Depuis la Bosnie-Herzégovine jusqu’à l’Afghanistan, le modèle de consolidation de la paix néolibéral a aggravé les conflits et les inégalités en érodant la fonction centrale des États et en subordonnant les besoins des populations aux intérêts du capital. Mais en Ukraine, l’appropriation du processus de relèvement par des intérêts économiques privés atteint un niveau entièrement nouveau. Alors, comment construire la paix de manière à ce que les mêmes structures de pouvoir qui bénéficient des guerres ne soient ni récompensées ni renforcées ?
En ce moment même, le récit dominant des centres du pouvoir politique et économique, et de celles et ceux dont les carrières et les vies sont liées aux armées, est que nous courrons vers une nouvelle guerre mondiale et qu’il faut se préparer. L’un des porte-voix de ce récit est le chef d’état-major suédois, Micael Bydén, qui a exhorté tous les Suédois à se préparer mentalement à la guerre. Le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, avance même une échéance: 2029.
L’inclination des gouvernements pour la guerre est accompagnée de leurs dépenses militaires. Selon le Stockholm International Peace Institute (SIPRI), les dépenses militaires mondiales en 2023 ont atteint 2,44 billions de dollars américains, un chiffre record. Cette frénésie dépensière en matière d’armements se déploie dans un contexte d’inflation, de crise de la dette, d’inégalités croissantes, de dégradation environnementale grave, de réduction des budgets publics et de privatisation des services publics et des infrastructures. Il est clair que les gouvernements préfèrent mener la guerre plutôt que de construire la paix.
Alors que le chef d’État-major suédois anticipe la guerre, des conflits armés font déjà rage ailleurs: au Yémen, au Soudan, en Ukraine, en Éthiopie, en Syrie et au Sahara occidental, pour n’en nommer que quelques-uns. Un génocide est commis à Gaza. Trop de guerres ont déjà été menées et, dans leurs suites, les populations ont perdu autant que pendant les guerres elles-mêmes. Sur le plan interpersonnel, sociétal et économique, les coûts de la reprise sont trop lourds à supporter.
Ayant moi-même connu la guerre, les déplacements et le processus dit de reconstruction et de relèvement, j’écris sur la base de mon expérience. Je me demande si Micael Bydén peut en dire autant. Je me demande s’il ne serait pas préférable, plutôt que de dire aux gens de se préparer mentalement à la guerre, de les inviter à se préparer concrètement à la paix.
Le chemin sur lequel nous avançons est abyssal. Nous vivons dans des économies de guerre. Une partie du discours militariste consiste à faire croire que les investissements dans les armes ne visent pas à faire la guerre mais à garantir la paix. Plus d’armements signifieraient une meilleure défense, une sorte d’assurance militarisée, nous dit-on. Ce n’est que du gaslighting.
Cynthia Enloe, l’une des penseuses féministes les plus influentes sur le militarisme, a démontré que celui-ci est un prérequis à la guerre. Le militarisme est déployé pour favoriser implicitement et explicitement le soutien sociétal et la normalisation des agendas de guerre. Si nous dépensons de l’argent dans des armes au lieu du bien public, et si nous permettons que nos sociétés soient consumées par la militarisation tout en déclassant la paix comme naïve et les pacifistes comme dangereux, nous aurons la guerre.
Sous le capitalisme, cela passe. Le profit peut provenir à la fois de la destruction et de la reconstruction. Nous pourrions avoir du mal à convaincre nos gouvernements d’investir dans les infrastructures sociales, les soins et la durabilité environnementale, afin que cette planète survive, mais ils n’ont besoin d’aucune conviction pour dépenser de l’argent dans la destruction.
Ils le font non seulement en sachant que l’argent sera gagné par la reconstruction, mais aussi qu’il existe un profit à tirer de la position affaiblie des pays qui sortent des conflits. Surtout séduisante est l’opportunité qui se présente d’imposer des politiques néolibérales.
Il y a du profit à tirer de la position affaiblie des pays sortant des conflits. Surtout séduisante est l’opportunité offerte d’imposer des politiques néolibérales.
À travers l’utilisation de la paix comme prétexte, les interventions internationales ont poussé de pays en pays à adopter des mesures d’austérité, une privatisation rapide des infrastructures et services sociaux et une exploitation accrue des ressources naturelles. L’un des mécanismes clés employés pour y parvenir a été les conditionnalités attachées aux prêts émanant d’institutions financières internationales telles que le Fonds monétaire international (FMI) et le Groupe de la Banque mondiale, ainsi que d’institutions régionales telles que la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD).
Par le truchement des conditionnalités, les pays ont été encouragés à démanteler les protections du travail, à instaurer des exonérations fiscales pour les entreprises et à réduire les prestations sociales. Cette approche néolibérale n’a pas seulement contribué à accroître les inégalités, mais a aussi entraîné une érosion systématique des fonctions essentielles de l’État, au nom de la garantie des droits et de la distribution des ressources matérielles, sociales et politiques – et ce, alors même que l’insuffisance de ces ressources est l’une des causes profondes des conflits.
La construction de la paix néolibérale
Les idées néolibérales sont devenues une composante majeure de l’approche dominante de la construction de la paix, à l’échelle mondiale, régionale et nationale, au point qu’on peut parler d’un modèle de construction de la paix néolibéral.
L’idée centrale de cette approche néolibérale et capitaliste de la paix est que les pays sortant de guerre et de conflits connaîtront une croissance économique s’ils créent un environnement favorable et les libertés nécessaires au fonctionnement des forces du marché — accomplie par l’élimination de l’influence de l’État dans l’économie, le dérèglement du marché, l’intégration dans le système multilatéral de commerce, la privatisation et les mesures d’austérité. La croissance économique permettra le développement et la stabilisation des rapports internes et externes, ce qui mènera à son tour à une nouvelle croissance. En combinaison avec des libertés politiques individuelles et la protection de la propriété privée, cela garantira la paix.
Mais le modèle de construction de la paix néolibéral ne fonctionne pas isolément. Il est soutenu par des hypothèses (liées au genre) enracinées dans le militarisme, le patriarcat, le racisme, l’impérialisme et, bien entendu, le capitalisme.
L’hypothèse militarisée repose sur l’idée que l’usage ou la menace de la force est la réponse la plus adaptée, et que ce sont ceux qui disposent des armes qui ont la légitimité et le droit de négocier les solutions des conflits. Il y a aussi l’hypothèse patriarcale selon laquelle il est masculin (et donc valorisé) d’être le « protecteur » armé, et que les femmes et autres groupes féminisés sont des « victimes » sans capacité d’action (et donc dévalorisés). Le modèle de la paix néolibérale dépend aussi d’hypothèses racistes sur la valeur des vies humaines, estimant que certaines vies valent moins que d’autres et que, particulièrement, les vies des communautés racialisées seraient les plus exposées à l’exploitation.
Le modèle néolibéral suppose également des notions impérialistes et capitalistes sur qui doit décider de la manière dont un pays doit se remettre et quels intérêts doivent être prioritaires. En haut de la liste figurent les intérêts des hommes qui brandissent les arms et qui sont les visages de la guerre, et ceux qui détiennent l’argent et qui représentent ce que l’on appelle la communauté internationale. Bien sûr, leurs intérêts s’alignent toujours: l’un ne peut exister sans l’autre.
Les idées néolibérales sont devenues une partie importante de l’approche dominante pour construire la paix, à tel point que l’on peut parler d’un modèle de construction de la paix néolibéral.
L’approche de la consolidation de la paix exclut également de vastes fractions de nos sociétés désignées comme un fardeau (par exemple les déplacés internes, les réfugiés, les victimes de violences), comme des fauteurs de troubles (par exemple les féministes, les pacifistes, ou ceux qui dénoncent le caractère exploiteur de cette approche), ou comme une main-d’œuvre utile mais politiquement réduite au silence et jetable.
Cependant, ce modèle néolibéral a été contesté par des chercheurs, des praticiens et des personnes qui en subissent les politiques. Les féministes, en particulier, ont montré comment il a aggravé les conflits et les inégalités. Démunition politique, économique et sociale; déplacement du pouvoir et des structures de décision; dépolitisation des discussions sur la paix; épuisement des ressources humaines et naturelles; et des inégalités croisées en rapide progression — voilà quelques-unes des conséquences les plus graves et documentées de l’approche néolibérale.
La croyance irrationnelle que la croissance économique compte plus que la répartition des ressources et la construction communautaire est profondément ancrée dans l’économie politique capitaliste. Elle dépend d’un ordre extractif, exploiteur et militarisé, à l’échelle nationale et mondiale. À ce titre, elle ne détruit pas seulement les personnes, mais aussi l’environnement. Seuls les élites politiques et économiques nationales et internationales en bénéficient. Pour la grande majorité, ce modèle ne fonctionne pas; pourtant il est imposé aux pays comme la chose la plus naturelle du monde.
De l’Afghanistan à la Bosnie
Prenons l’Afghanistan, par exemple. Pendant près de deux décennies, les interventions de construction étatique soutenues par le gouvernement américain, avec le soutien de l’Union européenne et d’autres pays, étaient guidées par des hypothèses néolibérales selon lesquelles les forces du marché mèneraient à la paix. Mais au lieu de la prospérité promise dans l’après-invasion américaine, l’approche néolibérale a cultivé un conflit prolongé au sein de la société afghane, nourrissant l’insécurité alimentaire, la pauvreté, les pertes civiles et d’autres dommages.
Zubair Popalzai, directeur adjoint de la recherche au Centre for Conflict and Peace Studies en Afghanistan, a soutenu que la reconfiguration de la société afghane, y compris par la création d’un faux sentiment de sécurité alimenté par des dépenses militaires massives, a finalement ouvert la voie au retour des Taliban. Malgré les échecs auxquels ils avaient directement contribué, les États‑Unis et les pays partenaires ont pu quitter l’Afghanistan sans être tenus pour responsables.
Cette approche a coûté cher à tous les Afghan·e·s, mais elle a été particulièrement catastrophique pour les femmes et les filles afghanes. Les femmes ont tout perdu face au régime misogyne des Taliban. Elles ont été systématiquement privées de leurs droits humains fondamentaux. Elles ont perdu leur liberté de mouvement et, avec elle, l’accès à des droits socioéconomiques, notamment le droit au travail et à l’éducation. Elles se voient aujourd’hui même interdire de parler en public.
Malgré les difficultés extrêmes, les femmes afghanes se sont organisées. Parmi bien d’autres actions, elles ont présenté des exigences selon lesquelles l’aide humanitaire doit viser à déraciner les structures de pouvoir existantes plutôt qu’à normaliser l’oppression, et que le soutien doit faire partie de stratégies plus larges de paix, d’égalité et de justice.
Pour la grande majorité, le modèle néolibéral ne fonctionne pas; pourtant il est imposé aux pays comme la chose la plus naturelle du monde.
Tout cela est aujourd’hui absente, alors que les acteurs internationaux continuent d’appliquer le même modèle de reconstruction qui a échoué. Conformément à l’hypothèse militarisée, ce sont les hommes armés qui détiennent la solution. Par conséquent, les acteurs internationaux privilégient le dialogue avec les Taliban plutôt que le dialogue avec les femmes, qui, selon l’hypothèse patriarcale, ne seraient que des victimes sans capacité d’action.
Mais victimiser les femmes afghanes et leur retirer leur capacité d’action n’est pas nouveau. Un récit militarisé sur l’égalité des genres, fondé sur un discours orientaliste et patriarcal de la « libération » des femmes afghanes, a été au cœur même du cadrage de l’intervention américaine à l’origine.
Dans le cas de la Bosnie et Herzégovine, le pays dont je suis originaire, la volonté de transformer l’économie politique et de l’intégrer au marché capitaliste mondial était bien plus forte que le désir de traiter les conséquences de la guerre. La confiance dans les forces du marché était si grande que la nouvelle constitution bosniaque, partie intégrante de l’accord de paix de Dayton qui mit fin à la guerre en 1995, comprenait dans son préambule la phrase: « Désireux d promover le bien-être général et la croissance économique par la protection de la propriété privée et la promotion d’une économie de marché ».
Dans le cadre des efforts ultérieurs de consolidation de la paix, les acteurs internationaux se sont concentrés sur des mesures profondément ancrées dans l’économie politique capitaliste. Il s’agissait notamment d’une privatisation rapide et massive d’entreprises et d’infrastructures socialement détenues; de réformes des lois fiscales; et de l’introduction d’un système bancaire et de lois liées aux entreprises alignés sur les intérêts des pays et des institutions financières qui « investissaient dans la paix », en particulier les États-Unis, l’UE, l’Allemagne, le Royaume‑Uni, la France, la Turquie, le FMI et la Banque mondiale.
Les réformes entreprises, toutefois, n’ont jamais touché les structures de pouvoir créées par l’accord de Dayton. Les intérêts des élites ethno-nationalistes domestiques, et le contrôle politique et économique exercé par la communauté internationale, sont restés intacts – et le sont encore, 30 ans après la guerre.
Soutenues par la Women’s International League for Peace and Freedom, les féministes bosniennes examinent les échecs des expériences néolibérales en Bosnie et Herzégovine depuis plus d’une décennie. Nous soutenons que la communauté internationale et l’élite politique ethno-nationaliste locale ont, par leur approche impérialiste, traité les populations comme si elles n’avaient pas d’agent politique.
Nous réclamons une approche ascendante des processus politiques et économiques, libérée des intérêts impérialistes et des manigances géopolitiques; un dialogue social informé et inclusif; et un arrêt de l’agenda néolibéral qui a entraîné une détérioration rapide des droits et de l’égalité des femmes par rapport à la période socialiste d’avant-guerre.
Nous avons soutenu que l’affirmation selon laquelle les réformes néolibérales seraient la seule alternative, associée à l’incapacité à reconnaître l’importance de prendre en compte les expériences sexuées de la guerre, ainsi que les inégalités patriarcales et structurelles dans le processus de paix, a conduit à l’État défaillant qu’est devenue la Bosnie et Herzégovine aujourd’hui. L’incapacité à corriger la trajectoire a mené à une réalité où nous vivons non pas la paix mais l’absence temporaire de la guerre.
Et maintenant, l’Ukraine
Mais l’exemple qui montre le plus clairement l’influence de la pensée néolibérale dans la gestion des conflits et des guerres est l’Ukraine. L’ampleur de la marchandisation de la souffrance des populations et l’implication d’acteurs privés et d’intérêts étrangers dans les efforts de reconstruction du pays est inédite.
Alors que l’Ukraine n’est pas étriquée des politiques néolibérales, ce n’est qu’après la seconde invasion russe en février 2022 que les interventions les plus extrêmes ont été poussées à travers des prétendus actes de « solidarité ». Parmi d’autres aspects, le gouvernement ukrainien a été encouragé à intervenir de manière radicale dans le droit du travail. Cela a conduit à plusieurs évolutions visant à donner davantage de pouvoir à la classe capitaliste. Par exemple, les employeurs ont obtenu le droit de suspendre unilatéralement les accords collectifs, l’organisation syndicale est rendue difficile, et les salariés des petites et moyennes entreprises (environ 70 % de la main-d’œuvre) ont été retirés des protections du travail existantes dans le pays.
Dans une démonstration extraordinaire de l’attachement de l’Ukraine à l’approche néolibérale, son gouvernement a signé un protocole d’accord avec le fonds d’investissement mondial BlackRock. En 2022, des féministes du monde entier se sont mobilisées pour demander à UN Women de mettre fin à son partenariat avec BlackRock en raison des antécédents de la société en matière de priorité accordée au profit sur les droits humains ou l’intégrité environnementale. La campagne mondiale Corporate Accountability a placé BlackRock sur sa « Corporate Hall of Shame » pour son rôle dans l’aggravation de la catastrophe climatique, ses investissements dans la production d’armes et sa contribution à la militarisation. De plus, le Jubilee Debt Campaign affirme que BlackRock tire profit de la crise de la dette zambienne.
Malgré tout cela, la société a été chargée d’apporter son soutien à guider le gouvernement ukrainien dans l’accès et la gestion du capital privé et des investissements dans le cadre du processus de relèvement. Utiliser le capital privé et les investissements pour la reprise n’est pas nouveau: les institutions financières internationales, en particulier la Banque mondiale, ont défendu ardemment cette approche pendant des décennies. Mais ce qui est nouveau, c’est l’ampleur de son usage en Ukraine, où l’appropriation néolibérale du processus de relèvement a été portée à un tout autre niveau. Alors que la Bosnie et Herzégovine, l’Irlande du Nord, le Liban et la Palestine — toutes ayant connu des négociations de paix dans les années 1980 et 1990 — semblent avoir été des terrains d’essai pour la consolidation de la paix néolibérale, l’Ukraine a peaufiné cette approche.
L’influence de BlackRock dans le processus de relèvement de l’Ukraine est omniprésente, notamment dans la façon dont le président ukrainien « met » le pays sur le marché pour le capital mondial. À titre d’exemple, la déclaration de Volodymyr Zelenskyy à la Bourse de New York, où il a présenté le processus de reconstruction en Ukraine comme une opportunité pour des entreprises d’investir dans des projets évalués à des centaines de milliards de dollars.
Une plateforme en ligne appelée Advantage Ukraine promet que l’Ukraine est « la plus grande opportunité en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale ». Elle invite les entrepreneurs à investir dans des centaines de projets, offrant en échange des dérèglements et des stimulations financières, jusqu’à dix ans d’exemption d’impôt sur les sociétés, et jusqu’à 500 autorisations pour des services publics commerciaux. Au menu des investissements figure l’industrie des armements, les ressources naturelles, le secteur de l’énergie, la logistique et les infrastructures, le complexe agro-industriel, et bien plus encore.
Il est indéniable que, en raison des dommages et des destructions causés par la Russie, l’Ukraine a besoin d’un soutien financier et d’autres formes d’aide considérables. L’évaluation rapide des dégâts et des besoins publiée par Kyiv, le Groupe de la Banque mondiale, la Commission européenne et les Nations unies estime qu’au cours de la décennie suivante, l’Ukraine nécessitera 486 milliards de dollars américains. Mais la dépendance vis-à-vis des forces du marché et l’influence du capital privé dans le processus de reconstruction signifient que le profit passera avant les intérêts du peuple.
Selon la logique simple du capitalisme, pour que tout investissement en capital ait du sens, il faut prévoir un profit. L’argent n’est pas investi pour répondre aux besoins des populations ou construire une paix durable et juste, mais pour en tirer davantage. Cela signifie que les souffrances et les besoins de la population causés par la guerre et la violence restent en périphérie des investissements, ne sont pris en compte que s’ils peuvent être marchandisés.
En Ukraine, l’appropriation néolibérale du processus de relèvement a été portée à un tout autre niveau.
La reconstruction du logement, des infrastructures sociales et des services tels que la santé, l’éducation, les institutions culturelles, et les soins pour les enfants et les personnes âgées doivent toutes devenir rentables si un capitaliste veut investir. Une fois les investissements initiaux et essentiels réalisés, les investisseurs privés commenceront à regarder ce qui génère un « vrai » profit: hôpitaux privés, pharmacies privées, soins privés pour les enfants et les personnes âgées, appartements haute valeur et complexes de luxe, transport public privatisé, théâtres privés, musées, etc.
L’un des vecteurs les plus forts en faveur de l’utilisation du capital privé provient du soi-disant « Team Europe », à savoir la Commission européenne, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) et la Banque européenne d’investissement (BEI). L’approche de la relance de l’Ukraine est étroitement liée à l’approche du pays en matière d’adhésion à l’UE. Mais une inspection plus attentive des diverses stratégies et discussions au niveau de l’UE montre que la « solidarité » souvent évoquée repose sur l’idée que c’est le capital privé qui sauvera l’Ukraine.
Le fer de lance du soutien de l’UE à l’Ukraine, l’Ukraine Facility, affiche des objectifs tels que mobiliser « des investissements dans le secteur privé pour une relance économique rapide et une reconstruction ». Les 33 milliards d’euros de prêts et subventions prévus à être déboursés d’ici 2027 seront levés sur les marchés financiers. Cet « appui » mène à une dette en constante croissance qui deviendra un outil disciplinaire puissant entre les mains des institutions financières internationales.
L’Ukraine connaissait déjà des enjeux économiques et sociaux importants bien avant l’invasion russe. Le pays était l’un des plus pauvres et des plus endettés d’Europe, et son réseau d’infrastructures publiques était constamment sous-financé. Au début des années 1990, lors de sa transition vers une économie de marché, l’Ukraine a été fortement conditionnée par le FMI pour réduire les subventions et introduire une aide ciblée à la population en échange de prêts. Elle a également été mandatée pour accélérer la privatisation des entreprises publiques, réduire les déficits publics et déréglementer le marché.
Sous le couvert de la solidarité, le plan international actuel de soutien pousse vers la même recette, même si cette approche a contribué aux manifestations de Maïdan qui ont finalement renversé le gouvernement de Viktor Ianoukovytch en 2014. Le but principal de cette approche n’est pas de construire la paix mais de garantir que l’économie et le budget de l’Ukraine soient suffisamment stables pour rembourser la dette croissante, quel que soit le coût pour l’ensemble de la population.
Même si réduire les dépenses publiques en matière de soins de santé, d’éducation et de soutien social créera un déficit d’accès aux droits, l’espoir est que des acteurs privés et de l’argent privé combleront ce vide, pour un « petit » profit en retour. Yuiliya Yurchenko et d’autres féministes ukrainiennes appellent à une approche radicalement différente de la relance — une approche féministe fondée sur le principe de solidarité sociale, alignée sur les engagements internationaux en matière de droits humains des femmes.
Les souffrances et les besoins de la population causés par la guerre et la violence demeurent en périphérie des investissements, n’étant pris en compte que s’ils peuvent être marchandisés.
L’économie politique de la paix
Alors, comment construire une paix qui corresponde aux besoins des personnes ? Quel type d’économie politique est nécessaire ? Les militantes féministes pour la paix se posent cette question depuis des décennies. Cela a été d’autant plus urgent pour celles et ceux qui vivent en dehors du cœur du capitalisme, que ce soit dans ce que l’on appelle le Sud global ou dans les semi-périphéries du cœur. Nous n’avons pas seulement vécu la guerre et les menaces de conflit et de violence, mais aussi les effets dévastateurs de l’assaut néolibéral sur nos sociétés.
Nous avons observé les vies quotidiennes des femmes et d’autres groupes opprimés, leurs expériences, leurs traumatismes, leur capacité d’action, leurs besoins et leurs intérêts pendant le processus de reconstruction. En collaboration avec des féministes du monde entier, praticiennes et universitaires, nous avons contribué à déconstruire le récit selon lequel l’approche néolibérale pour traiter les conflits serait la seule voie possible et que le risque que nous devons accepter aujourd’hui serait mesuré en termes d’un potentiel pour de nouveaux conflits.
Ce que nous avons appris, c’est que la reprise et la reconstruction après un conflit ne suivent pas une trajectoire linéaire. C’est un processus complexe et continu, dont le cadre économique ne peut être dissocié des besoins sociétaux qui émergent du fait de la guerre, mais qui se trouvent rapidement mêlés aux besoins et défis du quotidien. Le cadre économique de cette reconstruction doit croiser des questions de justice, d’égalité et de solidarité. Il doit servir à transformer les structures qui ont conduit au conflit en premier lieu, chose que l’approche néolibérale, axée sur la croissance économique au bénéfice des quelques-uns, a lamentablement échoué à réaliser.
Que nous soutenions des pays en reconstruction ou que nous cherchions à éviter le prochain conflit, nos efforts pour bâtir la paix doivent changer de manière radicale. Nous devons réfléchir à ce que signifie réellement la paix et aux choix politiques à faire pour s’assurer qu’elle ne soit pas seulement un répit entre deux périodes de guerre (au cours desquelles nous nous préparons à davantage de guerre), mais un choix idéologique constamment réaffirmé par nos politiques, nos normes et nos valeurs. La forme exacte de cette paix dépendra du contexte. Mais ce que les militantes féministes pour la paix ont pu démontrer, c’est que, malgré des différences temporelles et géopolitiques, les efforts pour construire une paix durable doivent être justes, inclusifs et transformatifs.
Une approche féministe différente commence par garantir une inclusion totale dans les négociations de paix et les plans de relèvement. Au cœur de ces plans ne doivent pas figurer des acteurs privés et des pays étrangers, mais des femmes et tous les autres groupes opprimés et marginalisés qui portent le poids du conflit et de ses conséquences. Leur inclusion est impérative pour comprendre les préjudices et les violations genderisés qui ont eu lieu et ce qu’il faut faire pour initier un processus de justice restauratrice. Cela nécessitera des réparations matérielles et immatérielles, qui doivent être au cœur des plans de reprise et de reconstruction, car elles interagiront inévitablement avec les besoins globaux de développement de la société. Ce qu’elles n’interagiront pas, en revanche, ce sont les intérêts du capital, nationaux ou étrangers.
Au lieu d’imposer des contraintes fiscales, nous devons augmenter les investissements dans le secteur public et les services. Comment et où investir dans les infrastructures sociales doit être guidé par une compréhension de la division du travail selon le genre. Dans les conflits, le coût de la reproduction sociale est principalement supporté par les femmes qui fournissent le travail nécessaire pour maintenir les communautés pendant les périodes de conflit. Lors de la planification des efforts de reprise et de reconstruction, ce travail doit être rendu visible et valorisé. Nos politiques doivent viser à transformer les structures de pouvoir patriarcales, la division sexuée du travail et l’oppression inhérente à la reproduction sociale dans le cadre de l’économie politique capitaliste.
Pour les personnes en reprise après une guerre, la justice ne se résume pas seulement à traiter les crimes de guerre – même si cela compte bien sûr. Nous avons aussi besoin de responsabilisation pour les violations de nos droits lorsque les politiques de reconstruction néolibérales échouent et pour les conditionnalités qui poussent les pays vers des mesures d’austérité néolibérales qui laissent les populations affamées, désabusées, craignant et facilement manipulables.
Mais la justice concerne aussi la transformation des rapports de pouvoir entre nos communautés et les élites internationales et nationales qui prétendent nous représenter. La paix consiste à reconnaître le pouvoir et l’agence de nos communautés. Il s’agit des politiques et des structures que nous mettons en place pour réparer et restaurer notre dignité et notre capacité d’action tout au long du processus, depuis les négociations de paix jusqu’à la construction d’une paix durable.
Cet article a été publié pour la première fois par Fronesis en suédois puis par le WILPF en anglais. Il a également été publié dans Eurozine, et est reproduit ici avec permission.
