Dominique Barthier

Europe

Lucas Chancel : les personnes les plus touchées par la crise climatique sont celles qui polluent le moins

Les questions environnementales et sociales sont intimement liées. Qui paie le coût économique, social et humain du changement climatique ? Souvent ce sont ceux qui polluent le moins et qui disposent de moins de ressources pour faire face à ses conséquences. Entretien avec Lucas Chancel, économiste et spécialiste des inégalités climatiques.

Green European Journal : On parle de plus en plus d’« inégalités climatiques » : comment les définiriez-vous et quels en seraient les exemples ?

Lucas Chancel : Qui pollue ? Qui subit le plus les conséquences de la pollution ? Qui finance les efforts de décarbonisation et de quelle manière la transition écologique peut-elle se heurter, voire accroître, les inégalités ?

Il existe au moins trois formes d’« inégalités climatiques » : d’abord l’inégalité des dommages, c’est‑à‑dire une exposition inégale aux dégâts provoqués par le changement climatique. Nous ne sommes pas touchés individuellement de la même façon, tout comme les pays ne le sont pas non plus. Et au sein de chaque pays, la vulnérabilité face aux chocs climatiques varie énormément selon le niveau de vie, les revenus et la richesse.

Ensuite, il y a l’inégalité des causes : on observe une différence très nette entre les pays riches et pauvres, ainsi qu’au sein de chacun d’eux. Il existe de grands pollueurs dans les pays riches et d’autres beaucoup plus modestes ; à l’inverse, dans les pays pauvres, il y a des pollueurs importants qui aiment souvent se dérober derrière la multitude.

Enfin, la troisième inégalité est celle relative à la capacité d’action. Tout le monde n’a pas la même capacité à agir sur la transition. Je pense à des actions comme changer de voiture, rénover son logement, se protéger de la sécheresse ou des inondations…

Et, pour mettre un ordre de grandeur sur ces trois formes d’inégalité à l’échelle mondiale — comme nous le démontrons dans notre dernier Rapport sur les inégalités climatiques, réalisé avec Philippe Both et Tancrède Voituriez — il ressort que la moitié du monde qui produit le taux d’émissions le plus faible, essentiellement les personnes les plus modestes, ne contribue qu’à environ 12 % des émissions totales. Ce sont précisément elles qui devront néanmoins faire face à 75 % des dommages causés par le changement climatique, si l’on mesure cela à travers l’indicateur de la perte relative de revenu.

Il existe aussi une évidente asymétrie en termes de capacité d’action, mesurée par la capacité de financement fondée sur la richesse des individus. Dans ce cadre, le monde demeure profondément inégal, à des niveaux extrêmement surprenants : la moitié la plus pauvre possède moins de 3 % de l’ensemble des richesses. Les personnes les plus touchées ne polluent pas seulement peu, mais disposent de moins de moyens et de capacités pour agir face au problème.

La crise climatique augmente-t-elle les inégalités déjà existantes ?

Les impacts du changement climatique ont déjà aggravé les inégalités. Nous sommes actuellement à 1,3 °C au‑dessus des niveaux préindustriels, et les pays tropicaux et subtropicaux sont touchés plus durement que les autres. De plus, à l’intérieur des mêmes sociétés, le changement climatique agit comme un choc : vagues de chaleur, inondations, entreprises obligées de fermer et de se déplacer… Ces chocs font davantage de mal à celles et ceux qui ont les revenus les plus faibles et qui n’ont pas de filet de sécurité pour se relever. Dans de nombreux pays pauvres, les 40 % les plus pauvres de la population subissent les chocs climatiques, jusqu’à 70 % de plus que la moyenne. On observe des effets similaires même dans les pays riches : les catastrophes environnementales n’épargnent pas toutes les strates de la population.

De plus, il existe une exposition inégale aux risques : par exemple, certains quartiers se situent près de zones d’inondation tandis que d’autres sont sur les collines. Et, le plus souvent, les quartiers les moins exposés au risque d’inondation sont les plus anciens et les plus élégants. Il ne s’agit pas d’un phénomène systémique, mais il y a une tendance à ce que ces chocs frappent plus durement ceux qui disposent de moyens plus modestes. Il existe aussi une vulnérabilité inégale face au risque : on est non seulement exposé, mais on habite aussi dans des logements construits avec des matériaux moins solides, ou sans biens matériels suffisants.

Une des inégalités fondamentales de nos sociétés contemporaines — que ce soit en France, en Ouganda ou aux États‑Unis — est qu’environ la moitié de la population ne possède pas de biens, et donc n’a pas de coussin financier pour se remettre d’un choc. Le changement climatique entraîne une augmentation de ces chocs (sécheresses, inondations, incendies de forêts, etc.) et aggrave ces inégalités.

Mais tout n’est pas gravé dans le marbre, et nous disposons des moyens pour décomposer ces vecteurs de diffusion de l’inégalité. Il y a quelque chose de fantastique : la protection sociale. Avec un système de protection sociale solide et une assurance publique qui couvre tout le monde, il est possible de réduire ces canaux de diffusion des inégalités. C’est véritablement l’un des défis de notre temps.

Les limites à la croissance, le vieillissement de la population et les transformations de l’économie globale sont-elles autant de facteurs qui menacent la soutenabilité économique des systèmes de protection sociale…

Je veux insister sur une chose essentielle : en matière de richesse économique, nos pays n’ont jamais été aussi riches. Mais il existe un vrai problème de répartition. D’abord, entre la richesse dém pile privée et celle qui est détenue collectivement — par l’État, les collectivités ou les organisations à but non lucratif. Le problème n’est pas le niveau total de richesse, mais qui la possède. Ensuite, pour relativiser l’idée selon laquelle nous ne pouvons plus financer quoi que ce soit : nous disposons d’une marge de manœuvre phénoménale. Nous pouvons rechercher de nouvelles ressources et de nouvelles recettes, notamment dans la richesse ou le capital, qui est sous‑taxé, compte tenu de son poids économique et de sa croissance ces dernières décennies.

Il est vrai qu’il existe des questions fondamentales relatives aux limites de la croissance et au vieillissement de la population. Les systèmes de protection sociale créés à la fin de la Seconde Guerre mondiale ont été conçus dans un monde en forte croissance. Comment les adapter à un monde de faible croissance, voire de déclin ?

Tout d’abord, nous avons besoin de mécanismes de financement moins dépendants de la croissance du PIB. Par exemple, en redistribuant davantage la richesse et en taxant les stocks (de richesse, c’est‑à‑dire les biens) plus que les flux (PIB), nous dissocions les canaux qui finançaient la protection sociale de la croissance du PIB et obtenons plus de fonds provenant des grandes fortunes et de leur transmission par héritage.

En second lieu, il faut prendre en compte tous les coûts induits par la dégradation de l’environnement. Ceux‑ci pourraient être réduits si nous améliorions les conditions environnementales. Aujourd’hui, une grande partie des maladies chroniques est liée à des facteurs environnementaux : l’amélioration de l’environnement doit faire partie intégrante de notre cadre systémique de protection sociale. La prévention et l’amélioration de l’environnement devraient être des éléments centraux de nos politiques de santé.

La prévention et l’amélioration de l’environnement devraient faire partie intégrante de nos politiques de santé

En troisième lieu, le coût réel des dommages environnementaux est largement sous‑estimé. Si l’on en tenait davantage compte, le coût de l’action environnementale diminuerait en conséquence. Un facteur particulièrement coûteux est l’inaction des politiques publiques. Prenons par exemple les subventions aux combustibles fossiles, qui coûtent plusieurs centaines de milliards d’euros par an, et comparons cela au coût pour les systèmes de santé, qui est énorme, en termes de maladies respiratoires, cardiovasculaires, etc.

Les inégalités climatiques expliquent-elles certains des conflits environnementaux qui émergent en Europe, comme on le constate aux Pays‑Bas, en France avec les mégabassins et dans le sud de l’Espagne ?

Ces conflits sont des cas locaux de luttes environnementales et de disparités d’accès au processus décisionnel. Et surtout, ils semblent refléter les intérêts d’acteurs puissants qui disposent d’un accès au processus décisionnel. Il s’agit d’inégalités environnementales décrites clairement par le chercheur Joan Martinez Alier, qui a cartographié ces luttes et montré une sorte d’international : on retrouve ce type de tensions en France et en Europe, mais aussi contre les barrages en Amazonie, contre les mines en Afrique, etc.

La dialectique entre les autorités publiques, qui justifient certaines décisions sur la base d’un critère économique, et les activistes qui proposent d’autres formes de légitimité — comme la protection de la biodiversité ou le respect d’un processus démocratique plus large — est de plus en plus visible. De plus, il y a la question des procédures dans le cadre de la transition écologique, transition qui ne demande pas moins de démocratie au nom de l’urgence mais, au contraire, davantage de démocratie.

Un des principaux outils du Green Deal européen est le système de tarification du carbone, qui dans les prochaines années sera étendu aussi aux logements et aux transports. Faut‑il chercher à résoudre le problème climatique en utilisant ces solutions de marché ?

À titre individuel, la tarification du carbone peut être un outil. Mais les experts du domaine disent la même chose depuis vingt ans : s’il n’existe pas une réforme sociale associée à la réforme des prix, on peut s’attendre à une explosion sociale. Dans un monde où il existe déjà des tensions, des sociétés fragmentées, des personnes qui peinent à se déplacer faute de transports publics et ne peuvent pas s’offrir une voiture électrique, étendre la tarification au transport individuel peut être extrêmement dévastateur sur le plan social.

Le problème principal des politiques tarifaires est leur inattention à la question sociale. Et lorsque l’on parle de tarification, il faut aussi penser les fins et les moyens. La tarification est un moyen pour atteindre un objectif, celui de réduire les émissions de CO2. Mais il existe aussi une finalité intermédiaire, qui consiste à accroître le différentiel de prix entre les biens et services non polluants et ceux qui polluent, afin d’orienter les consommateurs vers des biens et services moins polluants. La condition est qu’il existe des alternatives disponibles. Si ce n’est pas le cas, l’effet sur le climat est nul et l’effet sur le pouvoir d’achat est faible.

Ce que l’on oublie souvent, c’est qu’il existe une autre manière de réduire le différentiel de coût entre ce qui pollue et ce qui ne pollue pas : subventionner ce qui ne pollue pas plutôt que de taxer ce qui pollue. Ou mieux encore : faire les deux ! C’est ce que font les Américains avec leur Green Deal, l’Inflation Reduction Act. Pour eux, la taxe carbone est un épouvantail : ils préfèrent continuer à subventionner massivement ce qui ne pollue pas.

Est‑ce une solution souhaitable d’imposer une taxe sur la consommation de CO2 par les particuliers, en frappant les plus riches, par exemple en interdisant les jets privés ?

Chaque tonne de CO2 supplémentaire compte. Mais l’argument le plus important est que ce type de mesures donne l’exemple. Nous entrons dans une phase où chacun devra faire des efforts considérables pour modifier son mode de vie. Comment peut‑on raisonnablement attendre que les classes moyennes et les travailleurs fassent de tels efforts si les plus riches et les mieux placés continuent de polluer en quelques minutes l’équivalent d’une année d’émissions pour la classe moyenne ? Historiquement, lorsque les politiques ont demandé à leurs populations de faire de gros efforts, ils ont eux aussi demandé aux plus riches de faire de même. Il s’agit d’une question de cohésion sociale et de contrat social. Désormais, un nouveau contrat social dans le cadre de la transition doit exiger des « grands » qu’ils fassent de gros efforts.

Non serait-ce pas le rôle de l’UE de légiférer sur ce sujet ?

Dans un monde où les problèmes sont globaux, l’échelle la plus pertinente est bien sûr la plus large possible, mais cela ne signifie pas qu’il faille partir du niveau national. Et c’est souvent le problème. On a trop entendu parler du niveau supranational comme prétexte à l’inaction. Les États membres doivent se coordonner au niveau européen et commencer à agir.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.