Dominique Barthier

Europe

Ramener l’Europe à la réalité: pragmatisme et responsabilité

La politique environnementale ne nous a menés nulle part ; il nous faut une politique, tout court. Le climat et l’environnement façonnent les intérêts matériels autant que les salaires, et seules les forces qui représentent ces intérêts pourront s’appuyer sur un terrain solide dans les années à venir. Cette recommandation simple de Bruno Latour, tirée de son analyse du nouveau régime climatique, a des implications majeures pour la géopolitique et l’Union européenne. Dans cet entretien, Le Grand Continent pousse le philosophe français plus loin dans une discussion qui traverse les frontières, les questions d’appartenance et le Brexit.

Le Grand Continent : À quoi sert l’Europe pour vous ?

Bruno Latour : Je ne suis pas spécialiste de l’Europe, mais j’essaie de distinguer entre l’Europe de Bruxelles, c’est‑à‑dire l’appareil d’après‑guerre qui relie les États européens – que je pense représenter 98 pour cent de ce qui est relaté dans les médias et dans l’opinion publique sur l’Europe – et l’Europe qui m’intéresse. Cette autre Europe pourrait être l’Europe de Renan pour la France ou l’Europe de Heimat pour l’Allemagne, dans le sens véritable du terme. Ici, j’entends une Europe qui serait métaphysique, anthropologique, un espace partagé et une culture commune. Je n’aurais probablement pas opéré cette distinction il y a dix ans. Mais aujourd’hui, dans la situation géopolitique actuelle, avec l’Europe entourée par des adversaires, il est d’autant plus important d’être critique envers l’Europe de Bruxelles et d’avoir une passion (pas nécessairement un amour, mais une passion) pour une Europe Heimat.

Face à une Europe entourée par des ennemis, il est d’autant plus important d’être critique envers l’Europe de Bruxelles et d’avoir une passion pour une Europe Heimat.

Dans la dernière partie de votre livre récent, Down to Earth : Politics in the New Climatic Regime, vous parvenez à une conclusion proche d’un panégyrique sur l’Europe, saluant son « incroyable convergence » pour former un « chevauchement » des intérêts nationaux. Parlez-vous ici de l’Union européenne en tant qu’institution ?

Oui, parce que je m’intéresse à l’Europe comme problème environnemental. Car les questions auxquelles nous faisons face traversent les frontières et les niveaux, et il faut nous demander : dans quel cadre allons-nous les traiter ? Il se trouve que seul l’Europe – cette fois‑ci l’Europe de l’Union européenne – a imaginé des mesures – des mesures qui paraissent bricolées et imparfaites, mais qui restent importantes – qui chevauchent des intérêts qui furent autrefois nationaux.

Pensez‑vous que l’Union européenne a réussi à dépasser cette contradiction entre le local et le global dont vous parlez dans votre livre ?

Non, absolument pas. J’ai publié un long article sur cette question dans une revue géopolitique. Bien sûr, l’Europe a inventé l’idée du global. Il existe un global chinois et autant d’autres « globals » qu’il y a d’histoires de conquête. Mais ce qui est intéressant, c’est que l’Europe a imaginé un modèle de global qui s’est en quelque sorte retourné contre elle sous forme de guerres mondiales et de décolonisation, puis de pensée décoloniale et de provincialisation de l’Europe, et aujourd’hui de la question de l’immigration.

Face à l’ampleur des défis, l’Europe ne peut pas se permettre de penser petit. Il existe une vraie responsabilité européenne.

Donc, s’il y a un endroit où chaque problème, l’ambiguïté entre chaque niveau – local et global – se manifeste, c’est l’Europe. Ayant inventé cette idée étrange, une vision qu’elle a tenté d’imposer à tous, la responsabilité historique de l’Europe est désormais de désinventer cette notion, de trouver d’autres façons de sortir de cet « empire mundus » qui n’existe pas, mais qui trouve sa source en Europe. Peter Sloterdijk a écrit un très bel ouvrage, If Europe Awakes, qui pose la question : que peut‑on réellement faire avec l’Europe désormais ? Face à l’ampleur des défis, l’Europe ne peut pas se permettre de penser petit, tel est le problème réel. L’Europe a été quelque peu rabaissée par le système mondial qu’elle avait contribué à soutenir, mais elle ne peut pas rester dans cette position parce que ce système mondial est désormais secoué par la crise environnementale. Il existe donc un vrai problème philosophique consistant à redéfinir non pas une mission européenne qui manquerait de sens, mais une responsabilité européenne.

Aujourd’hui, la question de l’Europe est pratiquement inséparable de celle des frontières. Êtes‑vous pour la fin des frontières ?

Non, je suis pour la prolifération des frontières. L’idée d’une Europe qui dépasserait les nations est une illusion. Il ne s’agit pas qu’il n’y ait pas de frontières. Plutôt, en plus des frontières nationales, il existe des chevauchements dus à la pression migratoire et à la crise environnementale. Il faut distinguer entre frontière comme identité et frontière comme attachement. L’identité signifie ériger des murs en partant de l’hypothèse que nous pouvons nous débrouiller seuls ; en d’autres termes, ce qui se passe en Italie à l’heure actuelle, l’invention d’un monde que nous savons parfaitement ne pas exister. Les attachements, au contraire, reconnaissent nos interdépendances : si l’Italie décrivait ses attachements, ils ne resteraient jamais confinés aux frontières du pays. Cela ne veut pas dire que nous franchissons les frontières, mais que nous nous pensons comme attachés, entremêlés, ce qui n’a rien à voir avec l’isolement.

Nous devons passer de cet espace inventé par l’Europe à l’espace tangible que j’appelle « lieu de dwelling », c’est‑à‑dire un lieu où l’on habite.

Le problème est que cette machinerie européenne, l’Europe‑UE, a été comprise et expliquée par les politologues comme soit une construction des États‑nanations, une superstructure, soit un modèle d’empire. Or il existe une autre façon complètement différente de définir les frontières : reconnaître nos attachements, les choses auxquelles vous êtes attaché. Et ces choses auxquelles vous êtes attaché ne créent pas un isolat entouré de murs. Il existe des milliers de tensions et d’enchevêtrements entre elles. Et c’est tout le défi de ce basculement : passer de cet espace européen inventé à l’espace tangible que j’appelle le « lieu d’habitation ».

Cependant, mettre ces connexions dans des catégories strictes de pensée et de représentation peut sembler nécessaire pour toute forme de gouvernance…

La question n’est pas celle de savoir comment organiser idéalement l’Europe‑Europe. Ce qui m’intéresse, c’est de définir l’appartenance existentielle, dans un esprit Heimat ou patrie. Ce n’est pas cela qui donne une orientation pratique pour l’organisation des institutions. Il n’existe pas encore de solution à ce problème car nous sommes en plein dans une révolution conservatrice. Ce n’est pas une crise institutionnelle, mais une crise existentielle. L’Europe est menacée existentiellement, tant de l’intérieur que de l’extérieur. Face à une menace existentielle, nous devons réfléchir à nos priorités : qu’est-ce que cela implique que chacun comprenne l’Europe comme sa terre, son foyer ? Ce qui me surprend lorsqu’on parle de l’Europe, c’est que lorsqu’on parle d’Europe, on ne parle que de Bruxelles. Or nous vivons en Europe qui a une autre réalité.

Ce n’est pas une crise institutionnelle, c’est une crise existentielle.

Mais l’Union européenne peut‑elle vraiment coexister avec cette Europe Heimat de l’appartenance ? Le cadre européen tel que vous l’envisagez est‑il menacé par Bruxelles et son modèle de gouvernance ?

Tout ce que j’essaie de faire, c’est replacer le gouvernement bruxellois dans le cadre d’un tout plus vaste, qui lui est existentiel. La critique de Bruxelles mène à une réflexion sur des réformes institutionnelles que le grand public a du mal à comprendre. Qu’on parle ou non de réformer l’Union, il existe une Europe existentielle qui est menacée par les États‑Unis, marginalisée par le Brexit et abandonnée de l’intérieur par des pays qui eux‑mêmes inventent des États‑nations qui n’ont jamais existé : des nations réinventées. Ce qui explique la brutalisation de la vie publique, c’est que les gens savent que cela n’existe pas. Qu’est‑ce que l’Italie sans l’Union européenne ? Cela n’existe pas. Et, dans tous les cas, dans une crise environnementale, aucun État‑nation ne peut exister seul. Or nous avons besoin de sa protection et c’est là que réside la grande contradiction. Nous devons mettre en valeur – et c’est la conclusion de mon livre – ces formes d’appartenance qui ne reposent pas sur l’identité mais sur les attachements. En d’autres termes, sur ce qui nous permet de vivre.

Vous évoquez un « troisième attracteur » [2] pour résoudre cette énigme. Pourriez‑vous expliquer exactement ce que c’est ?

Le troisième attracteur, si je parvenais à le décrire correctement, en attirerait un grand nombre. Cette notion a été largement envisagée par les écologistes. Il s’agit de formes de vie. Ce n’est pas seulement un espace au sens géographique ; il est dynamisé par de nouveaux cadres juridiques, par des personnes œuvrant sur le bien commun, sur des alternatives au droit de propriété ; il est envisagé par chaque activiste sous le soleil. Il est fortement peuplé mais ne porte pas d’orientation politique prédéfinie. En bref, tout le monde sait que nous nous dirigeons vers une autre manière d’appartenir.

Nous devons mettre en valeur ces formes d’appartenance qui ne reposent pas sur l’identité mais sur les attachements — sur ce qui nous permet de vivre.

Comment pouvons-nous mobiliser et progresser vers ce nouveau fondement de la représentation qui brise le moule Droite/Gauche, conservateur/progressiste, que vous dites désormais inapte à affronter la crise environnementale ?

Comme tout le monde, je suis quelque peu déconcerté par le mécanisme. Prendre position politiquement est très complexe car les intérêts sont difficiles à définir : les gens ne votent pas pour leurs intérêts, car ils ne savent pas eux-mêmes quels sont leurs intérêts.

Le problème principal, à mon avis, réside dans l’abstraction de la description des conditions de vie, car nous avons tendance à oublier la crise environnementale qui redéfinit tout sentiment d’appartenance et toutes nos certitudes. Des questions telles que combien sommes‑nous ? Où sommes‑nous ? Avec qui ? Avec quelle activité ? Ce sont des questions fondamentales, des questions de géopolitique sous-jacente, sur lesquelles nous réintroduisons les seuls deux modèles qui existent : soit celui de la mondialisation qui affirme que nous n’avons plus de frontières, soit l’idée qu’il faudrait redevenir des États‑nations qui, en réalité, n’ont jamais existé. L’empire d’Orbán est une invention nouvelle qui n’a jamais existé, et ce n’est pas la « Hongrie éternelle ». Nous avons donc deux fictions complètes : soit des peuples sans terres qui en cherchent une, soit des terres sans peuples.

Nous avons deux fictions complètes : soit des peuples sans terres qui en cherchent une, soit des terres sans peuples.

L’environnement peut‑il vraiment être dépolitisé ? Doit‑il devenir une question épistémologique ou une question éthique et morale ?

Il faut faire disparaître l’environnement de la politique : nous avons en fait réduit l’environnement à une partie de la politique et cela ne mène nulle part. Il faut parler de politique, tout simplement. En politique, il y a des êtres vivants qui s’entremêlent et qui ont des intérêts convergents ou divergents, mais c’est précisément cela qu’il faut décrire : la politique des êtres vivants. Nous pourrions’avoir des partis politiques si nous devions réinventer radicalement les intérêts et les positions des individus. À ce moment‑là, nous aurions des griefs agrégés et des partis avec des programmes et des plateformes, comme nous en avons eu autrefois. Nous les avions parce qu’à part quelques questions de redistribution, nous partagions l’idée de modernisation. Une fois qu’il n’y a plus de monde partagé, les partis cessent d’exister. Ils recommenceront lorsqu’on reviendra à un certain niveau de granularité sur les enjeux politiques qui approche de celui de chaque individu.

Votre livre cite l’exemple des listes de griefs dressées lors de la Révolution française.

Ça m’intéresse énormément, car cela a créé le peuple français, qui s’est défini en décrivant ses attachements et ses injustices. C’est ce qui m’intéresse dans cette « seconde Europe » : si nous décrivons une Europe des attachements, il n’y a pas une personne en France qui n’appartienne pas à l’Europe, qui ne soit pas détachée. Il est clair que nous ne sommes pas globalisés mais que nous avons été rendus plus mondialisés, littéralement parlant. Chacun a une description de ses attachements dans un réseau, et ces attachements traversent les frontières. Mais nous avons aussi besoin — comme le suggère la notion d’attachement, plus ou moins — de sécurité et de protection. Or les frontières n’apportent ni sécurité ni protection. Les frontières ressemblent à la Grande Muraille de Chine : elles n’ont jamais empêché qui que ce soit d’entrer ou de sortir. Pour qu’il y ait des partis, il faut des griefs ; pour qu’il y ait des griefs, il faut des intérêts ; et pour qu’il y ait des intérêts, il faut un monde décrivable.

Voilà ce qu’il faut décrire : la politique des êtres vivants.

Le programme de la gauche anti‑capitaliste semble impensable à une époque où tant de personnes votent pour des conservateurs ou pour l’extrême droite. Si nous ne pouvons pas dire à ceux qui votent pour des formations comme le Front national : « Oui, vous avez raison de vouloir la sécurité et la protection, et vous avez raison de vouloir l’attachement et l’appartenance. Décrivez donc votre attachement et votre appartenance et nous verrons à quoi cela ressemble », alors tous les partis demeurent anti‑ européens (à défaut de l’idée même d’Europe). Tout le monde invente des nations – comme la Hongrie d’Orbán – qui, sans moyens de subsistance, n’existent pas non plus économiquement. Voilà le drame d’aujourd’hui : la brutalisation de la vie politique fait que les gens savent que les modèles qui leur sont offerts sont impossibles, tout en sentant que la globalisation touche à sa fin.

Le « global » rend‑il le monde impossible à décrire ?

Le « global » nous détourne de la bonne piste. Dès que l’on bascule dans le global, on se perd, car cela regroupe tout et l’on ne voit plus comment s’en sortir. La politique, c’est précisément cela : reprendre le contrôle. Mais pour y parvenir, il faut être capable de décrire les choses de manière pratique. Dès que vous demandez aux gens de décrire des situations, des possibilités s’ouvrent pour agir et redéfinir les liens : c’est cela, la politique. Mais si l’on reste dans l’abstraction d’un retour au national qui n’existe pas ni au global qui n’existe pas non plus, amener les gens à parler ne fait que les plonger dans le désespoir. Lorsque la gauche dit aux gens d’être anti‑capitalistes, que peuvent‑ils faire d’une telle injonction ? C’est le déni de la situation climatique qui façonne tout ce paysage politique. Aujourd’hui, on dit aux gens que l’objectif de la globalisation est devenu impossible à cause de la crise environnementale et que nous devons donc nous replier sur l’État‑nation, tout en sachant très bien que c’est impossible.

Demander aux gens de décrire des situations, des possibilités s’ouvrent pour agir et redéfinir les liens : c’est cela, la politique.

Ma question est la suivante : que pouvons‑nous dire aujourd’hui à ceux qui, pour de bonnes raisons, exigent la protection d’un État‑Nation alors que cet État n’existe pas en fonction de leurs véritables intérêts et attaches ? Pouvons‑nous dire autre chose que : « Vous êtes populistes, vous êtes néofascistes qui veulent remettre le clock back, et le mieux que vous puissiez espérer, c’est que la croissance économique continue ? »

[1] Le mot allemand Heimat renvoie à un sentiment d’appartenance à la patrie, au lieu où l’on se sent chez soi. La référence à Renan sous-tend la compréhension française de ce qui fait une nation : l’affirmation explicite de vivre ensemble en tant que communauté.

[2] Les attracteurs dans le livre de Bruno Latour sont des concepts polarisants, indiquant une direction comme le nord magnétique attire l’aiguille d’une boussole.

Cet article a été publié pour la première fois dans Le Grand Continent.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.