Dominique Barthier

Europe

Françoise d’Eaubonne et les fondements imparfaits de l’écoféminisme

En 1974, la penseuse française, écrivaine et militante Françoise d’Eaubonne établit un lien entre l’exploitation de la nature et la subjugation des femmes. Voici l’histoire d’une idée qui, après un détour par les États-Unis, commence à prendre racine en France: l’écoféminisme.

Les terroristes baragouinaient dans une Renault 4 orange et apprenaient l’art d’utiliser les explosifs grâce à un manuel de physique-chimie dérobé à la librairie Gibert Jeune. C’est dans un bâtiment vide de la centrale nucléaire de Fessenheim, alors en construction dans l’est de la France, qu’ils passèrent à l’acte. Le 2 mai 1975, deux bombes artisanales explosèrent, le système d’adduction d’eau fut endommagé et les travaux furent retardés de quelques mois. « Le sommet de ma vie », nota Françoise d’Eaubonne dans son journal, « mais je ne veux pas en parler. »

La militante féministe, ancienne résistante, essayiste et romancière avait alors 55 ans; elle avait accompli l’opération avec deux amies. Si l’on lui parlait de terrorisme, elle l’appellerait « contre-violence ». Rien de plus que « retourner l’arme de l’ennemi contre lui ».

Pour elle, l’énergie nucléaire représentait « le patriarcat et la soif de pouvoir qui l’a engendrée ».

Si l’énergie nucléaire éveillait en elle le désir de poser des bombes, c’était parce qu’elle incarnait « le patriarcat et la soif de pouvoir absolu qui mène à la mort ». L’année précédente, Eaubonne, déjà autrice d’une douzaine d’ouvrages de fiction et de théorie féministe, publiait Feminism or Death. Alertée par une amie des dangers du nucléaire, elle lut aussi René Dumont, premier candidat écologiste à la présidence française, qui, dans son livre L’Utopie ou la mort, répondait aux conclusions du rapport Meadows sur les limites de la croissance.

Elle eut alors cette intuition: les combats pour l’environnement et ceux du féminisme ne diffèrent pas tant que cela. Cela nous donna le néologisme nécessaire en urgence: écoféminisme. Il s’agit de l’idée selon laquelle « le patriarcat est responsable à la fois des catastrophes environnementales (par la surproduction et la logique capitaliste) et de la subjugation des femmes (par l’appropriation des corps féminins) », explique l’historienne Caroline Goldblum, autrice de Françoise d’Eaubonne et écoféminisme.

Dans son essai, Françoise d’Eaubonne dénonça « l’illimitisme » de la société patriarcale, le « phallocratique élevage à l’excès » qui conduit à la surpopulation. Elle préconisa une grève des naissances et, surtout, « une société féminine de non-pouvoir (et non l’émancipation des femmes) ».

Et la réaction au sein du monde universitaire et chez les écologistes et les féministes? Aucune, ou très peu. Françoise d’Eaubonne, qui n’était pas une initiée, recueillait peu de soutien. Et « son ton militant, ainsi que son approche radicale et révolutionnaire la discréditèrent en tant qu’analyste. En tant qu’écoféministe, elle rompit avec l’approche strictement rationnelle du vivant », soutient Myriam Bahaffou, doctorante en philosophie et militante écoféministe, qui, avec Julie Gorecki, une militante et doctorante à Berkeley, a rédigé la préface de la nouvelle édition française de Feminism or Death en 2020.

Françoise d’Eaubonne avait une réputation bestiale qui n’aidait pas à faire avancer ses idées.

« Contrairement à la plupart des théoriciennes écoféministes, Eaubonne n’était pas une universitaire. Sa théorie s’appuyait directement sur son expérience au sein de divers mouvements militants », explique Julie Gorecki.

L’histoire débute par une enfance à Toulouse, dans une famille bourgeoise pauvre, avec un père chrétien anarchiste et une mère fille d’une révolutionnaire carliste espagnole. Rétrospectivement, les frasques d’adolescence de d’Eaubonne annoncent le destin manifeste; elle remporte un concours de nouvelles à 13 ans et inscrit « Vive le féminisme » sur le sol d’un couvent à 11 ans, avec une chaussure mouillée.

Militante aux côtés de Michel Foucault

L’ancienne enfant prodige voit son activisme s’épanouir d’abord dans la Résistance puis au Parti communiste, qu’elle quittera dix ans plus tard en 1956, en désaccord avec sa position sur l’Algérie. Elle rejoint ensuite le Mouvement de libération des femmes, signe le manifeste des 343 femmes qui avouent avoir avorté dans Le Nouvel Observateur, milite contre la psychiatrie et la peine de mort aux côtés de Michel Foucault, et co-fonde le Front homosexuel d’action révolutionnaire. Et elle fit de cette exigence une règle: « Pas un jour sans une ligne ».

Écrivaine prolifique, elle publia des biographies, des sagas de science-fiction, des essais féministes et des recueils de poèmes. En 1978, elle fonda le groupe Ecologie-Féminisme pour promouvoir ses idées dans les cercles politiques. Cependant, Françoise d’Eaubonne avait une réputation terrible qui n’aidait pas à faire avancer ses idées. « Elle était considérée comme trop radicale – radioactive même », déclare la biographe Élise Thiébaut.

« Tout au long de sa vie, elle s’opposait à de nombreuses personnes », dit Caroline Goldblum. « Elle pouvait être agréable, mais elle était exigeante, elle n’était jamais tout à fait sur la même longueur d’onde. On ne peut pas dire que les gens se réjouissaient de sa venue aux réunions militantes. »

Bien que née en France, c’est à l’étranger que le concept d’écoféminisme a décollé à partir de la fin des années 1970. Et surtout aux États‑Unis, où les grandes luttes pour l’environnement ont été portées par des femmes – même si elles ne se définissaient pas forcément comme écoféministes. L’un des mouvements les plus emblématiques fut Women’s Pentagon Action, qui eut lieu à Arlington, en Virginie, en 1980.

« Nous voulons mettre fin à la course aux armements. Plus de bombes. Plus d’inventions visant à la mort », réclamaient près de 2 000 militantes. Rejoignaient cet appel celles qui s’opposaient « au pouvoir social omniprésent de l’idéal masculin » et « à la violence dans nos rues et dans nos maisons », ainsi que celles qui luttaient pour les droits reproductifs. En Grande-Bretagne, dans le même contexte de nucléarisation et de course aux armements, des milliers de femmes se rassemblèrent au Greenham Common Peace Camp, qui dura 19 ans.

Elles n’ont jamais manqué l’occasion de rappeler que ce sont les femmes les plus défavorisées qui subissent le plus durement la pollution. En Inde, les femmes des villages du mouvement Chipko s’opposèrent à la déforestation et à l’exploitation commerciale des forêts. La théorie écoféministe prit forme parallèlement aux luttes pour les terres et à l’écriture militante. En 1980, la philosophe américaine et historienne des sciences Carolyn Merchant publia une œuvre majeure: The Death of Nature. Elle décrit comment l’analogie ancienne entre femmes et nature a été tournée contre elles. La Nature — matière inerte — fut soumise, tout comme les femmes. Celles qui résistaient, les « sorcières », furent persécutées.

Hors d’Europe, depuis l’Inde, l’Afrique jusqu’en Amérique du Nord, l’écoféminisme était aussi teinté d’un courant spirituel qui compliquait son retour en France: le féminisme local, enraciné dans une tradition matérialiste, avait du mal à accueillir favorablement l’approche néopaganiste de Starhawk, qui mêlait spiritualité et politique, rituels païens et luttes pour la terre. De plus, à travers ce lien entre femmes et nature, l’écoféminisme était souvent perçu comme essentialisant. « Ce n’est pas pour dire que les femmes sont, en essence, liées à la Terre, mais que cette proximité a été construite socialement… pour dévaluer les deux en même temps. »

L’écoféminisme n’est pas un parti. C’est plutôt un « joyeux bazar » où se croisent des théories et des pratiques très différentes.

Redécouverte en France

Reconnu de l’autre côté de l’Atlantique depuis les années 1980 comme fondatrice de l’écoféminisme, Françoise d’Eaubonne n’a été véritablement redécouverte en France que récemment – comme l’atteste le temps qu’il a fallu pour republier Feminism or Death (nouvelle édition en 2020). « On peut décrire cela comme la première vraie introduction à l’écoféminisme en France plutôt qu’une résurgence. Cela se rattache à l’urgence climatique, au tournant féministe post-#MeToo, ainsi qu’à l’émergence d’autres approches du monde, comme les mutations intersectionnelles et décoloniaux », suggère Myriam Bahaffou. « L’histoire de l’écoféminisme est en train de se réécrire, c’est-à-dire celle des femmes et des minorités de genre au cœur des luttes pour la justice environnementale dans le monde entier. »

Elle a donné lieu à une véritable frénésie éditoriale, avec la publication d’anthologies et de textes fondateurs traduits en français pour la première fois (par des voix comme Starhawk, Val Plumwood et Carolyn Merchant), ainsi que les essais et romans de Françoise d’Eaubonne (notamment Les Bergères de l’apocalypse). Les textes sur les sorcières alliant politique et spiritualité connaissent aussi un regain d’intérêt. Dans les manifestations, sur les ZAD et même parmi certains candidats à la présidentielle, il n’est plus rare d’entendre parler d’écoféminisme.

Mais l’écoféminisme n’est pas un parti. C’est plutôt un « joyeux bazar » où se croisent des théories et des pratiques très différentes, remarque Jeanne Burgart Goutal, qui a rédigé une thèse sur ce sujet. Au départ, elle avait été tentée par une carte précise du mouvement, mais elle s’est heurtée à « une toile complexe et variée qui s’est tissée à travers des débats féroces, en naviguant au fil des temps et des lieux ».

Il est ensuite difficile d’envisager qu’un mouvement aussi pluriel puisse avoir une « mère », un seul « pionnier », comme on le présente fréquemment pour Françoise d’Eaubonne. « Elle fut la première à attribuer à ses théories le label écoféministe. Mais des féministes autochtones du Sud global et des féministes décoloniales relient la Terre et le genre depuis des décennies, sans nécessairement utiliser ce terme », soulignent Julie Gorecki et Myriam Bahaffou, citant Paula Gunn Allen (Amérindienne), Wangari Maathai (Kenyan) et Julieta Paredes Carvajal (Bolivienne).

Pour ces chercheuses, l’écoféminisme ne peut pas se borner au croisement entre la Terre et le genre tout en ignorant d’autres rapports sociaux (classe, handicap et race): un écoféminisme « anti-capitaliste et transnational » qui est loin de ce qui fleurit dans certaines publications, podcasts et offres de développement personnel, flirtant avec ce qu’on appelle le personal development. À titre d’exemple, le African Ecofeminist Collective, le réseau WoMin d’Afrique et les femmes et féministes au cœur du mouvement paysan international Via Campesina.

Pour se voir célébrer comme pionnière, on peut se figurer Françoise d’Eaubonne, décédée en 2005 dans une maison de retraite pour artistes, vous regardant avec incrédulité. Outre son héritage intellectuel, elle a laissé des dizaines de livres et de bons mots qui feraient d’excellentes pancartes de protestation: « Mieux vaut un rendez-vous avec les femmes qu’avec l’Apocalypse. »

Cet article a d’abord été publié en français par L’Obs. Il est republié ici avec l’autorisation.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.