Dominique Barthier

Monde

Indonésie vulnérable aux catastrophes: politique budgétaire irresponsable

Les catastrophes en Indonésie ne cessent de dépasser son budget. Le pays n’avait même pas encore fini de se remettre des crues de Sumatra lorsque survint une autre catastrophe : le 15 août, un séisme de magnitude 7,7 a frappé la mer au large de Flores, une île de la province de Nusa Tenggara Orientale. Au moins 73 personnes sont mortes et plus de 1 100 blessées. Le tremblement de terre a également déclenché un avertissement de tsunami le long de la côte, et des centaines de répliques plus petites n’ont cessé de secouer la région depuis lors.

Tout cela n’est pas une simple malchance. L’Indonésie se situe au-dessus de plusieurs failles actives où les plaques tectoniques se pressent les unes contre les autres, ce qui explique pourquoi les tremblements de terre et les éruptions volcaniques surviennent si fréquemment dans le pays — c’est un risque connu et récurrent, pas un cygne noir. Il en va de même pour les incendies : l’Indonésie traverse une période de sécheresse et de chaleur exceptionnellement marquées, alimentée par El Niño, et dès le mois de juin, des incendies avaient déjà brûlé 107 465 hectares, d’après les données du ministère de la Forêt. La fumée et le brouillard ont couvert plusieurs régions, la ville de Palangkaraya, en Kalimantan centrale, ayant été particulièrement touchée.

En d’autres termes, les deux catastrophes étaient des risques prévisibles — géologiques et saisonniers — auxquels l’Indonésie fait face depuis des décennies. Ce qui les transforme en crises n’est pas le danger en soi, mais la faible enveloppe budgétaire dont dispose le gouvernement pour y faire face : aucun statut national de catastrophe n’a été déclaré pour l’un ou l’autre événement, ce qui prive les mécanismes de financement et de coordination plus rapides que ce statut aurait pu déclencher.

Un budget qui ne correspond pas au risque

La capacité du gouvernement à répondre aux catastrophes est freinée par ses choix budgétaires. En 2026, le budget de l’Agence nationale de gestion des catastrophes (BNPB), l’organisme gouvernemental chargé de la gestion des catastrophes, n’est que de 491 milliards de roupies indonésiennes, soit une baisse d’environ 75 % par rapport à 2025. C’est à peu près le niveau le plus bas observé pour le budget de cet organisme depuis plus d’une décennie, alors que les catastrophes surviennent plus fréquemment, et non moins.

Le coût de cette coupe budgétaire se voit déjà à Sumatra. Dans l’Aceh Tamiang, district durement touché par les récentes inondations, la reconstruction des habitations avance lentement, et les routes ainsi que les rizières restent recouverts de boue. Le gouvernement distribue des engrais subventionnés aux agriculteurs, mais cela demeure sans effet lorsque leurs champs restent boueux et remplis de débris d’inondation et ne peuvent pas être plantés.

Les prix du ciment dans les zones touchées par les inondations en Aceh ont bondi à deux et demi du tarif normal en raison des perturbations d’approvisionnement. Beaucoup de résidents se demandent encore pourquoi les inondations de Sumatra n’ont pas été officiellement déclarées catastrophe nationale, un statut qui ouvrirait la voie à un soutien central plus important.

Le financement de la reconstruction après les catastrophes est comprimé par deux grands programmes gouvernementaux. L’un est le programme Repas Nutritifs Gratuits, qui fournit des repas à des millions d’enfants et de femmes enceintes à l’échelle nationale. L’autre est un réseau national de nouvelles coopératives villageoises, appelées Coopératives Villageoises Rouges et Blanches, destinées à gérer des entreprises et services locaux. Ces deux programmes coûtent des sommes énormes tout en accordant peu d’attention aux besoins liés aux catastrophes. Seulement le programme des repas gratuits est budgété à 240 trillions de roupies indonésiennes, une partie de cet argent étant détournée des dépenses dédiées à l’éducation et à la santé. Même les économies réalisées grâce aux fonds dédiés aux catastrophes ont été redéployées vers ce programme de repas.

Les budgets locaux manquent aussi de ressources pour les services de base. L’Indonésie est censée suivre un système où le gouvernement central alloue une part équitable du budget national aux provinces et aux districts afin de financer leurs besoins locaux. Or, alors que le gouvernement central retient une part croissante du budget, les régions peinent à se préparer aux catastrophes, sans parler de la reconstruction après l’arrivée d’un épisode.

Les budgets locaux ont subi d’importantes coupes, les transferts du gouvernement central vers les régions ayant chuté de 18 % au cours de l’année écoulée. Le budget national pour 2027 est aussi inférieur de 13,4 % à celui de 2025, ce qui ne correspond pas à la promesse selon laquelle les régions devraient recevoir une part équitable et croissante des dépenses nationales. L’argent destiné à réparer les écoles endommagées par les catastrophes est inférieur à celui prévu pour une nouvelle chaîne d’écoles phares que le président Prabowo Subianto présente comme l’un de ses projets emblématiques. Il est difficile de ne pas conclure que le président accorde plus d’importance à la réussite de ses projets phares qu’au sort des populations vivant les catastrophes.

La colère d’Aceh, promesses non tenues

Le 15 août, la province d’Aceh a fêté le 21e anniversaire de l’accord de paix signé en 2005 à Helsinki, en Finlande, qui a mis fin à près de trois décennies de conflit armé entre le gouvernement indonésien et les combattants séparatistes réclamant l’indépendance d’Aceh. Cette année, ce qui aurait dû être une cérémonie silencieuse s’est muée en agitation. Des foules ont tenté de hisser le drapeau autrefois employé par le mouvement séparatiste aux côtés du drapeau national indonésien; les soldats ont tenté de les en empêcher, et l’échange s’est soldé par des gaz lacrymogènes et des coups de feu d’avertissement.

Derrière cette colère se cachait la frustration face à la lenteur de la réponse face aux inondations à Aceh Tamiang et dans les zones voisines, ainsi que des demandes de longue date selon lesquelles les gouvernements central et acehien devraient achever certaines parties de l’accord de paix de 2005 qui restent irrésolues, notamment le droit d’Aceh d’utiliser ses propres symboles et de conserver les pouvoirs spéciaux qui lui avaient été promis.

Des catastrophes dans d’autres régions, notamment en Kalimantan, ont aussi ravivé des symboles liés à des appels à l’autonomie et à la gestion autonome des régions, comme un drapeau associé à l’île de Bornéo.

Flores connaîtra-t-elle maintenant le même type de colère et d’agitation que l’Aceh connaît aujourd’hui ? C’est le test que le gouvernement ne peut pas se permettre d’échouer, et il devrait considérer Flores non pas comme la prochaine province à gérer, mais comme l’instant où agir. Jakarta devrait rétablir le budget d’urgence lié au risque de catastrophe à un niveau proportionné au risque que présente l’Indonésie, et non s’appuyer sur des réaffectations post-catastrophe issues de programmes comme celui des Repas Nutritifs Gratuits, et cela en prévision du prochain tremblement de terre, et non après.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.