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Le socialisme est-il condamné au populisme ?

Lionel Jospin est le seul Premier ministre de la 5ème République à avoir été élu quasi directement au suffrage universel [...]. Après cinq ans de gouvernement, le chef du Parti socialiste semblait crédible. Séisme : aux élections présidentielles du 21 avril 2002, il est chassé dès le premier tour, M. Chirac est en ballotage à quelques points de M. le Pen. Et l’on incrimine « le populisme ». Est-ce adapté à la France du 21ème siècle ?

Ce terme [...] permet d’amalgamer (un mot à la mode, ça !) les extrémismes tout aussi autoritaires et radicaux de M. Le Pen ou de Mme Laguillier. Il faut dire qu’en ce fameux 21 avril, moins de 40% des votes se sont portés sur les partis de gouvernement. Entre l’abstention (31%) et les partisans de la dictature réactionnaire ou prolétarienne (30.19%), il restait un pays légal singulièrement irréel. Le populisme serait donc ce terreau pour démagogues, tentés d’aller flatter les mécontents pour les rallier à la Cause ? Tentation à laquelle échappe M. Chirac à droite. Tentation à laquelle la gauche est-elle condamnée à succomber si l’on en croit les ambiguïtés de M. Fabius ?

L’explication sociologique serait à chercher dans la clientèle du Parti socialiste formée de classes moyennes à l’ombre de l’Etat mais aussi d’une part « naturelle » des classes populaires. Selon Norbert Elias, le processus de « civilisation des mœurs » s’effectue des élites vers le peuple, par diffusion progressive des usages et coutumes. Selon Pierre Bourdieu, la « distinction » sociale est le moyen que trouvent les élites de se différencier en adoptant les premiers des opinions non-conformes et en inventant des façons de pensée nouvelles. Classes moyennes et plus encore milieux populaires semblent de ce fait avoir une génération d’écart sur les façons de voir, ce qui se traduit en politique. Le monde bouge plus vite qu’avant depuis que la chute du communisme a accéléré le développement. Il y a ceux qui « suivent » parce qu’ils comprennent (même s’ils n’ont pas forcément un emploi) et ceux qui « sont largués » et subissent (même s’ils ont un emploi). Ceux-là ont peur de l’avenir parce qu’ils ne voient pas où l’on va, et cette attitude est légitime !

Le devoir fonctionnel des partis politiques, plus encore à gauche étant donné sa clientèle électorale, est non seulement de sélectionner les candidats aux postes politiques, mais aussi d’éduquer les électeurs de façon à élaborer un programme compris par le plus grand nombre qui permette une action claire. Cette « image » du parti s’affiche face aux autres projets de société. Elle ne peut être en décalage trop grand avec la réalité sans risque d’un retour de bâton. C’est ce qui est arrivé au candidat Chirac élu sur la « fracture sociale » mais faisant appliquer comme Président une politique qui élargit cette fracture (au moins dans l’image qu’elle donne). C’est ce qui est arrivé au Premier ministre Jospin fort de son bilan mais qui avait oublié deux des droits de l’homme : la sécurité des personnes et des biens. Le parti n’a pas fait son travail d’information et d’éducation, les électeurs ne sont pas convaincus que le socialisme d’aujourd’hui est social-démocrate, tout comme le Parti communiste italien l’est par exemple devenu. Le 21 avril, 53% des ouvriers ont voté à droite, dont 24% pour M. Le Pen, qui a recueilli aussi 23% du vote des employés. Le vote d’extrême-gauche a été plutôt employés, professions intermédiaires et à plus de 61% féminin. Cette base sociale explique probablement mieux le « séisme » que les supputations techniques telles que l’atomisation des partis avec 16 candidats, les « affaires », les progrès de la tentation extrême et l’abstention massive.

[...] Les électeurs populaires et de classe moyenne ont un tempérament de la génération d’avant, dur à la tâche donc autoritaire et aimant la discipline. Ils sont attachés aux traditions qu’une Europe ouverte trop vite dilue. Ils restent angoissés devant le prosélytisme identitaire et religieux qui se répand dans les minorités visibles, immigrées ou nées françaises. Ils ont un fort sentiment (républicain, de gauche, issu directement du meilleur des Lumières) que l’école doit donner les moyens de comprendre le monde qui va pour s’en sortir dans la société qui change. Ils se disent que seules les élites du privé ont les moyens d’aller ailleurs, comme ces Emigrés d’Ancien Régime qui partaient pour Coblence. Il y a bien sûr des très riches dont on réclame qu’ils participent à l’impôt, mais les évaluations de Bercy savent qu’ils sont peu nombreux et les « people » font partie du folklore de la nation. Ce qui importe aux électeurs est moins ces exceptions-là que les inégalités de traitement croissantes. Elles sont non pas tant entre classes populaires et classes moyennes-supérieures qu’entre ceux qui « ont » (un emploi, un statut, des redistributions) et ceux qui « n’ont pas » : exclus du travail parce que jeunes, « minoritaires visibles » ou trop vieux, divorcés incapables de payer une pension alimentaire et de se loger en même temps, célibataires pauvres ne bénéficiant pas du système, licenciés pour cause économique, vendus avec la filiale à un groupe étranger – tous ces repères qui s’évanouissent et font craindre l’avenir. L’égalité des chances n’est plus respectée, certains « privilèges » (qui sont moins d’argent que de situation) deviennent insupportables à ceux qui sont sortis de table, tandis que le réflexe conservateur joue pour ceux qui sont assis et veulent garder le peu qu’ils ont.

La droite défend son électorat moyen-aisé, mais le Parti socialiste n’a pas compris ; il se crispe sur une « gauche arc-en-ciel » qui n’a aucun projet pour tout le monde. [...] En démocratie, et je suis attaché à la démocratie, on ne gouverne pas sans le peuple. Cela veut-il dire qu’il faut suivre les égoïsmes et les grandes peurs ? Non pas. Il faut décortiquer les forces qui vont, exposer les ressorts de la machine, proposer des solutions pour s’y adapter et compenser les manques de ceux qui ont le plus à perdre. Populiste, le candidat socialiste est condamné à refaire du Chirac 1995 : parler rassembleur, gouverner diviseur. Nicolas Sarkozy parle ouvertement de ce qui fâche ; pas de tabou, ni sur l’islam, ni sur EDF, « on discute ». Cette attitude claire lui semble moins défavorable que les glapissements effarouchés de quelques éléphants qui font de tout ce qui existe, la voix criarde et la bouche en cul de poule, un Monument auquel nul ne saurait jamais toucher. Cet immobilisme apparaît tellement peu plausible au bon sens populaire (avec raison) qu’il ne peut croire ceux qui l’affirment. Mendès-France expliquait, Rocard parlait vrai, Barre et Delors disaient ce qui était possible – même Ségolène Royal avoue qu’il y a des choses intéressantes chez Tony Blair. Tous sont populaires en leur temps parce qu’ils donnent confiance. Sans confiance, il n’est pas de politique.

Cet article reprend les principaux extraits d’un article publié par Argoul sur son site Fugues & fouguesous le titre “Le socialisme est-il condamné au populisme ?”.

Argoul  (5 Posts)


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