir les impôts, qui contribuent à donner l’impression que le premier plan ne servait à rien et que les Français vont continuer à verser de l’argent dans un puits sans fond, alors même que la crise commence à les atteindre: 87% des Français pensent en effet que l’argent versé sera perdu, selon le sondage Ifop de septembre 2011.

Faut-il en conclure que les Français sont devenus moins solidaires ? Pas forcément car 84% des Français restent conscients que sans aide, les problèmes de la zone euro s’accroîtront dangereusement. Ce paradoxe illustre le désarroi dans lequel se trouvent les Français face à un engagement qui n’a jamais été pleinement expliqué par le gouvernement aux citoyens. A cet égard, signalons que le débat sur le plan d’aide adopté par l’Assemblée nationale y a à peine duré une heure.

A l’approche de l’élection présidentielle, il serait plus que temps que les partis de gouvernement prennent le temps d’expliquer les raisons de leur soutien à ces plans d’aide. De facto, cette question sera présente pendant la campagne car la crise va se poursuivre encore un certain temps et l’Union européenne n’échappera pas à une refonte des traités. Ce serait ainsi l’occasion, une fois n’est pas coutume, de structurer un débat sur l’UE un peu plus tôt qu’au moment d’un éventuel referendum. La question est maintenant de savoir si les partis de gouvernements comptent laisser ce sujet aux extrêmes, de gauche comme de droite, ou alors accepter la contradiction et le fait que les Français sont capables d’en comprendre les tenants et aboutissants. L’idée demeure en France que parler d’Europe, et surtout en faveur de l’intégration européenne, n’est pas payant politiquement. Or, en Allemagne, un débat a actuellement lieu : les partis d’opposition, le SPD et les Verts ont pris position en faveur de davantage d’intégration européenne, à la différence d’Angela Merkel et des ses alliés. Jusqu’à maintenant, cela a électoralement payé : en 2011, l’opposition sociale-démocrate a remporté cinq des six scrutins régionaux et la coalition d’Angela Merkel pourrait même ne pas finir son mandat.

Marek Kubista  (5 Posts)

Chargé d’études au département Opinion de l’institut CSA. Diplômé de l’Institut d’études politique de Paris, il a travaillé auparavant comme journaliste à Paris (EurActiv.fr) et Prague. Il a également écrit des policy papers pour la Fondation Robert Schuman.


Catégories: 2012, Analyses, Sondages

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