Aux élections législatives néerlandaises de mars, deux nouveaux partis ont franchi les portes du parlement, dont l’un est le Forum voor Democratie (Forum pour la Démocratie), piloté par l’universitaire et chroniqueur Thierry Baudet. Depuis sa transformation, à la fin de 2016, d’un groupe de société civile à un parti politique, le Forum a connu une expansion rapide. Selon les sondages, sa popularité a quintuplé, passant de deux sièges (1,8 %) à une projection de neuf à onze sièges (~7 %). Le mois dernier, les nouveaux venus ont tenu leur congrès de parti. Bien que politiquement encore limité à l’heure actuelle, le Forum semble receler un fort potentiel. De plus, malgré son nom inoffensif, le parti pose un véritable défi au mouvement progressiste. Quelle place occupe-t-il dans le paysage politique néerlandais ? Qu’est-ce qui explique sa popularité apparente ? Et que doivent faire les Verts face à cela ?
Horizon 1867 : le refus de la modernité
Le Forum pour la Démocratie est l’enfant intellectuel de Baudet, qui l’a fondé à l’été 2015 comme un laboratoire d’idées destiné à critiquer l’appartenance des Pays-Bas à l’Union européenne et le fonctionnement des élites politiques. Dès le départ, il a insisté sur le fait que le Forum était un véhicule stratégique destiné à influencer la scène politique nationale, mais qu’il n’était pas destiné à devenir un parti. Les partis, selon lui, étaient trop incités à se posisiiner pro-européens. Cependant, en septembre de l’an dernier, Baudet a annoncé la transformation du Forum en parti politique en raison d’une « perte de foi dans le cartel politique ».
L’annonce de Baudet faisait ironiquement écho à l’élan qui avait conduit, il y a cinquante ans, à la fondation du parti social-libéral D66 : l’image d’une élite politique immobile, l’exclusion des citoyens du processus politique et la nécessité de bousculer l’establishment par des gestes de démocratisation tels que les référendums contraignants et les maires élus. Cette ressemblance ne doit pas masquer l’écart immense entre l’esprit libéral de la D66 et les penchants conservateurs de Baudet, qui a atteint la maturité politique à l’époque des attentats du 11 septembre et de l’assassinat de Pim Fortuyn, qui avait profondément bouleversé la politique néerlandaise par sa critique incessante de la politique du « troisième chemin ».
Le discours prononcé par Baudet lors du congrès du parti le mois dernier a constitué une immersion éclair dans sa vision du monde, et peut-être le plus proche que le parti soit jamais arrivé d’une déclaration de principes. Dans ce discours, il expose une narration du conservatisme national fondée sur une conviction réactionnaire au cœur même de sa thèse. Son argument central est que le « vrai » Pays-Bas est incapable d’exprimer son identité en raison de l’élite nationale et de forces externes. Ces forces externes seraient notamment toutes liées à l’UE, sans qu’il ne soit directement question des migrants ou de l’islam.
Pour expliquer la prétendue motivation des élites derrière l’aliénation supposée de la nation, Baudet part de l’idée que « les idées gouvernent le monde ». L’idéologie dominante — associée à des notions telles que le « marxisme culturel » — est la cause du mal. Il développe cela par le récit historique suivant. Selon lui, l’Europe atteignait son apogée civilisationnel il y a environ 150 ans. « Imaginez », dit-il, « ce à quoi ressemblerait le monde si notre histoire civilisationnelle européenne n’avait pas été rompue par les coups de fer de l’acier ». Il poursuit avec une deuxième « catastrophe » : « Si nous n’avions pas commencé à croire que la tonalité allait s’épuiser ou que la Beauté avait brûlé son visage. Oui, si des idéologies déstabilisantes comme celle de l’École de Francfort (…) n’avaient pas pris le contrôle de nos institutions ». C’est une affirmation profondément contestable, non seulement parce qu’elle reproduit le trope d’extrême droite selon lequel l’establishment politique occidental serait captif du désir de s’affaiblir, de se dévaloriser et de s’humilier sous le coup du « politiquement correct ». De plus, il semble aveugle au fait que les horreurs du XXe siècle ont précisément donné naissance au modernisme qu’il rejette. En filigrane, on retrouve le souhait réactionnaire de faire comme si le XXe siècle n’avait jamais eu lieu.
À ses yeux, ce ne serait pas seulement un préjudice économique et administratif. Il revient sans cesse à la critique de l’art moderne, de l’architecture d’après-guerre, de la pop et de la musique atonale. Suivant les traces de son directeur de thèse, le philosophe conservateur Roger Scruton, Baudet accorde une importance primordiale à l’esthétique dans la société contemporaine. L’écrivaine et journaliste Sarah Sluimer a même qualifié sa pensée de « désir sombre et complexe d’une pureté esthétique, qu’il s’agisse de l’art, des individus ou des nations ».
Baudet affirme qu’il resterait 15 à 20 ans avant que les Pays-Bas ne soient « perdus ». Le programme du Forum mêle transparence et démocratie directe — maires et Premiers ministres élus; l’introduction de référendums contraignants et d’initiatives citoyennes —, tout ceci accompagné de politiques culturelles nationalistes et d’un éloignement de l’UE, de l’euro, de Schengen et de l’ordre juridique international. De plus, il vise à politiser la fonction publique en imposant des candidatures post-électorales pour les hauts fonctionnaires et à rendre publique la appartenance partisane des administrateurs et des animateurs d’émissions.
Bien qu’il ne faille pas confondre les opinions de Baudet avec celles du parti — de nombreux autres membres éminents ont déjà des parcours et des opinions marqués —, cela demeure néanmoins son pilier. Malgré un fort accent libertaire, Baudet reste la voix la plus visible d’un parti dont l’analyse conservatrice semble largement partagée.
L’homme juste au bon moment
Le Forum de Baudet s’est installé dans un quartier fréquenté et dynamique. Depuis le tournant des années 2000, environ 15 nouveaux partis de droite se présentent régulièrement aux scrutins nationaux. En 2017, le Forum a affronté cinq autres formations, dont le Parti pour la Liberté (PVV) de Geert Wilders. Ses quatre concurrents droitistes, tous aussi nouveaux que lui — dont trois menés par des figures connues de la droite — n’ont pas réussi à entrer au parlement. En effet, seulement à deux reprises au cours des deux dernières décennies des outsiders de droite ont été élus. Pourquoi le Forum a-t-il réussi là où d’autres ont échoué ? Pour l’expliquer, il faut passer en revue trois facteurs.
Premièrement, le rôle d’avant-garde occupé par Baudet lui-même. D’une certaine manière, il est l’un des plus « peu néerlandais » des politiciens: il intellectualise en permanence, affiche une position idéologique ouverte et arbore une ironie et une désinvolture typiques des jeunes Néerlandais éduqués (né en 1983, il appartient à la génération des milléniaux). Dans les années qui précèdent son passage en politique, Baudet était une présence régulière dans les médias néerlandais, conférencier et auteur publié. Ses credentials conservateurs et nationalistes étaient bien établis au moment où il a décidé de se lancer. Bien que fréquemment tourné en dérision pour son vanity perçu, son implication active dans les médias a servi à accroître sa visibilité. De plus, il a cultivé l’image du « politicien réticent ». Si on lui demande s’il veut devenir Premier ministre, il répond: « non, mais je pense que je vais devoir le faire ». Son ironie lui permet en outre de faire des déclarations radicales, enveloppées dans des formules intellectuelles, qu’il revient ensuite comme des malentendus. D’autres aspirants parlementaires de droite, en revanche, adoptaient un style plus frontaux, à l’instar de Wilders, et bien que familiers, leurs positions étaient moins connues.
Deuxièmement, Baudet et le Forum ont su exploiter les limites du PVV. Au niveau institutionnel, le PVV ne compte pas d’adhérents légaux autres que Wilders et n’a pas d’organigramme autre que la gestion personnelle de ses représentants par Wilders. Après un an d’existence, l’adhésion au Forum pour la Démocratie s’élevait à 17 000 membres. Le parti vient de créer une aile jeunesse et pour les élections municipales de l’an prochain, le Forum forge des alliances avec des partis locaux établis. Le PVV est limité structurellement par une gestion micromanagée, tandis que le Forum profite de la personnalité de Baudet tout en développant une base de soutien de terrain.
Wilders a toujours été un populiste sans peuple. Il a gagné en notoriété en faisant des déclarations ou des communiqués que les grands médias, avides de part de marché, relayaient et discutaient à satiété. Or, il évite largement les réunions organisées en masse avec ses partisans. Cette stratégie a jusqu’ici porté ses fruits, mais après onze ans passés comme l’enfant terrible de la politique néerlandaise, on a le sentiment qu’il est devenu « une vieille nouvelle ». Ses positions satisferont les puristes, mais semblent inatteignables. On pourrait même supposer qu’elles sont destinées à l’être. Il est devenu ambigu si l’objectif de Wilders — désormais le troisième parlementaire le plus ancien — est de mener un programme politique ou simplement de préserver son siège.
En somme, le PVV se concentre essentiellement sur une opposition sans équivoque à l’islam. Vouant une opposition constante à l’immigration et à l’UE, ses positions restent, comme toutes les autres, subordonnées à l’objectif principal. En revanche, Baudet est demeuré largement muet sur la question de l’islam. Il met plutôt l’accent sur ce qu’il appelle le « cartel politique », mais aborda aussi d’autres questions liées à sa vision de la société contemporaine.
C’est ce positionnement idéologique qui séduit les électeurs de droite, notamment ceux qui votent habituellement pour le Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD) ou l’Appel chrétien-démocrate (CDA). Bien qu’on le décrive classiquement comme « libéral-conservateur », il convient mieux de voir le VVD comme un « libéral pragmatique ». Dépourvu de tout conservatisme social principled, on pourrait dire qu’il est conservateur uniquement dans le sens Burkeanais, c’est-à-dire en choisissant des mesures politiques selon leur faisabilité perçue. Le VVD a eu la D66 pour concurrente à sa gauche pendant plusieurs décennies, mais l’absence d’une alternative conservatrice laïque en a fait le choix par défaut pour les électeurs conservateurs non confessionnels. Depuis 2006, le PVV est le seul parti parlementaire non confessionnel à la droite du VVD, mais ses électeurs proviennent principalement d’anciens bastions travaillistes et socialistes.
Le CDA, né de la fusion des trois plus grandes formations chrétiennes-démocrates en 1980, s’est réinventé en un parti prônant des principes conservateurs globalement analogues à la tradition britannique de la « single nation ». Il lui manque l’empreinte millénariste et réactionnaire de Baudet. En ce sens, il est plus proche du legs d’une des formations fondatrices du CDA, le Parti anti-révolutionnaire, qui s’opposa aux idéaux de 1789. Baudet, en comparaison, s’oppose à tout ce qui a suivi 1914.
Le Forum semble parvenir à séduire un groupe d’électeurs en s’appuyant sur ce conservatisme plus principled et radical. Il exploite à la fois les faiblesses organisationnelles de Wilders et l’écart idéologique qu’il a laissé, ainsi que celui du VVD et du CDA de centre-droit. Combiné au charisme de Baudet comme figure de proue, ces facteurs semblent propulser son ascension politique.
Contre le Forum, pour la démocratie
Avec l’émergence du Forum pour la Démocratie sur la scène politique, les progressistes se voient confrontés à un renforcement du courant nationaliste. Alors que la gauche s’est rétractée, la droite fleurit. Reste toutefois la question de la manière d’engager le dialogue avec le Forum et Baudet. Étant donné que le parti est encore en phase de consolidation, il n’est pas probable qu’une réponse durable émerge de sitôt. Il est même tout à fait possible que le Forum s’effondre à un moment donné ou qu’il ne réalise jamais son potentiel.
Cependant, il ne faut pas compter sur ce genre d optimisme naïf. À l’inverse, plusieurs indices concrets peuvent être proposés sur ce qu’il faut éviter et ce qu’il faut entreprendre pour s’opposer au Forum. D’abord, il est crucial d’éviter la politique du décryptage factuel et du ridicule. De même, adopter a priori l’exclusion du dialogue ou d’une collaboration avec le parti, ou l’exclure de la vie démocratique active des Pays-Bas, ne semble pas efficace. Plus difficile et pertinent est le constat que la politique de l’indignation tendra à être contre-productive. Identifier les déclarations des politiciens du Forum comme racistes, sexistes, populistes ou similaires est peu susceptible d’en diminuer l’ampleur. Quand l’auteur a relevé les tendances réactionnaires de Baudet, ce n’était pas pour choquer le lecteur, mais simplement comme constat.
Ce qui est nécessaire à présent est plutôt un démantèlement cohérent et substantiel de la notion de « cartel politique » que véhicule le parti (GroenLinks est aussi compté comme faisant partie de ce cartel) et de la narration de Baudet sur l’histoire européenne et ses maux contemporains. Cela devrait s’accompagner d’une défense audacieuse de la modernité qu’il rejette. Contrairement à Wilders, le Forum et ses partisans restent ouverts au débat. En ce sens, le Forum a un effet positif en ravivant le débat idéologique et en fissurant la façade post-politique de la démocratie néerlandaise.
La classe politique néerlandaise a traditionnellement été peu sensible à l’intellectualisme. Le Premier ministre actuel, Mark Rutte, est allé jusqu’à refuser la notion même de « vision politique ». Bien que moins extrême, les Verts n’en ont pas vraiment dévier. S’ils veulent devenir le parti capable de démanteler le Forum, ils devront compléter leurs efforts actuels par une contre-narration aussi robuste et durable que celle de Baudet.
Sous Jesse Klaver, les Verts ont atteint de nouveaux sommets, dynamisés par l’érosion du social-démocratisme. Klaver a démontré qu’une critique de la rationalité économique pouvait être vulgarisée; c’est un leader, et non un idéologue. La propre déclaration de principes de GroenLinks a été adoptée en 2008 — un mois après l’éclatement de la crise financière. Le grandiloquence idéologique du Forum pour la Démocratie montre que le consensus néolibéral s’est effondré aux Pays-Bas également. Cela offre une opportunité pour les Verts de développer leur récit d’une politique émancipatrice à l’ère du capitalisme mondial. Cela signifie relier les récits historiques à court et à long terme de la modernité et du néolibéralisme à leurs principes directeurs et articuler une vision politico-écologique transformative et intégrée pour la société. Si les Verts saisissent cette opportunité, ils pourraient fixer les termes des futures discussions politiques. S’ils la manquent, d’autres se chargeront de tracer la carte.
