Chaque mois d’août, les gros titres reviennent comme une maladie saisonnière. Les éditoriaux se lamentent, et les experts en politique réapparaissent sur les plateaux pour expliquer, encore une fois, « ce qui s’est mal passé » en Afghanistan. Les think tanks remballent leurs échecs sous une nouvelle typographie avant que les projecteurs ne se tournent ailleurs: Yémen, Ukraine, Gaza. Pendant un instant fugace, le monde feint de se souvenir d’un pays qu’il a aidé à dépecer puis aussitôt oublié. L’Afghanistan devient aujourd’hui un produit d’exportation vendu comme une intuition de think tank, recyclée en échec politique et rangée au placard jusqu’au prochain anniversaire.
Mais pour ceux d’entre nous qui ont vécu l’effondrement, août n’est pas qu’un mois. C’est un rediffusion de catastrophe — un défilé d’absences. Le chagrin dans le monde postcolonial ne s’annonce pas dans les gros titres. Il prolifère dans ce qui n’est plus: des écoles fermées, des filles vendues et le souffle de la possibilité volé.
Et de ce vide émergeaient les vainqueurs: aux longs cheveux, vêtus de noir, triomphalement analphabètes. Ces « Guerriers Choisis d’Allah » auto-proclamés ne savaient ni lire, ni écrire, ni expliquer la religion qu’ils prétendaient défendre. Mais ils pouvaient l’imposer, avec des balles, avec des barbes et avec une certitude absolue. Armés de mitraillettes et de délires divins, ils avançaient vers Kaboul sous un drapeau blanc. À quoi bon chercher des couleurs quand on est déjà béni?
Ils ont balayé la capitale comme une coupure sacrée, purifiant la ville des influences corruptrices de la science, de la technologie et de la joie. Les talibans ont ramené l’éducation à son sens sacré: la mémorisation mécanique de textes médiévaux, supervisée par un docteur en religion grave et sans curiosité. Un arrêt divin a annulé l’avenir.
L’apartheid de genre comme politique d’État
Évidemment, cet apprentissage sacré était réservé aux hommes. Les femmes, elles, étaient « protégées » — un mot qui, dans le lexique taliban, équivaut à l’emprisonnement, à la famine ou à l’effacement. ONU Femmes a nommé cela pour ce que c’était: un apartheid de genre.
Les talibans ont interdit l’accès des filles au secondaire, les ont exclues des universités et les ont écartées de la vie publique. Certaines familles habillent leurs filles en garçons pour les faire entrer dans les marchés; les habitants les appellent Bacha Posh (« fille déguisée en garçon »). D’autres vendent des enfants pour maintenir le reste en vie. Le mariage est devenu une opération de marché, où de jeunes filles pauvres sont échangées dans des contrats halal, une fusion sacrée de piété et de prédation.
Pour les garçons, en revanche, les écoles restent ouvertes, mais la préoccupation pour la lignée, le contrôle et la pureté théologique a transformé les établissements scolaires destinés aux garçons en camps d’endoctrinement. Ce ne sont plus des salles de classe, mais des chaînes d’assemblage pour les futures troupes talibanes, des martyrs, des trafiquants et des tyrans.
Comme le documentait Radio Free Europe, les talibans ont transformé systématiquement les écoles laïques et les centres de formation des enseignants en madrasas, privilégiant la mémorisation mécanique et une idéologie antimoderne au détriment de tout apprentissage critique ou scientifique. Ces jeunes garçons n’y apprennent pas à penser, mais à obéir. À ne pas remettre en question, mais à conduire les autres vers la soumission.
Ayant été moi-même l’une de ces « étudiantes » durant le premier régime taliban, j’ai passé des années à réfléchir à une manière de réformer ce modèle. Finalement, j’ai trouvé une solution raisonnable: interdire complètement l’éducation des garçons.
Pensez-y. Plutôt que de former demain les seigneurs de guerre, pourquoi ne pas rediriger leur potentiel? Envoyez-les sur les champs. Laissez-les planter de véritables récoltes plutôt que des idéologies. Les marchands nous assurent que, bien que les garçons d’aujourd’hui puissent être physiquement fragiles et mentalement stagnants après des années d’endoctrinement routinier, ils peuvent être rééduqués. Avec des bottes robustes et une intervention précoce, ils pourraient devenir des ouvriers agricoles utiles. C’est un meilleur résultat que de devenir la prochaine vague de « leaders de confiance » formés pour exporter la guerre sainte.
Les familles aussi en bénéficieraient. Les garçons apporteraient enfin une contribution au foyer qui ne passe pas par des balles ou des barbes. C’est une victoire triple; les marchands obtiennent des travailleurs, les familles des pourvoyeurs et la société se dégage du poids d’un leadership masculin toxique. L’Afghanistan avance, libéré du poids des idées.
Une nouvelle économie d’exportation
Naturellement, les trafiquants régionaux se réjouiront. Ils ont toujours vu les enfants afghans comme des marchandises. Une génération de garçons obéissants et peu instruits est un don pour le marché mondial, assez malléables pour porter des sacs de ciment ou des Kalachnikovs (AK-47), selon la demande. Et ils commencent déjà à être expédiés vers l’extérieur.
Comme le rapporte ABC News, les talibans ont commencé à exporter des travailleurs afghans, en particulier de jeunes hommes, vers le Qatar afin de « faciliter le chômage » sur le territoire et potentiellement assurer des retours financiers à l’étranger. C’est une stratégie économique brillante: leur refuser l’éducation, puis louer leur travail à des gouvernements étrangers. Les garçons peuvent peut-être ignorer l’algèbre, la chimie ou la philosophie, mais ils savent obéir — le développement passe par le déplacement, avec l’aval divin.
À l’échelle nationale, les bénéfices se multiplient. Sans besoin d’écoles pour garçons ou d’universités, on peut reconvertir ces bâtiments en fermes avicoles, en laboratoires d’opium ou en écuries de chameaux. Pourquoi gaspiller des infrastructures pour des concepts abstraits comme les mathématiques ou l’éthique — et pour des figures comme le poète Jalāl ad-Dīn Muhammad Balkhī (Rûmi) du XIIIe siècle et le polymathe persan, médecin et philosophe Ibn Sīnā (Avicenne) — quand les poulets et l’héroïne offrent des retours réels et mesurables ?
Ne prétendons pas que cela soit injuste. Après tout, lorsque les talibans excluaient les filles de l’instruction, le monde parlait de « différences culturelles ». Faire la même chose pour les garçons n’est qu’un équilibre. La justice, façon taliban.
En guise de conclusion, ce bref retour en arrière propose une solution pragmatique et peu coûteuse. Elle ne demande rien à la communauté internationale et n’offense personne d’important. Elle est cohérente idéologiquement avec le régime actuel et terriblement alignée avec l’indifférence mondiale.
Assurément, est-ce là l’avenir que le monde avait en tête lorsqu’il a laissé les Afghan·e·s sur le bord du chemin ?
[Kaitlyn Diana a modifié ce texte.
