Articles

élection présidentielle 2017 » Analyses » Les quatre ingrédients de  »l’équation Ségolène », par Jérôme Fourquet

Les quatre ingrédients de  »l’équation Ségolène », par Jérôme Fourquet

Avec son autorisation, nous reproduisons l’analyse de Jérôme Fourquet publiée le 17 octobre dans les pages Débats & Opinions du quotidien Le Figaro.Jérôme Fourquet est Directeur-adjoint du Département Opinion publique de l’Ifop.

Au dire de certains, l’écho grandissant rencontré par la candidature de ­Ségolène Royal dans le parti et l’électorat socialiste serait une illustration tragique du basculement de notre système politique dans la « démocratie d’opinion ». Le sondage commanderait désormais au parti comme sous d’autres latitudes ce dernier commandait jadis au fusil. En d’autres termes, il suffirait d’avoir de bons sondages pour s’imposer dans une primaire. Est-ce si simple ?

Les cas de Jack Lang et de Bernard Kouchner abonnés aux premières places des baromètres font mentir cet adage. Au sortir de l’été 2005, alors que la bataille des primaires commençait, ils bénéficiaient en effet tous deux d’une cote de popularité ­supérieure à celle de Royal, or c’est elle qui allait s’imposer alors qu’ils ne seront finalement même pas candidats.

Cette dynamique Royal au­rait-elle été alors plutôt portée par un profond mouvement d’opinion favorable à une candidature féminine ? Dans un son­dage réalisé début 2006, 94 % des Français se disaient favorables au fait qu’une femme soit élue présidente de la République, cette proportion n’étant que de 52 % en 1972 et de… 18 % en 1946. On mesure le chemin parcouru, ce n’est assurément plus aujour­d’hui un obstacle, le pays y est prêt.

Du coup, avant de lâcher son désormais fameux « Mais qui donc va garder les enfants ? », en parlant du couple Hollande-Royal, Laurent Fabius aurait dû prendre en compte cette donnée et méditer sur les événements ­politiques suivants. En 1999, lors de la première élection au suffrage universel des militants du président du RPR, parti réputé machiste et godillot, ce fut Michèle Alliot-Marie qui l’emporta face à Jean-Paul Delevoye pourtant soutenu par l’appareil et l’Élysée.

Bis repetita, plus récemment, début 2006, Françoise de Panafieu s’est imposée, là aussi, au suffrage universel des militants devant trois hommes dont l’un, Claude Goasguen dirigeait pourtant le groupe UMP au conseil de Paris et avait de nombreux partisans dans la fédération, et dont un autre, Jean Tibéri, s’appuyait notamment sur un arrondissement riche en militants. Mais le fait d’être une femme suffit-il ?

Pour tenter de voir plus clair et mieux comprendre les ressorts du phénomène Royal, livrons-nous à une courte rétrospective de l’évolution de sa popularité auprès des sympathisants socialistes. On s’aperçoit tout d’abord qu’elle bénéficiait depuis longtemps d’une bonne image. Et, contrairement à certaines idées reçues, sa première forte hausse de popularité ne coïncide ni avec sa première annonce dans une interview à Paris Match en septembre 2005, ni au mois de décembre dernier où elle eut droit à pas moins de quatre couvertures de magazines, mais à avril 2004, soit juste après sa ­victoire aux régionales dans le fief picto-charentais de Jean-Pierre Raffarin.

De cette victoire hautement symbolique procède initialement, selon nous, une part importante de sa légitimité aux yeux des électeurs socialistes. Il s’agit là, selon nous, du premier ingrédient de « l’équation Royal ». En tant que présidente de Région nouvellement élue, la « Zapatera » a pu, plus que ses rivaux, incarner la victoire socialiste de mars 2004, la première depuis la débâcle de 2002 et l’échec de l’opposition de la gauche politique et syndicale au projet de réforme des retraites au premier semestre 2003.

Ségolène Royal a ensuite veillé à ne pas abîmer cette belle popularité dans le débat sur le référendum européen. Tenante déclarée du oui, sa courbe a certes fléchi (comme celles des autres leaders du oui) dans l’électorat socialiste au lendemain du 29 mai, mais elle a très rapidement repris le terrain perdu, car moins impliquée que d’autres dans cette campagne. De la même façon, Ségolène Royal s’est faite très discrète lors des ­débats ayant animé le congrès du Mans.

Là réside le second ingrédient de « l’équation Royal » : sa volonté de se démarquer et d’entretenir en permanence sa différence avec les « éléphants ». Le fait d’être une femme face à des candidats tous masculins constitue la première et la plus évidente manifestation de cette différence. Mais cette distinction « naturelle » a été savamment entretenue.

Lorsque, par exemple, tous les dirigeants socialistes se pressaient à Jarnac sur la tombe de François Mitterrand, Ségolène Royal partait soutenir Michèle ­Bachelay au Chili. Et alors que tous les ténors se bousculaient pour occuper la tête des cortèges anti-CPE, elle se faisait discrète et n’hésitait pas à faire la morale à de jeunes manifestants. Cette stratégie a également fait apparaître un autre ­clivage : Royal l’incarnation du ­renouveau face à des candidats marqués par des attitudes et des schémas du ­passé.

À cette différence de posture correspondent également des différences sur le fond de son discours. Laissant aux hommes la « haute politique », elle a tout d’abord préempté les questions de vie quotidienne en jouant sur son image de femme et de mère de famille et en mettant en avant son expérience de terrain acquise en Poitou-Charentes. Alors que les Français ne croient plus aux grands discours politiques incantatoires et les électeurs de gauche au «grand soir», s’investir sur des dossiers qui permettent d’afficher des réponses et des résultats, ­certes parfois modestes mais ­concrets, s’est révélé payant, comme l’ont montré les sondages.

N’intégrant pas cette réaction positive de « la base » au discours de Royal, ses détracteurs et concurrents ont vite fait de pointer la vacuité de son programme et la superficialité de son image (soit le même type de critiques que celles qui furent utilisées, avec les résultats que l’on sait, par les opposants internes à Françoise de ­Panafieu durant la campagne des primaires UMP à Paris…).

S’appuyant sur une bonne connaissance de l’état de l’opinion publique, Royal a su, dans un second temps, et d’une manière tout à fait calculée, prendre position sur des sujets qui ont ­défrayé la chronique : encadrement militaire des mineurs délinquants, bilan critique des 35 heures, carte scolaire…

Elle a ainsi démontré que son programme possédait un contenu. Elle a obligé les autres candidats à se positionner par rapport à elle et donc donné le « la » lors de cette primaire et, pour finir, ­elle a fait apparaître qu’elle était, elle, en phase avec une large majorité de l’électorat socialiste (60 % d’adhésions favorables à la suppression de la carte scolaire ou à l’encadrement militaire par exemple), contrairement aux ­tenants du dogme. Ceci constitue le troisième ressort de la dynamique Royal : sa capacité à répondre aux aspirations des sympathisants socia­listes, quitte, au besoin, à défendre des positions qui semblent aujour­­d’hui assez éloignées de l’héritage du parti d’Épinay.

Elle s’est ainsi imposée dès la fin 2005 comme le principal espoir de la gauche face à Nicolas Sarkozy. C’est là le quatrième et sans doute le plus solide fondement de sa popularité auprès des sympathisants socialistes qui veulent avant tout gagner en 2007 et faire barrage au président de l’UMP.

Seront-ils exaucés ? Il est un peu tôt pour le dire et la campagne nous réserve sans doute ­encore bien des surprises. Ségolène sera-t-elle bien leur candi­date ? Les rapports de forces au sein du parti sont certes différents de ceux observés dans l’électorat.

Mais les jurisprudences ­Alliot-Marie et Panafieu nous ont montré que, si des écarts étaient possibles pour les candidats non victorieux entre leurs scores obtenus dans les sondages auprès des sympathisants et le vote des militants (Laurent Fabius, fort du ­soutien de son courant, fera un meilleur résultat que ce que les sondages mesurent aujourd’hui), la candidate placée en tête par les sympathisants dans les enquêtes l’avait également été lors du vote des seuls adhérents, et ce dans des proportions assez proches.

ep.fr  (159 Posts)


Catégories: Analyses

Comments are closed.