Par rapport à la plupart des autres mouvements politiques, les Verts affichent une tradition d’inclusion politique et ont longtemps accueilli réfugiés et musulmans parmi leurs rangs. Mais sans une approche globale de la problématique de l’islamophobie, les partis verts tombent parfois dans des schémas de préjugés institutionnalisés.
Le 9 novembre 2020, près de 1000 membres des forces de sécurité autrichiennes ont perquisitionné les domiciles de 70 personnes et organisations. Les cibles étaient les prétendues « racines de l’islam politique » dans le pays, mais au cours des trois années qui ont suivi, aucune condamnation n’a été prononcée et ces perquisitions ont été jugées illégales. Si beaucoup ont vu dans cette opération un exemple d’islamophobie du chancelier chrétien-démocrate Sebastian Kurz, c’est une responsable verte, la ministre de la Justice Alma Zadić, qui était formellement tenue pour responsable.
En Europe, l’islamophobie est un préjugé qui remonte à des siècles et est imbriqué dans les expériences historiques des guerres, de la colonisation et de l’empire. Plus récemment, la « guerre au terrorisme » initiée par les États‑Unis, les multiples conflits au Moyen-Orient et la « crise migratoire » ont tous alimenté la vague actuelle d’anti-Islam, aggravée par les attaques du Hamas en Israël l’année dernière. À seulement trois mois des élections européennes, une résurgence de l’islamophobie pourrait bénéficier à des partis d’extrême droite affichant une ligne dure sur l’immigration, tels que l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) en Allemagne. Mais même les partis et les politiciens verts ne sont pas toujours à l’abri de préjugés envers l’Islam.
En Europe, l’islamophobie est un préjugé qui remonte à des siècles et est imbriqué dans les expériences historiques des guerres, de la colonisation et de l’empire.
Les Verts allemands se sont retrouvés dans une position délicate depuis le 7 octobre, tentant d’équilibrer la relation historiquement forte de l’Allemagne avec Israël et l’héritage de l’Holocauste avec la nécessité de répondre à la montée de l’antisémitisme et de l’islamophobie dans le pays. En novembre, le vice-chancelier vert Robert Habeck a évoqué des « manifestations islamistes » inacceptables à Berlin et dans toute l’Allemagne. Habeck a aussi accusé les associations islamiques du pays de ne pas prendre la parole contre l’antisémitisme et a menacé d’expulser les personnes dépourvues de titre de séjour qui commettraient des actes antisémite présumés. La moitié des 5,5 millions de musulmans en Allemagne ne sont pas citoyens, en partie parce que la possibilité de détenir une double citoyenneté n’a été introduite que récemment.
Discrimination institutionnalisée
Les partis verts entretiennent une relation mixte avec la religion. Le christianisme radical et progressiste a influencé les mouvements écologistes, tout comme les traditions athées et séculaires de la gauche et du libéralisme politique. De même, il y a les perspectives des réfugiés, que les Verts ont longtemps intégrés dans leurs rangs. Parmi eux figurent nombre de personnes ayant quitté leur pays d’origine en raison de persécutions au nom de la religion ou par des autorités religieuses.
Les Verts se sentent plus à l’aise lorsqu’il s’agit d’évoquer le racisme et la xénophobie que la discrimination fondée sur la foi, en particulier l’islamophobie. Manquant d’une approche claire ou d’une perspective sur le sujet, ils se sont largement alignés sur les courants politiques dominants.
« Chaque fois que le parti vert est au pouvoir, une grande partie de l’islamophobie institutionnalisée devient aussi une part de la responsabilité gouvernementale verte », estime Farid Hafez, l’un de ceux qui furent injustement ciblés par les autorités autrichiennes en 2020. Hafez, spécialiste de l’islamophobie et auteur prolifique sur l’extrême droite, ne pense pas que la ministre verte Zadić ait été motivée par l’islamophobie. Après tout, les politiciens qui la défendaient le plus étaient aussi des représentants du Parti Vert.
L’un d’eux était Faika El‑Nagashi, députée depuis 2019. Selon elle, l’islamophobie est entrée dans la politique autrichienne grand public en 2015, lorsque Sebastian Kurz est devenu chancelier. « Au lieu d’attaquer les Musulmans de manière très superficielle et directe, ils parlaient d’un phénomène qu’ils appelaient ‘l’islam politique’, qui était difficile à appréhender. Il n’y avait pas de définition claire », a-t-elle déclaré.
L’un des premiers objectifs des guerres culturelles de la droite a été les « jardins d’enfants islamiques » à Vienne, accusés de favoriser l’extrémisme. Les recherches à l’appui de cette affirmation étaient profondément problématiques et plus tard discréditées, mais la réponse des partis politiques, y compris les Verts, a été de suggérer qu’il pouvait y avoir une certaine substance dans les allégations et qu’il convenait d’y regarder de plus près.
Les Verts se sentent plus à l’aise lorsqu’il s’agit d’évoquer le racisme et la xénophobie que la discrimination fondée sur la foi, en particulier l’islamophobie.
« J’étais porte-parole pour l’intégration, je devais m’occuper de la question. Et je coordonnais beaucoup avec des représentants de diverses communautés musulmanes », a déclaré El‑Nagashi. Elle a été critiquée en interne au sein du Parti Vert et par des cercles de réflexion de droite pour avoir dialogué avec des organisations de la société civile musulmane, et elle a été accusée de proximité avec les Frères musulmans. « Il n’y a pas de compréhension profonde de l’agenda politique qui vise à vilipender les Musulmans, ni des tropes et mécanismes anti-musulmans en action. Et il existe aussi une méfiance sous-jacente envers la question [de l’islamophobie]. Mais il n’y a pas non plus de stratégie pour y faire face en général », a déclaré El‑Nagashi.
Ceci s’est manifesté en 2020, lorsque les Verts sont devenus le partenaire junior d’une coalition au côté des Christian‑Démocrates de Sebastian Kurz. El‑Nagashi estime que son parti n’a pas résité à l’islamophobie contenue dans le accord de coalition, par exemple en ce qui concerne l’extension de l’interdiction du foulard à l’école (une mesure qui a ensuite été déclarée discriminatoire par la Cour constitutionnelle d’Autriche). « L’histoire qui sort est que nous sommes le parti du climat et de l’environnement. Nous avons toujours été forts à la fois sur le climat et l’environnement et sur les droits humains, mais en entrant dans cette coalition gouvernementale, cela a douloureusement compromis la composante droits humains pour nous », a déclaré El‑Nagashi.
Hafez soutient qu’au sens plus large, les stratégies visant à dissuader, marginaliser et criminaliser l’activisme politique et civil des Musulmans se sont avérées efficaces en Europe continentale. « Si vous voulez entrer en politique en tant que personne d’origine musulmane, assurez-vous de n’avoir aucun lien avec aucune société musulmane », a-t-il déclaré.
Combat solitaire
Mariam Salem a été inspirée pour rejoindre le Parti Vert suédois lorsqu’elle a vu Yvonne Ruwaida, femme politique verte d’origine palestinienne, lors d’un évènement électoral il y a plus de vingt ans. « Elle parlait de la Palestine et de l’implication du Parti Vert dans la question palestinienne et cela m’a beaucoup intéressée », a raconté Salem. Elle a été approchée pour figurer sur la liste électorale pour les élections locales et s’est retrouvée, à son grand étonnement, deuxième sur la liste.
« Dès que ces listes sont devenues publiques, un parti particulier a commencé à écrire sur moi, surtout sur un blog, mais aussi à envoyer des articles dans les journaux locaux », a-t-elle raconté. Les attaques ont continué pendant plus d’un an, avec des articles et des déclarations laissant entendre que Salem avait un agenda caché, qu’elle était une islamiste favorable à la charia. Salem a également été l’objet d’attaques verbales et de rumeurs diffamatoires. « C’était vraiment désagréable, et je ne m’attendais pas à ce genre de comportement parce que je n’étais pas impliquée en politique auparavant », a-t-elle confié.
La réaction de son parti a été problématique. « En partie, j’ai eu l’impression qu’ils me soutenaient. Et en partie, j’avais aussi l’impression qu’ils avaient peur que ses rumeurs se révèlent vraies. Et alors ce serait vraiment mauvais pour le parti », a raconté Salem. En public, elle était toujours défendue, mais elle n’était pas entièrement crue. « Je me suis sentie vraiment isolée dans ces affaires, car je ne pense pas qu’ils aient vraiment compris comment cela se passait. Si vous n’êtes pas à cet endroit, vous ne savez pas vraiment. C’est difficile de comprendre ce que vit la personne au milieu de tout cela », a‑t‑elle ajouté.
Voies d’avancement et maladresses
Pour certains partis verts, l’islamophobie est une question à laquelle ils n’ont pas encore sérieusement été confrontés parce que la population musulmane de leur pays est faible. Par exemple, en Pologne, le problème principal lié aux musulmans et à l’islamophobie réside dans les expulsions illégales des demandeurs d’asile venant d’Afrique et du Moyen‑Orient à la frontière avec la Biélorussie.
En matière de représentation musulmane, le Royaume‑Uni constitue une exception en Europe. Le pays dispose d’un ensemble relativement puissant d’organisations de la société civile musulmane et d’une représentation des Musulmans sur l’échiquier politique. De plus, l’actuel maire de Londres, Sadiq Khan, et le premier ministre écossais Humza Yousaf, sont musulmans.
Ces derniers mois, le Parti Vert de l’Angleterre et du Pays de Galles a vu son soutien parmi les musulmans augmenter, en partie grâce à sa position ferme sur la guerre d’Israël à Gaza. « Le Parti Vert est une organisation bien plus professionnelle [et] a été capable de diffuser plus clairement son programme sur Gaza », explique Benali Hamdache, conseiller vert dans le nord de Londres. Il ajoute que le parti a été constant dans son soutien aux droits humains dans les conflits au Yémen, au Soudan et au Cachemire, dans le cadre de sa politique étrangère. « Je pense que le parti n’a pas nécessairement eu peur d’être nuancé et clair dans ses principes, et cela a été bien accueilli », a-t-il ajouté.
Mais il existe aussi une tendance à plus long terme. « Je pense que la sensibilisation du public musulman auprès des Verts est en croissance. Et je pense qu’il y a une opportunité croissante à mesure que les liens avec le Labour se resserrent », a déclaré Hamdache. Hamdache est l’un des Musulmans qui ont été élus localement en tant que représentantsVerts. Le plus notable d’entre eux est peut‑être Magid Magid, qui a commencé comme conseiller au conseil de Sheffield en 2016 et a ensuite été élu au Parlement européen.
Ce qui est important, c’est d’engager les musulmans en tant que électeurs, et de soutenir et d’investir dans des candidatures qui peuvent exprimer leurs perspectives et leurs préoccupations en tant que représentants verts.
Toutefois, les Verts en Angleterre et au pays de Galles ont aussi commis quelques maladresses. En 2019, leur co‑leader à l’époque, Jonathan Bartley, a soutenu l’interdiction de la viande halal (et casher), ce qui n’était pas une ligne officielle du parti. Plus tôt cette année, un candidat vert lors d’une élection partielle très médiatisée dans une région à forte population musulmane a été découvert avec des antécédents de propos islamophobes sur les réseaux sociaux.
Hamdache affirme que ce qui compte, c’est d’engager les musulmans en tant que électeurs, et de soutenir et d’investir dans des candidats qui peuvent exprimer leurs points de vue et leurs préoccupations en tant que représentants verts.
Se lever contre les préjugés
Ce qui inquiète à l’échelle européenne, selon Hafez, est la preuve que les idées et les discours islamophobes se sont infiltrés dans les partis verts. « Lentement mais sûrement, on voit comment certains arguments qui ont été popularisés dans le discours hégémonique se reproduisent et trouvent leur place dans les programmes des partis verts », a-t-il déclaré. Des exemples incluent des discours qui ciblent et marginalisent les communautés musulmanes, tels que les débats autour des « sociétés parallèles », des « ghettos musulmans » et des « zones sans accès ». « Cela témoigne de cette tendance générale à la popularisation de l’islamophobie et à la banalisation de l’islamophobie d’État. Les Verts ne sont pas, et ne se dressent pas explicitement, contre cela », a-t-il ajouté.
Plusieurs pays européens ont aussi tenté de créer effectivemment une version domestiquée de l’islam, ce que Hafez appelle une « attitude profondément autoritaire ». Les politiciens européens, dont la plupart des Verts, ne voient pas ces tentatives sous un angle critique; au contraire, ces politiques sont vues comme faisant partie de la solution dans la lutte contre le racisme. En Allemagne, où il existe des tentatives profondément problématiques de créer une version domestiquée et nationale de la « musulmanité » allemande, Hafez a constaté que lorsque les Verts occupaient les ministères concernés, cela ne changeait guère la donne. « Je pense que l’un des problèmes que nous voyons chez les Verts, souvent lorsque ils représentent une élite blanche et privilégiée, est qu’ils ne se soucient tout simplement pas », a déclaré Hafez.
« Je pense surtout que les gens me perçoivent comme une épine dans le pied, parce que je dis toujours ces choses, et la plupart des gens ne les perçoivent pas de la même manière que moi », a renchéri Salem. Les partis verts ne constituent pas encore une voix unifiée contre l’islamophobie dans son sens le plus profond. Les valeurs des droits humains universels et des libertés, que les Verts défendent, associées à un engagement significatif envers les communautés musulmanes et les sociétés civiles, offrent une base pour contrer ce phénomène. Cependant, passer de la théorie à l’action exige aussi du courage face à des accusations injustes d’extrémisme. Il faut soutenir ceux qui, au sein et en dehors du parti, prennent la parole contre les préjugés. « Même aujourd’hui, si je parlais d’islamophobie, on m’accuserait d’utiliser une terminologie de la Fraternité musulmane », a déclaré El‑Nagashi.
