Dominique Barthier

Europe

Comment les médias caricaturent-ils les militants écologistes : Ennemis de la société ?

La marginalisation et la diabolisation des militants écologistes dans les médias européens

Face à la prolifération de modes de protestation de plus en plus disruptifs, les activistes pour le climat se voient souvent reprocher de repousser l’opinion publique et les décideurs politiques loin de leur noble cause : l’action pour le climat. Pourtant, une analyse approfondie du discours dominant dans les médias en Grande-Bretagne, en Allemagne et en Italie montre que cette mise à l’écart ainsi que cette diabolisation des militants écologistes ne sont ni neuves ni totalement dépourvues de biais.

Une histoire d’accusations et de stéréotypes

Les activistes sont régulièrement décrits par des termes péjoratifs tels que « sociopathes », « vandales », « éco-anarchistes », « alarmistes », « fanatiques », voire plus encore. À mesure que la désobéissance civile se répand, réagissant à l’inaction persistante et aux entraves des gouvernements, entreprises polluantes et autres groupes d’intérêts, leur image dans les médias européens se trouve systématiquement ternie, souvent en les traitant de menaces pour la sécurité ou de danger public.

« Le vocabulaire de ce qu’on appelle ‘l’ultra-extremisme écologique’ est utilisé comme une arme contre ces groupes, même ceux qui revendiquent leur protestation de façon légale dans le but de défendre le climat », explique Jennie King, responsable de la recherche et des politiques climatiques à l’Institut pour le Dialogue Stratégique (ISD), une organisation à but non lucratif.

Une tendance marquée en Allemagne et au Royaume-Uni

Ce phénomène, présente de plus en plus dans le contexte britannique et qui semble prendre de l’ampleur en Allemagne, consiste à associer les activistes à des figures d’extrême gauche des années 1970 et 1980, comme la Fraction Armée Rouge (RAF). Selon une analyse récente de l’ISD, plus de 400 titres de presse en anglais, allemand et français évoquant les militants écologistes en les présentant comme une menace à la sécurité, environ 80 % de ces titres proviennent de médias de langue allemande.

Les comparaisons avec l’extrême gauche radicale sont fréquentes, notamment avec la RAF, et des références sont faites à des interviews dans des tabloïds comme BILD, où un expert en terrorisme aurait averti que certains militants écologistes se seraient radicalisés. « Aucun discernement n’est fait entre les protestations pacifiques ou radicales, et la véritable idéologie qui anime l’ultra-extremisme écologique, dont l’histoire est bien documentée », précise King.

De plus, l’ISD souligne que même lorsque l’objectif de ces médias est de démonter tout lien entre militants et éco-terrorisme, leur récit est souvent détourné ou récupéré par d’autres médias alternatifs pour renforcer la cause des « terroristes du climat ».

Une stratégie délibérée d’incitation à la confrontation

Selon Jennie King, les médias traditionnels, qu’ils soient à gauche ou à droite, ont tendance à privilégier la controverse sur le fond plutôt que de s’intéresser aux revendications et aux enjeux des mouvements comme Just Stop Oil ou La Dernière Génération. Leur focus est ainsi dirigé vers les méthodes utilisées par ces activistes, leur légitimité étant outrepassée par la simple question de la violence ou du caractère radical de leurs actions.

« Rarement, un article va réellement aborder les positions des activistes, 99 % de l’espace rédactionnel étant consacré à la description des méthodes et à leur légitimité ou non », confie King. « Le récit porte surtout sur la polarisation, plutôt que sur les enjeux climatiques en eux-mêmes. »

En Italie aussi, cette tendance se vérifie, avec une insistance sur les débats autour des protestations, des attaques directes contre les activistes et la diffusion de discours prônant la « anti-mobilisation » contre le changement climatique. Une étude menée par Greenpeace Italie et l’Observatoire de Pavia sur la couverture médiatique de la crise climatique dans la presse, à la télévision et sur Instagram révèle que les critiques à l’égard des mouvements écologistes ou de leurs modes de protestation sont parmi les sujets les plus exploités pour retarder la transition écologique. Lors des émissions télévisées, par exemple, ces thèmes apparaissent dans 7 % des reportages traitant du changement climatique.

« L’année dernière, le thème de l’activisme climatique s’est installée dans les médias comme un obstacle à la transition, alimentant des discours négatifs et sabotant l’action publique », explique Giancarlo Sturloni, responsable de la communication chez Greenpeace Italie.

La construction de « l’autre » : une stratégie persistante

Pour Sturloni, cataloguer les activistes comme étant « violents » ou « ennemis de la société » contribue à nourrir la perception qu’il s’agirait de groupes extrémistes. « La stratégie consiste à dépeindre ces militants comme déviants, voire dangereux, pour mieux justifier leur marginalisation ou leur criminalisation », précise-t-il.

Le processus de « stigmatisation » est une tactique centrale dans la stratégie d’obstruction climatique. Par exemple, les détracteurs du changement climatique emploient fréquemment des termes comme « réalistes » ou « alarmistes » pour disqualifier les avertissements scientifiques légitimes, créant ainsi un clivage entre ceux qui cherchent à agir avec prudence et ceux qui incarnent la catastrophe.

En 2020, une recherche de l’Université de Cambridge menée par Giulio Corsi et ses collègues a révélé une augmentation de 900 % de l’usage de ces termes sur Twitter au cours des quatre années précédentes, avec des pics lors des discours de Greta Thunberg en 2018 et 2019, lorsque la mobilisation climatique était très médiatisée.

Ce genre de discours, utilisant une terminologie négative à l’encontre des activistes, favorise une opposition manichéenne « nous contre eux » et s’inspire parfois des stratégies de la right-wing, telles que celles qui associent le changement climatique à une menace contre la liberté individuelle.

Plus encore, certains titres anglophones n’hésitent pas à qualifier les militants de « idiots », « cinglés », « freaks » ou « fous », renforçant ainsi la stigmatisation.

Ce type de discours rappelle les stratégies datant de la fin des années 1990, lorsque la pétro-chimie américaine, notamment avec l’API (American Petroleum Institute), a lancé des campagnes visant à décrédibiliser la science climatique. Le plan d’action rédigé par Exxon et d’autres géants du secteur visait à faire apparaître à l’opinion publique que les défenseurs du climat étaient déconnectés de la réalité.

Le mépris et le ridicule : une arme de disqualification

Le recours à un vocabulaire moqueur ou dénigrant est une pratique courante. En Allemagne, par exemple, l’expression « Klima-Kleber » (les « colleurs de climat ») a été employée plus de 200 fois dans les médias alternatifs comme dans les médias mainstream pour désigner ces activistes qui collent leurs mains à des œuvres d’art dans des musées ou des galeries. Ce terme exprime une méfiance condescendante, souvent teintée de dérision, et constitue une stratégie qui vise à dévaloriser leur démarche tout en accroissant l’impact médiatique.

En France, la chaîne BFMTV a cité Andréa Kotarac, un député d’extrême droite du Rassemblement National, qualifiant certains protests d’« explosion de crétins », dans un registre du mépris qui minimise leur importance ou leur légitimité.

Depuis plusieurs années, cette rhétorique dénigrante s’est souvent concentrée sur Greta Thunberg, surnommée « gretini » ou encore traitée de « folle » ou « de garçon manqué » dans certains médias. En Italie, le terme « gretini » a circulé dans la presse pour désigner les jeunes militants de Fridays for Future, mêlant condescendance et dévalorisation.

Ces discours, relayés parfois par des médias appartenant à la droite ou à l’extrême droite, s’inscrivent dans une tradition de propagande visant à décrédibiliser le mouvement climatique et ses figures emblématiques, comme Thunberg. Selon une étude de 2019, notamment en Allemagne, des termes à connotation « ageiste » tels que « élèves », « absents » ou encore « rêveurs » ont été employés pour discréditer ces actions et leur représentante, imputant à Greta Thunberg la responsabilité du absentéisme scolaire lors des grèves pour le climat.

Une montée de la violence et de la criminalisation

Les discours hostiles à l’égard du mouvement climatique ne se limitent pas aux médias traditionnels. Sur les réseaux sociaux aussi, la haine et les appels à la violence se manifestent. Lors de la COP27, en novembre 2022, des publications ont relayé des propos haineux et incitatifs à la violence contre les militants, selon l’ISD et le réseau Climate Action Against Disinformation.

« La rhétorique s’est radicalisée : on ne parle plus simplement d’« idiots » ou de « désaccords », mais on voit apparaître des propos dissimulant une désinformation sexiste et des langages graphiques à connotation sexuelle », explique Jennie King.

En Italie, par exemple, en septembre dernier, un militant de La Dernière Génération, âgé de 23 ans, a été victime d’insultes sexistes sur les réseaux sociaux, mais aussi dans certains médias de droite. « Dès lors que l’on déshumanise un groupe ou une communauté, qu’il s’agisse d’une minorité ethnique ou des militants climatiques, cela augmente significativement la probabilité d’une violence physique ou d’actes de haine », avertit King. Elle précise que ces dérapages verbaux alimentent une vague de harcèlement, de menaces de mort ou de viols, qui circulent en ligne.

Plus globalement, dans plusieurs pays, les activistes climatiques doivent faire face à des poursuites judiciaires pour leurs actions protestataires. En Allemagne, dans sept États fédéraux, la police a effectué des raids ciblant La Dernière Génération sur une quinzaine de propriétés. En France et en Italie, des législations ont été adoptées pour limiter voire pénaliser l’engagement et la mobilisation citoyenne, souvent sous des prétextes de sécurité ou d’ordre public.

Une politisation manifeste des violences et des arrestations

En Italie, par exemple, le contexte politique actuel favorise la criminalisation des mouvements écologistes. Selon Sturloni, « les médias italiens sont étroitement liés à la ligne politique des gouvernements en place, ce qui influence la manière dont les protestations sont rapportées et comment les acteurs sont caricaturés ». Lors d’une manifestation en Milan, en janvier dernier, Matteo Salvini, ministre des Infrastructures et leader de la Ligue, a qualifié les militants de La Dernière Génération de « vandales » et a affirmé qu’ils « méritaient la prison ».

Sturloni ajoute : « Ce qui nous préoccupe le plus, c’est la criminalisation de l’action climatique. Certains gouvernements et médias tentent d’attirer la peur sur ceux qui protestent, afin de réduire leur légitimité, voire de les neutraliser. »

Le recours à la multiplication de discours hostiles dans les médias, la criminalisation des mouvements et les arrestations ciblées participent à une stratégie dont le but est de disqualifier l’ensemble du mouvement pour le climat. Ces techniques, souvent justifiées par des discours alarmistes, contribuent à influencer l’opinion publique et à inscrire dans le débat public une image négative de l’activisme climatique.


Cet article constitue la première partie de la série Climat dans les médias, consacrée à l’analyse du discours médiatique sur le changement climatique en Europe. Ce projet est organisé par la Fondation européenne pour le développement durable (Green European Foundation) en collaboration avec Voxeurop, avec le soutien du Parlement européen à la Fondation européenne pour le développement durable. La responsabilité du contenu incombe à ses organisateurs.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.