Dominique Barthier

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L’Iran sera-t-il le tournant historique pour l’Europe ?

À mesure que la guerre contre l’Iran entre dans son troisième mois, les négociations entre les États‑Unis et l’Iran restent sous pression dans un cessez-le-feu fragile qui a été enfreint à plusieurs reprises, tandis que le blocus du détroit d’Hormuz continue d’étrangler les flux énergétiques mondiaux. L’Europe, pour sa part, endure des pressions internes croissantes et des tests de sa relation avec les États‑Unis. Avec la perspective d’une action militaire américaine susceptible de rouvrir le détroit, la fenêtre d’opportunité demeure ouverte pour que le continent adopte un rôle plus actif dans la gestion de la crise.

Le déclenchement de l’Opération Epic Fury a pris les dirigeants européens de court. Contrairement à d’autres interventions étrangères, les États‑Unis n’ont pas exposé à leur opinion publique un casus belli clairement articulé ni cherché à obtenir l’assentiment de leurs alliés occidentaux avant d’entrer en guerre. Au contraire, la façon dont Washington justifie la guerre — allant de l’objectif d’empêcher Téhran d’acquérir des armes nucléaires à un renversement du régime, en passant par le sentiment d’être obligés de provoquer une action unilatérale d’Israël — contraste fortement avec la clarté des choix difficiles qui se présentent à l’Europe.

Pendant que Washington élaborait des explications sur la guerre, l’Europe peinait à formuler une réponse unanime adaptée à l’instant. Cette hésitation initiale s’est muée en un ensemble de positions dissonantes, certains gouvernements européens s’alignant sur les États‑Unis tandis que d’autres remettaient en question la légalité des frappes américano‑israéliennes. L’Espagne, désireuse d’éviter le retour de la vive controverse publique qui avait accompagné son implication en Irak, a interdit l’utilisation de bases militaires exploitées conjointement sur son territoire, provoquant un affrontement avec le président américain Donald Trump. La posture dispersée de l’Europe illustre le dilemme consistant à ménager à la fois les intérêts du partenaire majeur et à éviter d’être le bouc émissaire d’une guerre impopulaire.

Face à ces difficultés pour sortir le conflit de l’impasse, le président Trump a exhorté les alliés à déployer des bâtiments de guerre à proximité de la flotte américaine pour aider à ouvrir le détroit d’Hormuz. Alors que la France se montrait résolue à protéger ses intérêts en envoyant un groupement porte‑avions dans la région, l’attitude générale des Européens envers l’engagement militaire restait réticente. À cela s’ajoute la décision de certains pays européens de fermer leur espace aérien ou d’interdire l’usage de bases exploitées conjointement, alimentant la caricature MAGA selon laquelle les Européens seraient des freineurs, hésitant à prendre des risques pour protéger des intérêts communs. Bien que les critiques envers l’OTAN ne soient pas nouvelles, les propos du secrétaire d’État, Marco Rubio, remettant en cause la valeur de l’alliance constituent un signal clair.

Security squeeze

Malgré leur réticence à s’impliquer, les retombées sécuritaires et économiques du conflit deviennent trop lourdes pour que l’Europe se contente de la rhétorique. Ce qui avait commencé comme une campagne aérienne conjointe des États‑Unis et d’Israël, destinée à durer quelques jours et à cibler le programme nucléaire iranien, les capacités balistiques et le leadership, s’est transformé en un conflit régional aux implications mondiales qui s’éternise jusqu’à son troisième mois. Que l’Europe accepte ou non le raisonnement américain, l’ampleur des effets de la guerre rend une distanciation intenable et pousse l’Europe à défendre ses valeurs fondamentales.

L’Europe a souvent justifié sa distance en arguant que « ce n’est pas notre guerre ». Or, quelques jours après les frappes américano‑israéliennes, des drones iraniens ont été lancés sur une base de la Royal Air Force à Chypre, et l’OTAN a intercepté des missiles au‑dessus de la Turquie.

La décision de Téhéran de fermer le détroit d’Hormuz au trafic commercial a dévoilé la dépendance de l’Europe à l’égard des importations d’énergie et d’engrais. L’UE avait pris des mesures pour se désolidariser des achats de pétrole et de gaz russes à la suite de l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. Cette avancée est désormais menacée, car la hausse des prix de l’énergie provoque l’inflation et des pénuries de carburants dans divers secteurs industriels. Avec la saison des semis au printemps déjà entamée, les agriculteurs européens peinent à accéder à l’engrais dont ils ont besoin à un coût abordable, risquant de faire grimper les prix alimentaires.

Alors que la contrainte énergétique constitue un problème pour l’Europe, elle profite en parallèle à la Russie. Moscou voit ses revenus tirés des combustibles fossiles s’envoler vers un niveau proche d’un sommet sur deux ans, ce qui pourrait servir de contrepoids à la campagne de l’Ukraine visant les infrastructures pétrolières russes. La décision de l’administration Trump de lever puis de prolonger une dispense de sanctions jusqu’au 16 mai a aussi contribué aux malheurs européens. Bénéficiant d’un laissez‑faire américain, le président russe Vladimir Poutine pourrait être de plus en plus isolé sur le plan économique, tandis que les dirigeants européens font face à un mécontentement croissant dans leurs électorats.

Turning with the times

Ces évolutions soulignent à quel point il est devenu difficile pour l’Europe de s’isoler des répercussions plus vastes du conflit. De plus, elles devraient servir de signal d’alarme à l’Europe et à l’OTAN: on ne peut plus accorder une confiance aveugle en l’Amérique.

La politique vacillante de l’Administration Trump concernant l’Ukraine, le Groenland et, désormais, l’Iran, n’est pas un incident isolé, mais plutôt la preuve d’un schéma plus large dans lequel Washington érode progressivement sa crédibilité sur la scène mondiale. Bien que des désaccords entre les alliés transatlantiques soient prévisibles, l’Europe ne peut pas se laisser intimider pour prendre part à des combats coûteux simplement parce qu’un allié, aussi important soit-il, a pris une décision unilatérale.

Au lieu de cela, les dirigeants européens devraient mener la guerre selon leurs propres termes, avec une voix unifiée qui affirme leur solidité. Ils devraient continuer à résister à l’embrigadement dans l’approche militaire dominante des États‑Unis. Après que la Maison‑Blanche a réprimandé le Royaume‑Uni pour sa lenteur à apporter son aide, l’Europe pourrait trouver plus opportun de traiter la question selon ses propres paramètres.

Le vaste réseau de bases militaires et de centres logistiques européens, qui facilite les opérations américaines au Moyen‑Orient, offre au continent un levier qu’il convient d’exploiter pour prévenir une escalade supplémentaire du conflit. Les Européens devraient viser à faire aboutir une fin au conflit; plus tôt la stabilité du détroit sera rétablie, plus vite la pression pourra être dirigée vers la contrainte exercée sur la Russie, tout en permettant aux États‑Unis de réorienter leurs technologies et capacités militaires vers l’Ukraine.

L’Europe peut surveiller les activités dans le détroit afin d’assurer la liberté de navigation et le passage sûr des cargaisons. À cet égard, le Royaume‑Uni et la France ont annoncé le 17 avril qu’ils mèneraient une mission analogue à la « coalition des volontaires » pour sécuriser les voies maritimes dans le détroit d’Hormuz. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a fait part de sa volonté de s’associer avec les pays du Golfe pour créer des itinéraires alternatifs d’exportation d’énergie. Ensemble, ces mesures constituent une avancée constructive en faveur du principe de liberté de navigation et d’une meilleure sécurité énergétique.

Stop start

Alors que Washington et Téhéran restent éloignés dans des pourparlers de paix à la cadence saccadée, les Européens pourraient proposer leur soutien aux négociations. Si l’Amérique d’aujourd’hui n’est plus l’alliée telle qu’on l’a connue, Ursula von der Leyen a insisté sur le fait que l’Europe doit accepter le monde tel qu’il est : « L’idée que nous pouvions simplement nous replier et nous retirer de ce monde chaotique est une pure illusion. » Ce n’est qu’à travers un effort coordonné visant à faire progresser une résolution diplomatique et à rétablir une navigation sûre que l’Europe peut prouver qu’elle peut être un partenaire égal.

La guerre iranienne n’a peut-être pas commencé comme une guerre européenne, mais ses conséquences sont devenues un problème pour l’Europe. La crise iranienne épuise les ressources et le capital politique de l’Europe et détourne son attention de la menace russe en Ukraine. L’Europe devrait chercher à créer une fissure entre l’Iran et la Russie, isolant cette dernière. Accélérer la résolution pacifique de la crise dans le détroit d’Hormuz est la meilleure action que l’Europe peut entreprendre aujourd’hui.

[Zahra Zaman edited this piece]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.