Dominique Barthier

Europe

Populisme : ne paniquez pas, des menaces bien plus graves abondent

La montée récente du « populisme » à travers l’Europe a provoqué des inquiétudes croissantes ces dernières années. Cependant, l’idée selon laquelle le problème résiderait dans le populisme lui‑même n’enclenche pas la logique des choses et n’explique pas que c’est l’idéologie xénophobe et nationaliste des forces qui progressent chaque année sur l’échiquier à droite qui les rend dangereuses pour la démocratie.

En 2016, on assistait à une panique généralisée face au populisme. Le Brexit, l’élection de Trump et les perspectives électorales des partis populistes et d’extrême droite tels que le Front national (FN) en France, le Parti pour la Liberté (PVV) aux Pays‑Bas, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) et le FPÖ en Autriche, ont aggravé cette peur. L’effroi s’est quelque peu dissipé depuis que ces scrutins ont eu lieu sans provoquer les raz-de-marée redoutés. Pour autant, le populisme demeure perçu comme la menace principale pour les démocraties libérales en Europe occidentale et orientale. J’affirme que l’impact du populisme est surévalué. Cela ne veut pas dire que je tiens les démocraties libérales pour à l’abri du danger. Des acquis libéraux tels que la liberté de la presse, la trias politica (la séparation des pouvoirs), et une société civile plurielle sont aujourd’hui menacés en Hongrie et en Pologne. En Europe de l’Ouest, les institutions démocratiques libérales ont peut‑être acquis des bases plus solides en raison de leur ancienneté, mais elles ne sauraient être considérées comme invincibles. Il existe des menaces, mais celles‑ci proviennent du nationalisme xénophobe plutôt que du populisme.

Panique face au populisme

Le populisme est présenté comme le grand danger de notre époque par les dirigeants mondiaux de l’Ouest. Barack Obama, lors de son dernier voyage en Europe en tant que président, a mis en garde contre les mouvements populistes tant à gauche qu’à droite en Europe. Le pape François a déclaré que « le populisme est mauvais et finit mal comme le montre le siècle passé », dans un entretien accordé à un journal allemand. Jean‑Claude Juncker, lors de son discours annuel sur l’État de l’Union en 2016, a affirmé que l’UE était confrontée à un « populisme galopant » et qu’« il fallait en être conscients et nous protéger contre lui ». Le terme « populisme » est employé de manière lâche par les politiciens et les commentateurs et recouvre aussi bien des opposants de gauche tels que Hugo Chávez, Jeremy Corbyn, Bernie Sanders, Syriza et Podemos que des personnalités de droite comme Donald Trump, Marine Le Pen et Geert Wilders, parmi d’autres. Le populisme n’est pas uniquement dépeint comme malfaisant ou dangereux dans les discours publics ; les chercheurs en font aussi une idéologie qui pousse certains partis ou politiciens à avancer des revendications anti‑démocratiques. Le critique le plus connu est Jan‑Werner Müller. Il suit la définition de Cas Mudde du populisme comme d’une idéologie qui divise la société en deux groupes antagonistes et homogènes – les « bons » citoyens et l’« élite mauvaise » – et qui affirme que la politique doit être l’expression de la volonté générale du peuple. Pour les populistes, la volonté générale du peuple prévaut sur l’État de droit. Divers chercheurs ont soutenu que cet idéal, qui fonde la démocratie sur une volonté populaire sans contraintes, fait du populisme une menace potentielle pour la démocratie libérale. Jan‑Werner Müller va même plus loin en soutenant que la démocratie elle‑même est menacée.

Les populistes de gauche ne sont pas anti‑démocratiques

L’idée centrale de cette définition du populisme est que le peuple est perçu comme homogène. Les populistes sont considérés comme anti‑démocratiques parce qu’ils sont anti‑pluralistes; ils ne reconnaissent pas que les électeurs portent des valeurs et des intérêts variés. Cette anti‑pluralité est l’idée centrale qui rend le populisme si dangereux, selon Jan‑Werner Müller. Cependant, Müller surestime le danger du populisme. Tout d’abord, le populisme n’est qu’une idéologie secondaire qui n’est pas le principal moteur des politiques anti‑libérales aujourd’hui en Europe. Si le populisme est une idéologie, c’est une idéologie maigre qui tend à s’ajouter à des idéologies centrales plus substantielles des partis ou des mouvements. Elle peut s’ajouter au socialisme, par exemple, dans le cas des partis de gauche radicale, ou au nationalisme dans le cas des partis d’extrême droite. Deuxièmement, le populisme est un trait présent tant chez les partis et politiciens de droite que de gauche. Or, les partis populistes de gauche en Europe occidentale n’ont pas tendance à être anti‑libéraux. Des politiciens populistes de gauche comme Corbyn au Royaume‑Uni et des partis comme Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, GreenLeft et le Parti socialiste aux Pays‑Bas, ou Die Linke en Allemagne sont qualifiés de populistes parce qu’ils évoquent souvent le peuple comme opprimé par les élites. Cette rhétorique n’implique pas une idéologie homogène du peuple. Ces partis peuvent adopter un discours populiste, en critiquant des élites avides comme les banquiers et en soutenant l’autonomisation du peuple, mais ils ne se positionnent pas comme anti‑pluralistes. De plus, cela ne concerne pas uniquement les partis populistes de gauche mais aussi leurs électeurs. Comme le montrent les enquêtes, les électeurs des partis populistes de gauche n’adhèrent pas à des attitudes anti‑pluralistes. Seuls les partis et électeurs d’extrême droite affichent une vision du peuple comme groupe homogène. Des partis tels que le Front national, le Parti pour la Liberté, l’Intérêt flamand, la Lega Nord, le FPÖ, le Parti populaire suisse, les Finns, le Parti du Peuple danois et d’autres encore se réfèrent à un peuple culturellement homogène. En d’autres termes, le populisme n’est pas nécessairement, ni toujours, fondé sur l’idée d’un peuple homogène. Bien entendu, on pourrait soutenir que cela dépend de la définition, mais une définition qui contredit l’usage commun n’est guère utile. En outre, l’idée d’un peuple homogène que l’on retrouve dans le discours radical‑droit n’est pas principalement une idée populiste mais elle est enracinée dans le nationalisme xénophobe. C’est l’idéologie centrale de ces partis. Ces partis ont aussi tendance à être autoritaires dans le sens où la sécurité prime sur les libertés fondamentales. Le nationalisme et l’autoritarisme sont étroitement liés, car les partis d’extrême droite associent souvent immigration à terrorisme et à la criminalité.

L’immigration et la sécurité : ce qui compte vraiment

Les programme, les politiques et les motivations des électeurs des partis populistes d’extrême droite démontrent tous que le nationalisme exclusif est leur droit vital. En Europe occidentale, ces partis se sont concentrés sur l’immigration et l’islamophobie. En Europe orientale, le nationalisme exclusif s’attaque autrefois aux minorités ethniques, aux Roms ou aux Juifs, mais des partis comme Fidesz en Hongrie et le PiS (Parti du droit et de la justice) en Pologne ont récemment aussi focalisé leur attention sur l’immigration. Il existe une abondante preuve que l’opposition à l’immigration est aussi le principal moteur incitant les électeurs en Europe occidentale à voter pour ces partis. Le cynisme populiste et la défiance envers les élites politiques jouent certes un rôle, mais protester contre les partis établis est une motivation bien plus marginale que l’opposition à l’immigration. La crise des réfugiés de 2015/2016 a en particulier renforcé le soutien aux partis populistes d’extrême droite, bien plus que la crise financière et économique de 2008.

Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois et dirigeant du parti populiste Fidesz, a ouvertement défendu une forme d’« illibérale démocratie ». Il s’est opposé à la démocratie libérale et a salué une « démocratie illibérale » lors de sa réélection en 2014. En Europe de l’Ouest, toutefois, les partis populistes d’extrême droite ont tendance à s’abstenir de promouvoir ouvertement un modèle démocratique alternatif illibéral. Néanmoins, leurs propositions politiques et leurs initiatives législatives, tant dans l’opposition que lorsqu’ils gouvernent, trahissent un manque de respect pour les libertés fondamentales et les droits des groupes « non natifs ». Lorsqu’ils proposent des mesures qui entrent en conflit avec les droits humains fondamentaux, ces propositions portent surtout sur l’immigration ou la sécurité. Lorsque certains sont au pouvoir, le FPÖ autrichien a proposé de prendre les empreintes digitales de tous les étrangers, la Lega Nord a mis en avant un « paquet sécurité » comprenant des propositions rejetées par la Cour de justice européenne comme étant fondamentalement contraires aux droits humains, et le Parti populaire suisse a utilisé des initiatives populaires pour restreindre les libertés religieuses comme la construction de minarets qui violait la Convention européenne des droits de l’homme. Le succès de l’application de ces propositions est resté limité jusqu’à présent en Europe de l’Ouest. Les cours nationales ou européennes, l’opposition politique et les sociétés civiles ont, dans la plupart des cas, empêché que de telles propositions deviennent loi. De plus, lorsque des partis populistes d’extrême droite en Europe de l’Ouest ont accédé au pouvoir, ils l’ont souvent fait en tant que partenaires secondaires dans des coalitions gouvernementales. Enfin, les libertés fondamentales restent généralement fermement inscrites dans les constitutions nationales dans la plupart des pays d’Europe de l’Ouest. Les réformes constitutionnelles exigent en règle générale des majorités politiques qui sont difficiles, voire impossibles, à obtenir pour un seul parti en raison des systèmes électoraux proportionnels et de la fragmentation politique croissante dans la plupart des pays d’Europe de l’Ouest.

Des raisons de s’inquiéter

Il ne faut pas croire que les inquiétudes sur la dégradation des démocraties libérales en Europe soient dénuées de fondement. Les partis populistes d’extrême droite ne montrent guère de volonté de modérer leur position. Bien au contraire, ils ont tendance à se radicaliser avec le temps. Les partis traditionnels, et en particulier les partis du centre droit, adoptent des positions de plus en plus restrictives sur l’immigration et emploient une rhétorique xénophobe pour rester compétitifs électoralement face à l’extrême droite. Le plus inquiétant est que les partis traditionnels s’emparent aussi de marges de la règle de droit, voire les dépassent, pour lutter contre le terrorisme ou prévenir une nouvelle crise des réfugiés. Cette dérive plus générale des libertés fondamentales, qui est menée au nom de la sécurité nationale et de l’identité nationale, représente aujourd’hui la principale menace pour les démocraties libérales. Le terme populisme sert davantage à masquer qu’à identifier cette menace. Cela ne signifie pas qu’il faille exclure le terme populisme d’une réflexion. C’est une caractéristique rhétorique distincte de la politique radicale, tant à gauche qu’à droite de l’échiquier politique. Toutefois, il faut clairement reconnaître que le populisme n’est pas par définition anti‑pluraliste. Le nationalisme xénophobe doit être l’objectif lorsque l’on identifie la principale menace pour les démocraties libérales en Europe.

 

 

[1] J.W.Müller, Qu’est‑ce que le populisme ? Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2016

[2] Voir : T. Akkerman, Populisme en Nederland na 2002. Een bedreiging voor de liberale democratie?’ forthcoming in Jaarboek Parlementaire Geschiedenis 2017: De stem van het volk. S.L. de Lange & M. Rooduijn (2011), « Une populistische mentalité aux Pays‑ Bas ? Une analyse de contenu des programmes électoraux des partis politiques ». Dans R. Andeweg & J. (dir.) Democratie doorgelicht: Het functioneren van de Nederlandse democratie. Leiden: Leiden University Press; L. March, (2012). Radical left parties in Europe. Londres: Routledge; C. Mudde, & Kaltwasser, C. R. (Éds.). (2012). Populism in Europe and the Americas: Threat or corrective for democracy?. Cambridge University Press.

[3] A. Akkerman, C.Mudde, A. Zaslove, « How Populist Are the People? Measuring Populist Attitudes in Voters » Comparative Political Studies, vol. 47, no. 9, 2014

[4] Voir par exemple : W. van der Brug, Fennema, M., & Tillie, J. (2000). Anti‑immigrant parties in Europe: Ideological or protest vote?. European Journal of Political Research, 37(1), 77‑102; M. Rooduijn (2017) « What unites the voter bases of populist parties? Comparing the electorates of 15 populist parties ». European Political Science Review, 1‑18.

[5] Voir : T. Akkerman, « Populist parties in power and their impact on liberal democracies » dans R.C. Heinisch, C.Holtz‑0Bacha, O. Mazzoleni (dir.), Political Populism. A Handbook, Nomos (à paraître)

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.