Dominique Barthier

Europe

En faveur du pessimisme : pourquoi adopter une vision réaliste peut-être bénéfique pour votre vie

Le vieux monde est en train de disparaître

Au temps de Gramsci, la vieille société s’effondrait presque du jour au lendemain. La crise de 1929 à Wall Street avait provoqué une dépression mondiale, plongeant des millions d’Américains et d’Européens dans le chômage et la pauvreté. La confiance dans le système capitaliste libéral et dans la classe politique de l’époque s’était étiolée. Gramsci parlait alors d’une « crise d’autorité ».

« Si la classe dirigeante a perdu son consensus, c’est-à-dire qu’elle n’est plus en train de mener, mais seulement de dominer, en exerçant la force coercitive seule, cela signifie précisément que les masses ont été détachées de leurs idéologies traditionnelles, qu’elles ne croient plus en ce qu’elles croyaient auparavant, etc. »

Ce que Gramsci a compris de cette déliquescence, c’est que le pouvoir ne repose pas uniquement sur la coercition ; il dépend aussi du consentement. Lorsqu’il fonctionne, il ne se voit pas comme tel. Il semble plutôt aller de soi, comme du sens commun. Pour lui, l’hégémonie consiste à constituer une coalition de forces sociales qui croient ou peuvent être amenées à croire que l’ordre en place sert leurs intérêts. Elle façonne non seulement la politique, mais aussi la perception. Quand cette croyance s’effrite, quand le consentement se désagrège, il ne reste plus que la force.

Notre monde a commencé à mourir lorsque Margaret Thatcher, alors Première ministre britannique, a affirmé en 1980 qu’« il n’y a pas d’alternative » au capitalisme. Peu après, en 1981, le président américain Ronald Reagan déclarait que « le gouvernement n’est pas la solution, c’est le problème ». En 1992, l’essai de Francis Fukuyama, « La Fin de l’histoire », avançait que la fin du XXe siècle, avec notamment la chute de l’Union soviétique, prouvait que la démocratie libérale représentait « la dernière forme de gouvernement humain ». Ensemble, ces propos illustrent un « sens commun » qui a dominé durant les dernières décennies : que les marchés apporteraient liberté, que la mondialisation instaurerait la paix, que la croissance résoudrait tout, que des règles régiraient le monde et que l’Amérique mènerait la danse. Cela promettait une société florissante.

Mais nous ne sommes pas en train de prospérer : la société se désagrège

Et pourtant, voilà où nous en sommes. En chemin, la croissance s’est envolée, remplacée par une crise systémique profonde. La catastrophe financière de 2008 a révélé le vrai visage de cette promesse néolibérale. Elle n’a pas mené à une croissance durable ni à une stabilité, mais à la spéculation, à l’endettement et à une inégalité croissante. Lorsque les canalisations ont cédé, la réponse ne fut pas une réforme, mais une poursuite inchangée du même modèle : renflouements bancaires et austerité pour la majorité.

Depuis, chaque crise s’est succédé : la crise de la zone euro, la pandémie de Covid-19, la crise du coût de la vie, la crise climatique, les guerres, le génocide… Toutes ont érodé le peu de légitimité qui restait aux institutions et aux gouvernements. Ce qui semblait évident, comme « le bon sens » du marché, sonne de plus en plus comme un discours déconnecté de la réalité. La société n’évolue plus vers un avenir meilleur ; elle semble en chute libre, comme dans un tourbillon sans fin.

Notre interrègne ne ressemble pas à un pont entre deux mondes ; on dirait plutôt une coulée de boue incontrôlable.

Mais Gramsci n’aurait pas rejeté le pessimisme qui s’empare de nous, pourvu qu’il nous serve à lutter pour un monde meilleur. En prison, faible, et ses camarades reculant, il écrivait cette phrase célèbre : « Je suis pessimiste parce que j’ai de l’intelligence, mais optimiste parce que j’ai de la volonté. » Il ne s’agit pas d’un refus de voir la réalité en face, mais d’une posture de détermination. En anticipant le pire, on peut s’y préparer. En affrontant le futur, on pourrait encore trouver des espaces pour agir, protéger, remodeler – et peut-être même créer.

Le déclin du vieux monde, une étape incontournable

Lors de la chute de l’Empire britannique, en 1940, la fin semblait inévitable. Mais ce double effondrement ouvrit aussi la voie à une période de renouveau. La crise de 1929 et la faillite du système de la libre entreprise provoquèrent une remise en question radicale de l’ordre mondial. La montée des fascismes en Allemagne et en Italie, ainsi que les mouvements de gauche en France (le Front populaire) ou aux États-Unis (le New Deal), attestent que la société se restructurait.

Les décombres de cette catastrophe structurèrent une nouvelle configuration : ce qu’on a appelé le « trente glorieuses » en France, 30 ans de prospérité partagée sous un régime mixte, où travailleurs et capitalistes ont tous bénéficié d’un nouveau souffle. C’était aussi la fin des empires coloniaux et le début de la Guerre froide, ainsi que la recomposition de l’ordre mondial d’après-guerre.

Une défaite ou un effondrement ne signifie pas la fin de l’histoire, mais plutôt une étape de repositionnement. Cela ne garantit pas forcément quelque chose de meilleur, mais cela ouvre des fenêtres d’opportunités. L’ancien ordre faiblit, et ce qui vient dépend de la capacité à bâtir des coalitions solides. Que ce soit pour ceux qui veulent garder le pouvoir ou pour ceux qui tentent de le prendre, cette période de transition nécessite une maîtrise stratégique de comment exploiter ces failles.

La chute engendre une période de réalignement. Elle n’offre pas une promesse de quelque chose de mieux, mais crée des brèches à exploiter.

Face à cette fragilité, l’hégémonie, comme le climat, est un écosystème vulnérable. Dana Meadows, avertissant du danger pour l’environnement si l’on ne régule pas la croissance, expliquait que les systèmes vivants possèdent des points-tangents où la pression accumulée peut provoquer un effondrement rapide. Nos systèmes économiques, politiques et sociaux ne sont pas si différents : ils peuvent paraître solides jusqu’au moment où ils cèdent, laissant place à de nouvelles alliances, de nouveaux discours, de nouvelles contradictions. La question est de savoir où pousser, où faire pencher la balance.

Récemment, la notion de « points de basculement sociaux » a gagné du terrain dans des mouvements comme Extinction Rebellion. L’idée est que si seulement 3,5 % de la population s’engageait dans une mobilisation soutenue, cela pourrait suffire à transformer la situation. Que ce soit par le boycott de banques, de marques soutenant les énergies fossiles ou démantelant la diversité, ou en se détachant de la domination des géants du numérique, cette petite minorité pourrait enclencher un changement significatif. À travers ces crises, un désir de riposte se fait jour : en se regroupant, on peut faire trembler les systèmes en place.

Certains acteurs puissants pourraient aussi se rallier à cette dynamique. Lors de cette période d’incertitude qu’est l’interrègne, des intérêts nouveaux ou préalablement considérés comme antagonistes peuvent se transformer en alliés circonstanciels. Le réveil climatique pousse les assureurs et les fonds de pension à revoir leurs investissements, pas par souci moral, mais parce qu’ils savent que leur retraite pourrait être compromise si la crise environnementale continue à s’aggraver. La géopolitique elle aussi se recompose : d’anciens rivaux nouent des alliances inespérées, sous la pression des changements mondiaux ou des stratégies opportunistes.

Adopter le pessimisme stratégique

Voilà où le pessimisme stratégique trouve sa place. Non pour se complaire dans la prédiction du pire ou sombrer dans la résignation, mais pour nous donner une capacité collective à agir face à la crise. Le XXIe siècle ne sera pas une restauration de la normalité ; ce sera une série de désastres en chaîne : économiques, écologiques, politiques, psychologiques. Beaucoup d’entre nous en ont déjà conscience, même si nous ne savons pas encore comment y faire face. C’est le moment d’adopter une attitude qui ne nie pas la réalité, mais qui l’évalue tel qu’elle est, tout en gardant la volonté de faire front.

Attacher de l’importance à l’espoir déconnecté de la réalité devient une erreur : il devient un pas vers la passivité ou le déni. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une détermination lucide, comme celle décrite par Gramsci : un « pessimisme de l’intelligence, un optimisme de la volonté ». Le pessimisme stratégique consiste à reconnaître la gravité de la situation tout en préparant en même temps la résistance. Il ne s’agit pas simplement d’un état d’esprit, mais d’une pratique collective : s’organiser pour, non seulement, espérer un lendemain, mais aussi pour faire face aux conséquences immédiates et à venir. Nous devons prendre en compte que ces crises ne seront pas favorables à notre bien-être, mais qu’elles façonneront le terrain, ouvriront de nouvelles voies, créeront des contradictions inédites, et favoriseront d’autres alliances. Il faut repenser notre façon d’agir.

Attacher l’espoir à une vision déconnectée de la réalité devient une faute. Tout peut rapidement se transformer en déni.

Nous ne détenons pas encore toutes les réponses. Nous n’avons pas de carte pour naviguer dans ces temps sombres et compliqués. Mais il est urgent de bâtir nos stratégies à partir de cette convulsion imminente, plutôt que de nous accrocher à l’espoir illusoire d’un retour à la normale.

Face à l’accumulation des crises, les puissants ne feront qu’accentuer la contrainte par la force plutôt que par le consentement. Leur pillage de la planète et leur appropriation des richesses sont loin d’être terminés. La majorité des dégâts est déjà irréversible. Pourtant, lorsque la conjoncture offre des nouvelles possibilités, il faut être prêt à les saisir. Quand elle mène à une aggravation du chaos, il faut aussi l’anticiper. Mais il ne faut pas non plus s’étonner ou se surprendre si la chute semble inévitable : tout cela ne peut survenir que si l’on refuse de voir la réalité en face.

Ce n’est qu’en acceptant que le vieux monde se délite que nous pourrons en bâtir un nouveau, plus juste, plus solide, plus libre de ses illusions et de ses oppressions. Seule cette prise de conscience permettra de poser les bases d’un avenir possible, même en pleine tourmente.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.