Dominique Barthier

Europe

La politique est servie : des plats monstrueux et des discours populistes

La nourriture et les agriculteurs sont devenus les symboles d’une guerre culturelle menée par la droite populiste, tant en Europe qu’aux États‑Unis, contre les politiques climatiques. Les protéines alternatives, notamment les insectes et la viande cultivée en laboratoire, sont présentées comme une menace existentielle pour les modes de vie traditionnels, la masculinité et la civilisation. Pour dégonfler efficacement ces craintes en les rendant ridicules, il faut prendre au sérieux les insécurités économiques et écologiques qui les sous-tendent.

L’ampleur des mobilisations d’agriculteurs qui ont traversé l’Europe au cours du premier semestre 2024 a amené de nombreux observateurs à parler d’un ressentiment généralisé vis-à-vis des politiques de l’Union européenne (UE) destinées à atténuer les effets du changement climatique. La droite populiste a été l’un des moteurs principaux de ce mécontentement. Saisissant le malaise face aux politiques durables, allant bien au‑delà des revendications propres des agriculteurs en colère, elle a formulé une série de critiques lourdes envers l’agenda climatique de la Commission. Une étude publiée par l’European Council on Foreign Relations en mai 2024 — soit un mois avant les élections du Parlement européen — a montré comment la droite a su exploiter la hausse du coût de la vie dans l’ensemble de l’UE pour présenter l’agenda climatique comme le dernier outrage d’un complot international contre les gouvernements des États membres. La droite a ciblé les citoyens et leurs modes de vie comme les victimes de ce complot; les agriculteurs, et en particulier la nourriture, sont devenus ses emblèmes.

En réalité, alors que la Commission reculait sur ses plans visant à réduire de moitié l’utilisation des pesticides et à diminuer les émissions liées à l’agriculture à la suite des protestations, le cœur du conflit se déplaçait des subventions agricoles vers des champs de bataille plus symboliques: il ne s’agissait pas seulement de la menace de la disparition des activités agricoles, mais aussi de celle d’un « nourriture normale ». Parmi les effets des « plans maléfiques » du Green Deal, la droite populiste évoquait la disparition de la nourriture traditionnelle avec celle des éleveurs et des agriculteurs.

Les élections européennes de juin 2024 sont ainsi devenues une tribune pour la droite populiste afin de sonner l’alarme sur une éventuelle fin de la « nourriture normale »: un véritable “cauchemar où les frites à base d’insectes remplaceraient le poisson”, et « la viande Frankenstein » (c’est‑à‑dire la viande cultivée en laboratoire) serait imposée par les multinationales avides de profits aux dépens des citoyens ignorant tout.

La lutte contre la viande cultivée en laboratoire et la commercialisation d’insectes comestibles s’est ainsi insérée dans une contestation plus large des propositions de la Commission en matière climatique. Janusz Wojciechowski, commissaire européen à l’Agriculture de 2019 à 2024, est intervenu pour retirer des objectifs climatiques de l’Union européenne la référence à la promotion d’un « régime protéique diversifié », c’est‑à‑dire une consommation incluant des protéines alternatives à la viande. L’Italie a été pionnière dans les débats autour des protéines alternatives, devenant le premier pays à interdire en 2023 la production et la vente de viande cultivée. Francesco Lollobrigida, Ministre de l’Agriculture et de la Souveraineté Alimentaire du gouvernement Meloni, a qualifié ce sujet de bien plus grave qu’une simple inquiétude sanitaire: les sources protéiques alternatives représentent, selon le Ministre, une menace pour la culture et la civilisation italiennes. Ettore Prandini, président de Coldiretti, premier syndicat agricole italien, a soutenu avec vigueur une position analogue dans plusieurs contextes institutionnels de l’UE, affirmant que « les mensonges de la viande en éprouvette prouvent qu’il existe derrière les alarmes répétées et infondées concernant la viande rouge une stratégie précise des multinationales qui, via des opérations marketing habiles, visent à modifier des habitudes alimentaires fondées sur la qualité et la tradition ».

La viande “Frankenstein” — comme l’a surnommé Coldiretti (ibidem) — et d’autres prétendues monstruosités telles que les insectes ont pris le devant de la scène dans les débats politiques à travers l’UE, déplaçant le débat des véritables propositions de politique publique vers des scénarios imaginaires et symboliques à fort impact émotionnel. L’initiative italienne consistant à interdire la viande cultivée bien avant l’éventuelle approbation par l’Autorité européenne de sécurité alimentaire illustre bien cette dynamique.

Icônes d’une guerre culturelle

La viande “Frankenstein” et les insectes ont été transformés en icônes d’une guerre culturelle — pas seulement en Europe, mais aussi au‑delà des frontières —, les forces de la droite populiste européenne et américaine s’inspirant mutuellement dans ce combat. Il s’agit d’un conflit dans lequel l’adversaire est souvent le fruit de l’imagination, mais dont les conséquences sont très réelles. Pour mener une politique climatique européenne efficace, il faut prendre ces guerres culturelles très au sérieux.

« On ne mange plus de bacon » a déclaré Donald Trump en lançant sa campagne présidentielle l’été dernier. Parallèlement, plusieurs États du Sud des États‑Unis, dirigés par le gouverneur de Floride, Ron DeSantis, n’ont pas seulement interdit, mais ont même criminalisé la production et la vente de viande cultivée en laboratoire. En signant la loi, DeSantis a affirmé: « la Floride répond au plan des élites mondiales visant à forcer le monde à manger de la viande cultivée en éprouvette et des insectes… pour atteindre leurs objectifs autoritaires ». Ainsi, la viande cultivée est devenue le dernier front de la plus vaste guerre culturelle menée aujourd’hui aux États‑Unis.

Il serait trop facile de minimiser les récits sur les élites mondiales imposant un « nourriture monstrueuse » aux consommateurs innocents comme de simples slogans “clickbait” véhiculés par les populistes de droite, qui ont bâti leur carrière sur des propos extrêmes. La peur d’un aliment « anormal » s’insère dans un cadre accusatoire plus large souvent utilisé par les leaders populistes: l’idée que les élites veulent imposer une série de mesures injustes et « non naturelles » au peuple, au nom de la « folie » représentée par le Green Deal.

L’appel à s’opposer aux complots des élites mondiales et à leurs symboles — comme la viande cultivée — s’inscrit dans un ensemble plus vaste d’angoisses ressenties par l’opinion publique européenne et américaine, de manière similaire à ce qui s’observe autour du voile islamique, devenu icône d’autres inquiétudes. Comme l’a soutenu l’anthropologue français Emmanuel Terray dans son essai de 2004 sur la « psychanalyse du voile » :

Quand une communauté ne parvient pas à trouver en elle-même les moyens ou l’énergie pour faire face à un problème qui remet en cause, sinon son existence, du moins son mode d’être et son image de soi, elle peut être tentée d’adopter une stratégie défensive singulière. Elle remplacera un problème réel, qu’elle juge insurmontable, par un problème fictif, qui ne peut être abordé que par des mots et des symboles. En s’attaquant à ce dernier problème, la communauté peut se persuader d’avoir résolu avec succès le premier.

Le travail de Terray met en lumière comment le voile a incarné une politique plus large de la peur en France. Le spectre des insectes remplaçant la « viande normale » semble avoir assumé une fonction de « fétiche » similaire à celui du voile islamique, non plus dans le débat public sur les migrations mais dans celui sur les politiques climatiques. Cette fois, le problème ne concerne pas la présence « étrangère » des migrants dans les sociétés occidentales, mais la prétendue substitution des aliments « normaux » et « traditionnels » par des aliments « étrangers » comme les insectes.

Des aliments à craindre

Comment, dès lors, donner une signification politique au « fétiche » des insectes? Comment interpréter les mécanismes par lesquels, pour reprendre Rachel Pain et Susan Smith, « les insécurités globales s’infiltrent en rampant dans le quotidien » ?

Les métaphores du rampant et de l’intrusion — particulièrement pertinentes ici, étant donné que nous parlons d’insectes qui pourraient surgir subitement dans nos assiettes — nous permettent de commencer à comprendre comment les peurs plus vastes liées à un monde en rapide mutation sont interprétées par les individus et influent sur leur vie quotidienne. Elles aident surtout à comprendre comment ces peurs se transforment en corps et en objets à craindre.

Comme le soulignent des études récentes de géographe culturel et politique sur la géopolitique affective, des objets spécifiques — tout comme des corps spécifiques — sont cruciaux pour comprendre les dynamiques des politiques du ressentiment populiste. Tout comme les corps des migrants, devenus symboles d’altérité et perçus comme « hors cadre » dans les discours de la droite populiste, les objets peuvent elles aussi remplir une fonction similaire, « servant d’appâts pour les émotions ». Les émotions telles que la peur et la colère « adhèrent » aux objets autant qu’elles adhèrent aux corps; ou, plus précisément, elles y sont « faites adhérer », comme l’explique depuis plus de deux décennies la chercheuse féministe Sara Ahmed. En décrivant les « économies affectives » qui déterminent à quoi et à qui — quels objets, quels corps — certaines émotions sont associées, Ahmed montre de façon convaincante comment « les émotions s’accumulent avec le temps, prenant la forme d’une valeur affective ».

La viande cultivée et les insectes constituent ainsi des réceptacles idéaux, à la fois symboliques et matériels, pour les peurs et les angoisses nourries par la droite populiste en Europe et aux États‑Unis. Les inquiétudes liées à des futurs incertains — économiques et environnementaux — se déposent sur la nourriture, substance la plus essentielle dont nous avons besoin pour survivre. La nourriture est peut‑être ce qui est le plus intime et quotidien dans nos vies: elle entre dans nos corps non seulement pour nous fournir énergie et contribuer à notre santé, mais aussi pour nourrir notre identité, en nous reliant à des communautés d’appartenance, à des cultures, à des traditions locales et nationales. La viande, en particulier, a longtemps été associée à des politiques traditionnelles et masculines. Le spectre de la substitution de la viande « normale » par des insectes ou par la viande « Frankenstein » — qui, dans la rhétorique de la droite populiste, représenterait les idéologies environnementales woke des élites urbaines (les “soy boys” moqués par les partisans de Trump) — déclenche ainsi une réaction viscérale: remplacer la viande devient le symbole même de remplacer les gens « normaux », c’est‑à‑dire ceux qui, comme le rappelle Donald Trump, « mangent du bacon » aux États‑Unis.

La nourriture est, en effet, profondément viscérale: elle provoque des réactions affectives telles que le plaisir et le dégoût qui dépassent largement la rationalité. Les insectes suscitent des réactions tout aussi viscérales: alors qu’une étoile de mer peut être superbe, un ver est répugnant. Surtout en Occident, les insectes ont longtemps été présentés comme des êtres dangereux, contagieux, répugnants et « hors d’usage » qui, « naturellement », ne peuvent faire partie de notre alimentation — ce qui alimente les discours de la droite populiste.

Comme le rappelle Heidi Kosonen, « le dégoût pourrait être l’une des émotions humaines les plus viscérales de base, car il est lié aux mécanismes de défense de l’être humain. [Le dégoût] peut protéger les organismes contre des menaces à leur existence, comme la nourriture avariée, les animaux venimeux […] ou les maladies infectieuses ». Kosonen ajoute aussi que « le dégoût a aussi été associé à différents types de différenciations symboliques entre ‘soi’ et le ‘monde’, entre ‘nous’ et ‘les autres’ » (ibidem).

L’insecte devenu nourriture est ainsi facilement évoqué, aussi bien en Europe qu’aux États‑Unis, comme le parfait « autre indigeste ». De la sorte, la politique viscérale du dégoût s’entrelace aisément avec des théories du complot plus larges, tout comme cela s’est produit avec le prétendu complot visant à nous forcer tous à manger des insectes.

En décrivant le pouvoir de l’imagination complotiste, l’anthropologue français Didier Fassin a affirmé: « les théories du complot n’appartiennent pas seulement au registre des visions déformées de la réalité. Elles sont aussi des indicateurs des relations sociales, des tensions politiques, des inquiétudes culturelles et des détresses morales ». En tant que telles, elles constituent des formes de discours politique et doivent être analysées comme telles.

La instrumentalisation des difficultés des agriculteurs

Étudier de manière critique la peur des insectes comestibles, c’est donc prendre au sérieux les craintes plus vastes liées au déclin des revenus individuels et aux incertitudes croissantes dans un monde frappé par de multiples crises, y compris la crise environnementale. Cela signifie aussi prendre au sérieux le malaise que ressentent de nombreux citoyens face aux diktats des « élites écologistes » pour résoudre ces crises. Il faut aussi considérer attentivement non seulement les écos politiques de la transition verte, mais aussi ses économies politiques et affectives. Face à la droite populiste qui affirme que le remplacement de la viande par des substituts « monstrueux » serait un complot orchestré par les institutions des élites de la gouvernance mondiale (comme le World Economic Forum, la COP28 ou la Commission européenne) pour effacer les modes de vie et les traditions de la « gente normale », nous devons proposer des réponses plus pertinentes, plutôt que de se contenter de ridiculiser ces affirmations comme des théories du complot.

Nous devrions d’abord reconnaître que les politiques économiques de la transition verte généreront des injustices, affectant différemment les activités agricoles et les modes de vie des consommateurs. Cependant, cela ne suffit pas. Comme l’écrivent les chercheurs Edoardo Campanella et Robert Lawrence dans leur analyse du greenlash13 en Europe et aux États‑Unis, même les incitations économiques à elles seules ne suffiront pas à atténuer ces injustices: « Plutôt que de présenter la transition verte comme un problème technique à résoudre par des solutions technocratiques, ceux qui promeuvent les politiques climatiques doivent construire des narrations plus engageantes, en soulignant comment le réchauffement climatique met en péril les modes de vie traditionnels, la santé des personnes et les lieux où elles vivent ». Comment alors créer des narrations plus efficaces et mobilisantes et proposer des alternatives qui parlent aussi au cœur et à l’estomac des gens ?

Les dispositions du Green Deal européen ne sont pas dépourvues de problèmes. Après des décennies durant lesquelles la Politique agricole commune (PAC) a soutenu financièrement des systèmes agricoles intensifs, industriels et à grande échelle, l’Union européenne cherche désormais à en atténuer les effets sur l’environnement. Et pourtant, une fois de plus, on oublie les petits agriculteurs et leur rôle fondamental dans le soutien d’une agriculture et d’un élevage extensifs et régénératifs. Il est ainsi probable que la stratégie « de la ferme à l’assiette » aura des retombées économiques négatives pour de nombreux agriculteurs.

L’emphase rhétorique de la droite populiste sur la « fin de la viande » n’a guère à voir avec les véritables problèmes et les intérêts des agriculteurs européens (ou américains, d’ailleurs). En effet, dans la guerre culturelle contre la viande cultivée et les insectes, les vies et les protestations des agriculteurs sont fondamentalement instrumentaliseés au service des agendas politiques de la droite populiste.

Le rire comme forme d’intervention politique

Le numéro d’automne 2024 de la revue américaine Range, spécialisée dans l’élevage, a consacré sa couverture à ce qui est présenté comme une attaque mondiale contre les agriculteurs et l’alimentation traditionnelle, identifiant un front commun de résistance dans les expériences partagées d’agriculteurs américains, brésiliens et néerlandais. Comme le conclut l’article: « Il ne s’agit pas que de steaks. Il s’agit littéralement de l’avenir de l’humanité et de la liberté ». Une affirmation pas dépourvue de fondement — mais pas dans le sens voulu par la rhétorique populiste.

Encore une fois, comment pouvons‑nous construire un répertoire différent de symboles et de narrations capables de motiver les citoyens dans un moment de profonde défiance, non seulement envers la science, mais envers toutes les institutions perçues comme « élites », dans un contexte où beaucoup se sentent impuissants face au changement climatique — ou le nient ouvertement ? Parmi celles et ceux qui luttent déjà pour « joindre les deux bouts », l’imposition de sacrifices supplémentaires — par des mesures législatives ou des appels moralisateurs à la « responsabilité » — au nom de futures et hypothétiques « récompenses écologiques durables », risque de susciter colère et résistance.

Plutôt que d’alimenter les peurs profondes des gens, peut‑être faut‑il chercher à susciter d’autres réactions tout aussi viscérales mais positives, comme le rire, le plaisir et la joie. Le rire, tout comme le dégoût, est l’une des émotions les plus viscérales que nous connaissons. Il peut même constituer une forme extrêmement puissante d’« intervention politique non rationnelle », comme l’ont soutenu les géographes Ian Cook et Tara Woodyer. Le rire

est une manière de prendre conscience des ambiguïtés éthiques et des paradoxes avec lesquels nous cohabitons, sans être paralysés par eux. [C’est aussi une façon] de reconnaître et de négocier notre complicité dans les processus économiques et politiques plus vastes et dans les relations d’exploitation […] pour exprimer simultanément fascination et inquiétude, plaisir et désorientation, et pour être critiques, mais aussi porteurs d’espoir (ibidem).

La stratégie la plus efficace pourrait alors être, littéralement, celle de rire de tout cela — dédramatiser le fétiche des insectes comme quelque chose de ridicule, tout en proposant des récits alternatifs fondés sur la reconnaissance de la beauté et du plaisir que la nourriture « vraie » sait offrir, sans oublier le rôle fondamental de ceux qui la produisent

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.