Une des principales difficultés du mouvement écologiste contemporain est sa difficulté à élargir son audience au-delà des classes moyennes urbaines hautement éduquées. En France, une partie des classes populaires rurales, notamment la classe ouvrière et la petite-bourgeoisie, adhère rarement à l’étiquette « vert » car leur mode de vie est souvent en contradiction avec les normes environnementales dominantes. Pourtant, leurs habitudes quotidiennes, telles que le bricolage ou la culture d’un potager, s’inscrivent concrètement dans une démarche écologique, même si ces populations ne se revendiquent pas comme « écologistes ».
Pourquoi s’intéresser à la classe ouvrière rurale ? Quelles sont ses caractéristiques ?
Les réflexions de Fanny Hugues
Fanny Hugues explique que dans son précédent projet de recherche, elle a suivi le quotidien d’une cueilleuse de plantes médicinales et aromatiques dans la départementale de la Drôme, une région du sud-est de la France. Elle s’est concentrée sur son ménage, mais elle a rapidement compris que cette personne vivait dans une interdépendance avec d’autres acteurs du territoire. Sur le mode d’une mère célibataire avec trois enfants à charge, elle vivait avec peu de revenus, bénéficiant simplement du Revenu de Solidarité Active (RSA), un dispositif d’aide sociale destiné aux ménages à faibles revenus. Elle disposait d’un accès limité au capital culturel légitime, telles que l’éducation, la culture ou les certifications officielles. Se définissant comme appartenant à la classe ouvrière, son cas a motivé l’intérêt de la chercheuse pour ces économies rurales informelles. La crise des Gilets Jaunes, qui a débuté en novembre 2018, est venue renforcer cette réflexion. Alors qu’elle rédigeait sa thèse, ce mouvement battait son plein, notamment dans les zones rurales, où de nombreuses voix exprimaient des difficultés invisibles, vécues dans l’ombre. Cette période l’a amenée à se demander : comment survit-on avec peu d’argent dans la campagne ? Elle a voulu analyser cette question sous l’angle des modes de vie quotidiens et des configurations domestiques.
Les profils des ruraux modestes et leurs modes de vie
Dans le cadre de son étude, trois quarts des personnes rencontrées sont issues de la classe ouvrière, caractérisées par de faibles revenus, une faible place sociale et un enracinement dans des pratiques et un capital culturel peu attesté. La dernière quarantaine regroupe des individus appartenant à la petite-bourgeoisie, détenant un certain capital culturel, mais souvent non reconnu officiellement. Elle a choisi l’étiquette de « modestes économes » pour désigner ces personnes, traduit par leur modestie matérielle et leur mode de vie frugal. Elle désigne aussi des individus discrèts, qui vivent sans chercher à attirer l’attention, en se contentant de mener leur vie sans faire de vagues au sein de leur cercle social. Elle a rencontré 44 personnes, âgées de 34 à 88 ans, réparties dans 31 ménages différents. La moitié était des femmes, l’autre moitié des hommes. Tout autant de célibataires que de couples hétérosexuels. Beaucoup n’avaient pas d’enfants ou ne soutenaient pas de famille. Ces ménages vivent pour la plupart au-dessous du seuil de pauvreté, fixé à 1120 euros par mois en 2020, avec un revenu médian d’environ 880 euros. Bien que ce soit peu, ils ont très peu de dettes et la majorité sont propriétaire de leur logement. Cependant, ces habitats ne sont pas somptueux : il s’agit souvent de vieilles bâtisses, parfois héritées, nécessitant des travaux de rénovation. Ces rénovations varient en qualité : certains logements ont été améliorés, d’autres restent en mauvais état. Certains habitent sur des terrains qu’ils ont aménagés, notamment avec des constructions légères. La majorité de ces occupants sont des femmes, souvent locataires dans le privé ou dans le public, qui ne disposent pas de leur propre logement. Une caractéristique essentielle de ces modestes économes, même ceux qui ne sont pas propriétaires, est la stabilité de leur logement. Ils ont la certitude qu’ils ne seront pas expulsés du jour au lendemain. Par exemple, les locataires privés connaissent leur propriétaire, souvent voisin, et évitent ainsi d’être expulsés brutalement.
Les sous-groupes des modestes économes
Parmi ces populations, l’auteur identifie quatre sous-groupes : « les femmes en situation précaire », « les agriculteurs retraités », « les ouvriers et petits exploitants » et « les petits moyens ». Pour les rencontrer, une étude ethnographique a été menée dans six départements français : Ariège, Tarn, Haute-Vienne, Finistère, Sarthe et Moselle. Ce travail a permis d’accéder à divers réseaux d’entraide, de connaissance et de stratégies de survie en milieu rural, tout en enrichissant la diversité socioculturelle des personnes interviewées.
Qu’est-ce que l’ethno-comptabilité, et comment aide-t-elle à comprendre leur regard écologique ?
L’ethno-comptabilité, une méthodologie introduite en France par Alain Cottereau et Moktar Mohatar Marzok dans leur ouvrage « Une famille andalouse » (2012), consiste à analyser la façon dont les individus valorisent leurs ressources et arbitrent leurs choix. Elle s’appuie sur l’observation des pratiques quotidiennes d’un ménage hétérosexuel en grande précarité. En 2016, un groupe de travail de l’EHESS a publié une revue spéciale sur cette méthode, baptisée « Joindre les deux bouts », mettant en lumière son intérêt pour les économies informelles rurales.
Une économie informelle riche en ressources non monétaires
Malgré leurs faibles revenus, ces populations utilisent un large éventail de ressources non monétaires. L’ethno-comptabilité permet de représenter cette « économie informelle » à travers des graphiques. Par exemple, j’ai étudié un couple qui vit avec un seul salaire et des aides au chômage. Simon et Nelly ont des enfants à charge, mais ne possèdent pas de voiture, dont ils se passent en s’appuyant sur l’aide de la famille. Leur beau-père, voisin, leur prête de la nourriture, du bois de chauffage et leur donne parfois un coup de main pour faire les courses. En échange, Nelly leur rend quelques services, comme préparer des repas ou leur venir en aide pour des démarches administratives. Ils bénéficient aussi de covoiturage ou du bus, qui passe devant chez eux. D’où leur assertion qu’ils n’ont pas besoin d’une voiture, dont ils considèrent pourtant la possession comme coûteuse. En analysant ces réseaux, il est possible d’estimer la part de l’aide mutuelle dans leur budget, en comptant le temps et l’argent économisés.
L’activité économique non monétaire, valorisée dans la vie quotidienne
J’ai aussi intégré dans mon étude des dons, prêts, récupérations, bricolage, production maison, cueillette ou chasse. Toutes ces pratiques participent d’une économie de subsistance, caractéristique des modes de vie frugaux, de faibles revenus et d’une forte dépendance à l’économie de survie. La production alimentaire à domicile, par exemple, comprend l’entretien d’un potager, la garde d’animaux, la conservation des aliments, ainsi que la cuisine maison. L’ethno-comptabilité m’a permis de comprendre que cette automédication de la subsistance s’appuie sur un ensemble de pratiques nourries par des processus d’apprentissage social et une ressource disponible. Il s’agit d’un mode de vie porté par un ensemble de savoir-faire et de pratiques qui soutiennent l’économie de leur ménage.
Le rôle essentiel du logement stable
Pour ces modos modestes, la stabilité du logement est fondamentale. Elle leur permet de bricoler, de récupérer des matériaux, d’entreposer et de conserver leur matériel. Sans logement stable, il devient impossible d’accumuler un capital non monétaire, ou de stocker du matériel destiné à des activités de bricolage ou de récupération. La stabilité foncière ou locative leur garantit une tranquillité essentielle pour développer leur autonomie. Ces espaces, leur chez-soi, deviennent souvent aussi des terrains de chasse, de cueillette ou de pêche, où ils puisent leur subsistance. Leur mode de vie repose également sur la inter-subsistance, c’est-à-dire sur des échanges non monétaires entre voisins, comme le troc ou les prêts. Ces pratiques dépendent de connaissances techniques et de compétences manuelles, qui ne sont pas distribuées à parts égales, notamment entre hommes et femmes. En somme, faire soi-même, réparer ou recycler, fait partie de leur quotidien, autant par nécessité que par curiosité ou plaisir.
Le regard des modestes économes sur l’environnement
Au début de leurs entretiens, je leur ai demandé comment ils percevaient leur mode de vie, s’ils se considéraient comme « verts » ou ce que cela signifiait pour eux. La réponse fut souvent hésitante : certains ne comprenaient pas la question, d’autres y réagissaient avec nervosité. Je me suis vite rendu compte que le concept « d’écologie » n’évoquait rien pour eux, ou n’était pas leur référence principale. J’ai donc abordé la question en analysant leurs pratiques quotidiennes : alimentation, chauffage, moyens de transport. Au final, j’ai compris que ces modestes économes ne se revendiquaient pas comme « écologistes » ou « verts ».
Pourquoi ce rejet du terme « écologiste » ?
Ce rejet ne signifie pas qu’ils sont insensibles aux enjeux environnementaux. Au contraire, ils sont souvent conscients de la dégradation de leur environnement proche : tas d’ordures dans le voisinage, diminution des insectes, baisse de la faune sauvage, manque d’eau ou dégradation des sols. Toutefois, ils refusent de s’identifier à l’idéologie écologique dominante, portée par les classes urbaines supérieures. Leur rapport à l’environnement est façonné par leur position sociale, leur genre et leur génération. En m’appuyant sur la notion « d’écologies morales » (terme du historien Karl Jacoby), j’ai examiné comment ces pratiques et discours s’insèrent ou résistent à ces normes imposées. Par exemple, l’éthique anti-gaspillage portée par certaines femmes précaires s’aligne partiellement avec les normes environnementales : elles trient, recyclent, évitent le gaspillage, mais elles adoptent aussi leurs propres règles morales, parfois plus strictes, guidées par un sens moral fort, en dehors des pressions globales. Cependant, ces pratiques n’impliquent pas qu’elles considèrent la réduction de leur empreinte carbone comme une priorité ou une responsabilité. Elles se limitent à une résistance silencieuse, qui n’est pas nécessairement politique, mais plutôt morale.
Une conscience éclatée de l’impact environnemental
Cela dit, ces populations perçoivent tout de même des signes concrets de la crise écologique : la dégradation de leur environnement immédiat, la raréfaction des espèces naturelles qu’elles chassaient ou cueillaient, ou encore le manque d’insectes en jardin. Ils adoptent une forme d’environnementalisme proche, presque « de proximité ». Les « petits moyens », qui disposent du plus de capital culturel, parlent aussi de l’impact global de l’exploitation des ressources naturelles et humaines sur d’autres parties du monde, pour satisfaire les besoins d’une minorité aisée. On peut ainsi parler d’une demande d’équité écologique.
Les revendications politiques possibles des modestes économes
Le concept de « résistance silencieuse » est pertinent, car il traduit leur perception que leur mode de vie, souvent mis à mal par les politiques, est considéré comme marginal ou subversif. Ils constatent, avec amertume, que de plus en plus de mesures, comme l’interdiction de récupérer des matériaux dans les décharges ou la réglementation des habitats légers, compliquent leur quotidien. Parmi leurs revendications potentielles, figurent un meilleur accès aux aides sociales, telles que la prolongation de la perception du RSA sans obligation de travail non rémunéré, afin de préserver leur autonomie et leur mode de vie rural.
Les enjeux liés au transport
Une autre grande préoccupation concerne le transport. Dans toutes les zones rurales étudiées, la majorité des modestes économes déplorent le service public défaillant : bus peu fréquents, horaires inadaptés ou inexistants. La hausse du coût du carburant, les réglementations plus strictes pour l’entretien des véhicules, ainsi que l’éveil vers des véhicules de plus en plus électroniques, rendent la réparation ou l’entretien du propre véhicule plus difficile. Or, pouvoir réparer soi-même sa voiture ou son véhicule est une nécessité pour eux, comme cela l’était pour les « Gilets Jaunes » ruraux. La réparation devient une étape clé dans leur autonomie. La difficulté à réaliser cette réparation est un obstacle supplémentaire qui rend leur mode de vie plus fragile.
Enfin, ces populations revendiqueraient également une amélioration des infrastructures routières et des politiques de transport plus adaptées, pour réduire leur isolement et leur dépendance à des moyens coûteux ou peu fiables.
Ce reportage a été publié dans la revue L’écologie depuis les ruralités, éditée par la Fondation de l’Écologie Politique.
Traduit du français par Kit Dawson.
