Articles

élection présidentielle 2017 » 2012, Interviews » Pascal Perrineau (Cevipof) : « Les Français ont envie de dire leur mot et de s’investir sur la scène publique »

Pascal Perrineau (Cevipof) : « Les Français ont envie de dire leur mot et de s’investir sur la scène publique »

Pascal Perrineau est directeur du CEVIPOF, le Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris. Ses recherches portent principalement sur la sociologie électorale, l’analyse de l’extrême droite en France et en Europe ainsi que sur l’interprétation des nouveaux clivages à l’œuvre dans les sociétés européennes. Il a notamment dirigé l’ouvrage collectif « Le vote de rupture. Les élections présidentielle et législatives d’avril-juin 2007″ (Paris, SciencesPo Les Presses, 2008, 359 p.).

Question : Les résultats de la dernière livraison du Baromètre de la confiance politique montrent qu’il existe aujourd’hui un haut niveau de défiance à l’encontre des dirigeants politiques. Comment ce phénomène se manifeste-t-il ?

Les manifestations de la défiance politique sont multiples. D’abord, on constate des niveaux records de défiance vis-à-vis de la classe politique. 83% des personnes interrogées considèrent que les hommes politiques ne se préoccupent que peu ou pas du tout de ce que pensent les gens comme (nous) ; 69% pensent que les hommes politiques sont plutôt corrompus ; à six mois de l’élection présidentielle 52% n’ont confiance ni dans la droite, ni dans la gauche pour gouverner. Le tableau est sombre et provoque une interrogation sur le fonctionnement même de la démocratie : 60% des personnes interrogées nous disent que la démocratie ne fonctionne pas très bien ou pas bien du tout. Et pourtant, en même temps, les Français ont envie de dire leur mot et de s’investir sur la scène publique : 60% déclarent s’intéresser beaucoup ou assez à la politique, 57% se disent prêts à manifester pour défendre leurs idées, 81% déclarent qu’ils sont certains d’aller voter à la prochaine élection présidentielle.

Question : La défiance des Français à l’encontre de leurs dirigeants, telle qu’elle est mesurée par les enquêtes d’opinion, n’est pas chose nouvelle. Pouvez-vous nous en faire un bref historique ? Est-ce un phénomène strictement français ou plus général, propre aux démocraties représentatives ?

A quelques mois de l’échéance présidentielle, la confiance dans les candidats déclarés ou potentiels reste faible. Appréciés sur une échelle de confiance qui va de 0 à 10, les candidats quelque soit leur camp politique se situent tous en dessous de la moyenne (5) et oscillent entre un niveau plancher de 3,13 pour Jean-Luc Mélenchon et 4,67 pour François Hollande. Cette perception négative du personnel politique n’est pas nouvelle, elle a commencé à s’installer au cœur des années 80 et n’a cessé de se développer depuis, particulièrement avec l’impression croissante que le lieu politique national est de plus en plus déconnecté du lieu supra-national de l’économie. Ce regard négatif sur le personnel politique est lié également à un certain sentiment d’impuissance des décideurs politiques face aux défis de la crise. Le phénomène touche l’ensemble des démocraties mais semble atteindre des sommets en France où nombre de nos concitoyens ont du mal à faire leur deuil d’une politique épique et porteuse d’une alternative plus ou moins radicale.

Question : Les résultats du baromètre laissent poindre l’attente d’une France se protégeant davantage du monde d’aujourd’hui, près de deux fois supérieure en proportion aux souhaits exprimés en faveur d’une ouverture accrue. S’agit-il d’un phénomène récent, notamment par rapport à la période 2006-2007 ? Quelles peuvent en être les conséquences sur la campagne présidentielle ?

Dans cette période de crise économique et sociale et de montée des menaces, le premier réflexe est celui d’un repli hexagonal et d’un retour à la protection de l’Etat. Celui-ci qu’il soit perçu dans sa dimension régalienne (police, armée) ou dans sa dimension d’Etat-Providence continue à faire l’objet d’une confiance élevée. L’opinion publique inquiète demande à ce que la puissance publique renforce son contrôle sur la vie économique : 58% des personnes interrogées sont favorables à ce que « l’Etat contrôle les entreprises et les règlemente plus étroitement ». Cette pulsion normative et réglementaire accompagne un fort mouvement de défiance vis-à-vis de l’ouverture : 44% des Français estiment que « la France doit se protéger davantage du monde d’aujourd’hui », 24% seulement considèrent qu’elle « doit s’ouvrir davantage ». La réponse protectionniste ne cesse de monter et risque de placer la campagne sous le sceau d’un certain tropisme hexagonal.

(Propos recueillis par Yves-Marie Cann)

Yves-Marie Cann  (63 Posts)

Fondateur et animateur du site. Directeur des études politiques chez Elabe, cabinet d'études et de conseil indépendant. Auparavant directeur-adjoint du Pôle Opinion-Corporate de l'Institut CSA, après sept années passées au Département Opinion et Stratégies d'entreprise de l'Ifop. Les articles publiés ici n'engagent que leur auteur.


Catégories: 2012, Interviews · Tags:

Comments are closed.