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La chronique de Thierry Vedel : Internet et la présidentielle 2007 en 7 questions

Chercheur au CEVIPOF et enseignant à l’IEP de Paris, Thierry Vedelentame cette semaine une chronique consacrée aux questions d’information, de communication et de web-politique. Pour sa première contribution, nous reproduisons un article consacré à la netcampagne publié le 7 septembre 2006 sur son blog-notes.

2007 : la première vraie net-campagne ?

C’est en 2001, lors des élections municipales, que le terme de net-campagne est apparu en France, bien qu’alors l’utilisation électorale de l’internet fût très modeste (moins de 1% des listes en présence avaient ouvert un site).

En 2002, tous les candidats avaient un site, mais ceux-ci étaient très divers : de la quasi-affiche électronique, figée et non interactive, d’Arlette Laguiller aux applications sophistiquées (animation Vouzémoi) de Lionel Jospin.

Les plus populaires ont compté au mieux 20 000 visiteurs par jour et, au total, environ 1,5 million d’électeurs a consulté un site relatif à l’élection durant la campagne ou les soirs de l’élection. On se souvient également que, durant l’entre-deux tours, l’internet a connu une intense activité (notamment sous la forme d’échanges de mails et de sites anti-le Pen proposant affiches et bannières).

On pourra véritablement parler de net-campagne seulement lorsque l’internet :
- constituera une dimension importante, sur le plan stratégique et budgétaire, des campagnes des candidats ;
- sera une source d’information significative pour un grand nombre d’électeurs ;
- deviendra l’un des principaux lieux du débat électoral ;
- et aura un réel impact sur la définition de l’agenda électoral.

Comment les candidats utiliseront-t-ils l’internet ?

Des premières informations rendues publiques par les équipes de campagne on peut percevoir les tendances suivantes :

- Les sites Web les plus évolués se présenteront comme de véritables ensembles multi-média offrant textes, images (ex : vidéos des meetings ou des spots officiels de campagne), sons (ex : discours publics), documents en téléchargement (ex : tracts ou argumentaires, bannières de soutiens), applications de dons en ligne, éventuellement des jeux ou des applications interactives. La plupart devrait proposer des inscriptions à des newsletters ou à des fils RSS.

- Autour de leur site Web principal (souvent appelé site amiral), les candidats vont s’efforcer de favoriser, notamment en proposant des plate-formes d’hébergement gratuites, la création de deux ensembles de blogs : les blogs des comités de soutien officiels ou ceux de personnalités ou d’organisations explicitement affiliées au candidat ; les blogs d’individus ou de groupes supporteurs mais néanmoins indépendants. Ce dispositif à trois couches est lié en partie à des contraintes juridiques (que j’expliquerai peut-être un autre jour).

- Le recours au marketing par mail est incertain. Si celui est autorisé par la législation, il nécessite le consentement préalable des personnes visées (fichiers dits opt-in – la CNIL recommandant même, à la suite du Sarko-spam, que le caractère politique de la prospection soit clairement mentionné) et celles-ci doivent pouvoir s’opposer à l’utilisation de leur adresse mail. Par delà la difficulté technique de se procurer des fichiers opt-in absolument sûrs, le marketing direct ne fait pas partie de la culture électorale française, qui sépare assez strictement la sphère privée et la sphère publique.

- Les liens sponsorisés. L’UMP a clairement indiqué qu’elle aurait recours à cette technique en achetant des liens sponsorisés (aussi bien relatifs au débat en cours que des noms propres), notamment sur Google . L’équipe de Ségolène Royal semble plus prudente, mais devrait s’y mettre néanmoins, en tout cas pour des mots liés au débat électoral. Normalement, cette pratique devrait cesser trois mois avant le 1er du mois du scrutin (c’est à dire dès le 1er janvier) puisque le code électoral interdit alors la publicité politique par voie de presse ou tout moyen de communication audiovisuelle (quoique ce dernier terme soit ambigu et l’on pourrait arguer qu’il ne concerne pas l’internet).

Comment les citoyens utiliseront-ils l’internet ?

Pour l’instant, l’internet reste encore une source d’information très secondaire lors des campagnes électorales.

- En 2004, lors des élections régionales ou européennes, seulement 12% des internautes français (6 à 7% des électeurs) se sont servis de l’internet pour s’informer sur ces campagnes (d’après les enquêtes réalisées par le CEVIPOF).

- Aux Etats-Unis, les enquêtes réalisées par le Pew Center montrent que si 30 % des électeurs américains ont utilisé l’internet pour s’informer sur la campagne de 2004 (contre 18% en 2000), le profil de ce public reste assez typé : plus diplômé, jeune, urbain et aisé que le reste des électeurs.
Lors de la campagne américaine, les principales utilisations de l’internet ont été : la documentation sur les positions des candidats (54% des internautes ayant consulté des sites électoraux), l’envoi de plaisanteries au sujet de l’élection par mails (51%), l’information sur l’action passée des candidats (32%), la consultation de sondages en ligne (28%). Moins de 10% des internautes ont participé à des discussions sur l’internet et seulement 6% ont effectué des dons en ligne.

- En 2007, on peut penser que 15% à 20% des électeurs français (30 à 35% des internautes) se serviront de l’internet pour s’informer sur la présidentielle. Néanmoins, l’internet souffre d’être perçu comme un média peu fiable. Selon la 1ere vague du baromètre politique du CEVIPOF (avril 2006) seulement 12% des électeurs font confiance à l’internet comme première ou seconde source d’information (contre 65% pour la télé), les 18-25 ans et les plus diplômés étant ceux qui ont le plus confiance dans l’internet. Selon la seconde vague du baromètre (septembre 2006), seulement 5 % des électeurs utilisent l’internet comme leur source d’information politique principale. On notera que l’intérêt pour la politique n’affecte pas l’utilisation de l’internet (alors qu’il conditionne positivement la lecture de la presse quotidienne et négativement l’écoute de la télévision).

La fin des médias traditionnels ?

- La télévision restera le principal médium de la campagne électorale.

Chaque jour 75% des Français regarde un JT . La télévision est le médium le plus universel et touche des individus de tout âge et de toute condition sociale. La télévision sera donc le vecteur privilégié par les candidats d’autant plus que la législation française leur donne un accès quasi-automatique (et gratuit) aux chaînes de télévision (voir sur ce blog mon billet à venir sur le pluralisme politique à la télévision) et qu’en outre, dans les 3 mois de la campagne précédant le mois du scrutin (donc à partir du 1er janvier 2007) , la publicité politique par voie de presse ou d’affiches commerciales est interdite. Enfin, depuis 2004, le CSA a assoupli les règles relatives au format des émissions de la campagne officielle télévisée : on devrait voir à cette occasion des spots politiques très sophistiqués, ressemblant à de la publicité politique télévisée.

- Quant à la presse écrite, même si sa diffusion est déclin, elle reste l’une principales sources d’information des responsables politiques ainsi que des journalistes et blogueurs.

Au demeurant, les quotidiens et hebdomadaires d’information sont tous présents sur l’internet et leurs sites Web figurent parmi les sites les plus visités (voir ICI l’audience internet en juillet 2006 sur le site de Médiamétrie)

- Les médias traditionnels sont également le lieu principal du débat politique : c’est d’abord par interventions dans les radios ou dans le JT, ou par tribunes et interviews dans la presse écrite que les candidats échangent des arguments et débattent.Ce sont encore eux qui, en grande partie, définissent l’agenda des campagnes, c’est à dire les sujets autour desquels se structure le débat électoral.

Quelles seront les autres applications de l’internet ?

En 2007, comme c’était le cas en 2002, on trouvera à côté des sites des candidats, des médias et des institutions, des dizaines de sites indépendants relatifs à l’élection, conçus par des associations à vocation citoyenne, des agences web ou de communication, ou de simples individus. Ces sites seront de quatre sortes :

- sites- guides offrant des données générales sur l’élection (son histoire, la réglementation, les candidats en présence, etc.) complétées les plus souvent par un suivi de l’actualité. (Voir ICI sur ce blog une liste de quelques sites-guides parmi les plus intéressants) ;

- sites de commentaires et discussions: le plus souvent sous la forme de blogs; mais aussi quelques sites s’efforçant de structurer de façon plus formelle des débats (et dont je reparlerai plus tard);

- sites-outils: offrant des applications permettant de comparer les programmes de candidats (notamment en utilisant des techniques de visualisation), ou les sondages en cours – sites de pronostics ou de simulation électorale; je range également dans cette catégorie des sites destinés à élaborer des propositions ou à transmettre es revendications aux candidats;

sites satiriques, proposant des imitations de sites officiels, des jeux et, de plus en plus, des détournements d’affiches, de photos, de sons ou de vidéos (facilités par la numérisation des données).

Par ailleurs, la campagne de 2007 verra sans doute la multiplication de podcasts (vidéo ou audio) politiques sur des sites tels que Dailymotion ou Youtube : interviews à la volée avec des candidats ou des responsables politiques, vidéos amateurs de réunions politiques, voire sons ou images volés grâce à des téléphones portables. On peut se demander si, paradoxalement, ceci ne va pas rigidifier le discours politique (au lieu de le démocratiser), les candidats s’efforçant de contrôler de plus en plus étroitement la diffusion de leurs images ou de leurs paroles.

Quel rôle pour les blogs ?


Les blogs constituent une forme d’expression et de discussion politique nouvelle mêlant communication verticale et horizontale. Extrêmement simples à créer, ils démocratisent la publication en ligne. Mais par delà l’effet nouveauté et l’attention que leur portent les médias, quelle est au juste leur influence dans le domaine politique ?

- Les blogs politiques sont très peu nombreux (sans doute quelques milliers) au regard des millions de blogs du type journal, plus ou moins intime, ou des blog centrés sur un hobby. Les blogs politiques n’ont qu’une très faible audience : au mieux quelques dizaines de milliers de visiteurs par jour pour les plus populaires, et au total, quelques centaines de milliers d’internautes seulement lisent régulièrement des blogs politiques.

- Pour une part , les blogs reproduisent (en les rendant toutefois plus visibles) des conversations politiques qui ont toujours eu lieu en famille, entre collègues de bureau ou copains de fac, voire entre inconnus au café du coin ou dans un taxi.

- Très peu de blogs politiques apportent de l’information fraîche et inédite et la plupart (y compris celui-ci!) commente ou retraite des informations publiées par les médias traditionnels. En cela, les blogueurs apparaissent comme des leaders d’opinion plutôt que comme des journalistes… même en pyjama (voir ICI mon billet : Les blogueurs, nouveaux journalistes ?).

- Toutefois, comme on l’a vu lors des élections américaines en 2004 à l’occasion de l’affaire des documents Killian présentés par CBS (dite aussi affaire Rathergate), les blogs pourraient jouer un rôle critique lors de la campagne en vérifiant, grâce à l’expertise collective de leurs animateurs et lecteurs, certaines des informations diffusées par les candidats ou les médias.

Quels effets de la net-campagne sur l’élection ?

Dire que l’internet n’aura pas d’influence à terme sur la politique, ce serait comme si, en 1960, on disait que la télévision n’allait avoir aucune incidence sur la communication électorale. Mais les effets de l’internet sur les comportements politiques sont difficiles à évaluer car ils sont diffus, lents, et sans doute contradictoires.

- Les enquêtes réalisées sur le sujet suggèrent que l’internet tend à améliorer l’information des citoyens les plus et mieux etinformés ainsi qu’à activer et à renforcer les dispositions politiques pré-existantes des individus. L’internet servirait surtout à prêcher et à mobiliser les électeurs déjà intéressés par la politique et convertis. Et c’est d’ailleurs dans ce sens que les candidats semblent vouloir l’utiliser en 2007. En 2002, d’après le sondage sortie des urnes réalisé par la SOFRES à l’issue du 1er tour, le vote des internautes a été quasiment identique à celui de l’ensemble des électeurs (le vote Le Pen étant toutefois un peu plus faible chez les internautes, ce qu’on peut expliquer par la sociologie particulière de cet électorat qui est plus âgé et plus populaire, i.e. moins internaute).

- L’usage de l’internet en soi (c’est à dire de façon générale, sans intérêt particulier pour les sites citoyens) affecte peu le rapport au politique. Ainsi, bien que désormais 70% des 18-34 ans utilisent assidûment l’internet (selon Médiamétrie 2006), leur tendance à l’abstention n’a pas diminué. Lors du référendum de 2005, et alors même qu’un intense débat avait eu lieu sur le Web, seulement 57% des 18-34 ans (d’après le SSU Ipsos) ont voté (un taux de participation voisin, voire inférieur, à ceux qu’on observe pour cette classe d’âge depuis une vingtaine d’années).

Thierry Vedel  (10 Posts)


Catégories: Chroniques, Netcampagne

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