Dominique Barthier

Etats-Unis

Ce que révèle un mot : la stratégie géopolitique du Japon pour la sécurité régionale

Le Premier ministre japonais Sanae Takachi déclarant, lors de la Diet, qu’une attaque chinoise contre Taïwan pourrait constituer une « situation de survie » justifiant la mobilisation des forces japonaises n’était qu’une reformulation de la position historique du Japon face à une éventuelle guerre sur la souveraineté de Taïwan. La réaction de la Chine, toutefois, a semblé démesurée par rapport à une remarque que l’on aurait facilement pu ignorer.

Un diplomate chinois au Japon, comme tout le monde le sait désormais, a menacé de manière mémorable et vulgaire de « couper ce cou sale » — probablement celui de Takachi et du Japon. Le ministère chinois des Affaires étrangères a fustigé l’ambassadeur nippon, avertissant que Takachi « joue avec le feu ». Puis, le 29 décembre, Pékin a entouré Taïwan de tirs réels de missiles et d’avions, perturbant les vols de plus de deux cent mille passagers. Il s’agit là des plus grandes manœuvres militaires chinoises depuis 2022, lorsque, autrefois, nà ge nǚrén (那个女人), alors présidente de la Chambre des États‑Unis, Nancy Pelosi, s’était rendue à Taïwan.

Les Chinois réagissent, en effet, avec colère à la reformulation par Takachi des intérêts vitaux du Japon. Toute déclaration d’un dirigeant japonais sur Taïwan est porteuse de risques. Je soupçonne toutefois que les conseillers de la Première ministre partagent mon avis: la réaction frénétique de Pékin face à ce commentaire improvisé et plutôt bénin n’est pas seulement une réaction à Taïwan, mais aussi une manœuvre visant des objectifs stratégiques à Washington, Taipei et Pékin lui-même.

Takaichi a-t-elle raison ?

Vu de l’étranger, la Première ministre Takachi mène ses premiers mois en fonction avec un certain succès. Le public japonais lui est favorable, et elle a mené avec succès un sommet avec le président américain énigmatique et impérieux, Donald Trump. Elle accroît le budget de la défense du Japon et poursuit le retour du Japon, de manière progressive, comme une force majeure et activiste façonnant les affaires stratégiques de l’Asie. Je dois à Thomas Reilly, dans son article Understanding China’s Overreaction to Takaichi’s Taiwan Comments, ce résumé des multiples inquiétudes stratégiques de la Chine.

Ces mesures répondent directement aux diktats de plus en plus impérieux émanant du nouveau « Royaume du Milieu » sur l’intégration inévitable de Taïwan à la Chine, et à des actes de plus en plus agressifs pour affirmer la souveraineté chinoise partout dans les mers du Sud et de l’Est de la Chine. Comme tout pouvoir impérieux et unilatéral, toutefois, la Chine voit les politiques et les premiers mois réussis de Takachi comme des menaces pour son hégémonie, et non comme des réponses à des menaces chinoises. Pékin a donc besoin de montrer à l’insolente Takachi les coûts de son audace.

La vive irritation de la Chine face aux propos de Takachi fut rapide; la Chine a aussi, de manière opportuniste, dirigé ses exercices militaires autour de Taïwan en visant Washington. Le président Trump et le Secrétaire général Xi, ces derniers mois, ont tenté d’apaiser les tensions sino-américaines en vue de leur sommet à venir en avril, autour duquel les Chinois ont « spéculé » sur les chances d’un « grand accord » pour « un concert des puissances » entre les deux grandes puissances mondiales. Pendant des semaines, les États‑Unis sont restés presque muets sur les commentaires de Takachi, semblant privilégier les sensibilités de Pékin à l’égard du soutien à l’alliance avec le Japon.

Mais le 18 décembre, Trump semble s’être contredit et a directement contrecarré les menaces chinoises sur la souveraineté taïwanaise en annonçant une vente d’armes de 11 milliards de dollars à Taïwan, le plus grand acord d’armements entre Taïwan et les États‑Unis de l’histoire. Cette aide s’inscrit dans l’engagement de longue date des États‑Unis à défendre la souveraineté taïwanaise, mais entre en collision avec l’isolationnisme affiché par Trump et son mépris pour tout engagement militaire au-delà de « l’Amérique d’abord ». Onze jours plus tard, la Chine a exprimé sa colère par ses exercices militaires autour de Taïwan et en coupant totalement les liaisons aériennes et maritimes japonaises avec Taïwan pendant trois jours. Les manœuvres chinoises servaient de nouveau bâton à la carotte d’un potentiel « grand accord » sino‑américain, tout en réprimandant le Japon et en tentant de neutraliser toute démarche stratégique indépendante que le Japon pourrait adopter.

La Chine répondait aussi à ce qu’elle décrit comme toute remise en cause de sa souveraineté sur Taïwan en poursuivant sa politique d’immixtion lente dans l’espace territorial de Taïwan ou du Japon, et en affirmant sa souveraineté sur des eaux internationales reconnues. La Chine interprète toute remise en cause de ses positions relatives à Taïwan et à la souveraineté régionale comme une occasion de transformer les « normes » de comportement dans le but d’atteindre ses objectifs finaux. « 遵旨 » (zūn zhǐ), « j’obéis à l’ordre impérial » — la manière traditionnelle de Pékin de marquer sa déférence au centre impérial — est la seule réponse « correcte » dans tout ce que la Chine décide d’être son ressort.

La réaction de la Chine peut être du théâtre excessif

Des dissensions internes et même un certain enroulement institutionnel semblent aussi jouer un rôle dans les dénonciations surchauffées du Premier ministre Takachi et dans sa campagne de pression contre Taïwan et Washington. Une partie de l’agressivité chinoise peut être performative, destinée à masquer l’incapacité de l’appareil militaire à prendre Taïwan, et à masquer les flux de corruption, d’inefficiences et les couacs de croissance. Xi a destitué ou écarté des dizaines de hauts responsables pour corruption ou malversations non précisées. Ces limoges, conjugués à la réaction surchauffée face à la remise en cause par le Japon de l’ordre régional, indiquent paradoxalement un certain sentiment d’insécurité chez la Chine quant à ses capacités ou à sa capacité d’imposer sa volonté sur la scène internationale, même si Xi domine entièrement l’establishment et les politiques de sécurité nationale de la Chine et que celle‑ci gagne en puissance militaire.

Le Parti communiste chinois, dans l’une des ironies les plus perversement historiques, attise régulièrement le nationalisme chaque fois que des dissensions internes ou une corruption menacent la stabilité de la légitimité de l’État. Le nationalisme, qui se manifeste par un sentiment anti‑japonais et par une xénophobie « anti‑coloniale »; l’absorption de Taïwan; et le fait de gagner de l’argent sont devenus les piliers fallacieux de la légitimité du Parti communiste chinois. Alors que le communisme chinois s’est dégradé en un culte totalitaire de Xi qui prône la suppression des droits individuels au profit de la suprématie de l’État et l’élévation d’un État de sécurité nationale, les responsables n’ont aucune peine à s’emparer des remarques de Takachi comme moyens de détourner l’attention et de faire porter le blâme sur les « wokou » 倭寇 () « pirates nains » du Japon, autrefois vivement dénoncés. Ces postures réflexes justifient le commentaire de Takachi et les politiques japonaises, mais elles forment une combinaison volatile et dangereuse de pressions croisées tant intérieures qu’internationales.

Comment éviter le conflit avec la Chine

Analyser ce que fait la Chine ou n’importe quel pays et pourquoi relève d’un travail diaboliquement difficile pour les services de renseignement et les diplomates. Pourtant, c’est la partie facile du métier. Comme le disait le président Eisenhower à Kennedy peu après l’échec de la baie des Cochons en 1961 : quand une opération « secrète » américaine pour renverser Castro s’est soldée par un échec public honteux, seuls les problèmes les plus durs atteignent le bureau d’un dirigeant.

La réaction de la Chine aux commentaires de Takachi illustre le dilemme stratégique du Japon et le « vrai problème difficile » auquel les dirigeants japonais doivent se confronter : comment défendre la souveraineté japonaise dans une région où le pouvoir de la Chine est en hausse, l’engagement des États‑Unis incertain, le risque d’erreur de calcul élevé et où le Japon peut se retrouver progressivement isolé dans un monde défini par la force seule ? Des gouvernements japonais successifs, et jusqu’à Takachi elle‑même, ont poursuivi la stratégie et les politiques les plus cohérentes possibles, même si elles ont parfois été lentes et timides.

La stratégie globale du Japon pour éviter un conflit avec la Chine doit être, premièrement, de se préparer à vivre dans un monde où les sphères d’influence sont dominées par la Chine en Asie, les États‑Unis dans les Amériques, la Russie et l’Union européenne dans les extrémités ouest de l’Eurasie. Deuxièmement, le Japon doit dissuader la Chine d’entreprendre des actes nuisibles à ses intérêts nationaux en augmentant les coûts potentiels de telles actions. Troisièmement, le Japon doit chercher à offrir des alternatives attractives à d’autres États dans le domaine émergent de la Chine (et au‑delà), afin qu’ils contribuent à contrebalancer l’influence croissante de la Chine.

Le Japon a mené une diplomatie plus active avec une série d’États dans le Pacifique Ouest, l’Asie et l’Asie du Sud. Lorsque Trump a aboli l’accord du TPP, qui aurait constitué la mesure diplomatique la plus puissante pour contrer la montée de la Chine en Asie, le Japon a lancé l’initiative « Indo-Pacifique libre et ouvert » à sa place. Le Japon a joué un rôle clé dans le QUAD — ce que certains propagandistes russes ont dénoncé, et ce que j’ai salué, comme une potentielle NATO en Asie. Le Japon a recherché des liens de défense bilatéraux plus étroits avec d’autres États de la région, notamment l’Australie et la Corée du Sud. Le Japon a également étendu agressivement son engagement avec les nations insulaires du Pacifique à travers les sommets PALM (Pacific Islands Leaders Meetings), précisément là où la Chine cherche le plus activement à supplanter les primautés diplomatiques américaines et australiennes.

Le Japon a aussi intensifié ses efforts pour promouvoir des accords commerciaux multilatéraux et s’est engagé dans des programmes d’aide économique étendus. Le mentor de Takachi, Shinzo Abe, a lancé le Comprehensive and Progressive Agreement for Trans‑Pacific Partnership, en remplacement du TPP détruit. Le Japon a considérablement accru son aide au développement économique en Afrique afin de contrer l’ambitieuse Initiative Ceinture et Route de la Chine.

C’est bien dans le domaine militaire que le Japon attire le plus l’attention et suscite l’ire particulière de la Chine. Takachi a, jusqu’à présent, poursuivi avec énergie et compétence les efforts de ses prédécesseurs pour accroître les capacités militaires du Japon et, enfin, pour libérer le Japon de son handicap post‑Seconde Guerre mondiale en matière d’affaires militaires. Takachi a annoncé une hausse de 9,4 % du budget de la défense, prolongeant le plan quinquennal visant à doubler les dépenses militaires et à obtenir potentiellement des armes offensives pour la première fois en quatre-vingts ans, comme l’achat d’armes Tomahawk d’un peu plus d’un milliard de dollars qu’elle s’apprête à obtenir des États‑Unis. Le Japon développe des porte-avions de fait. Et, plus important encore, Takachi a poursuivi le déplacement doctrinal du Japon en réitérant que toute attaque contre Taïwan pourrait représenter une question existentielle pour le Japon — exactement la position qui a provoqué l’apoplexie récente de la Chine.

L’autonomie japonaise est essentielle pour contrer l’agression dans la région

Les objectifs de toutes ces politiques sont, d’une part, d’augmenter les coûts potentiels des actions hostiles menées contre les intérêts japonais par la Chine (ou n’importe quel État) et, surtout, de deux, proposer à d’autres États asiatiques et pacifiques des alternatives de contrepoids attractives face aux initiatives diplomatiques, commerciales et militaires chinoises, le tout dans le cadre d’un monde post‑Pax Americana.

Chacune de ces mesures, comme la Chine ne manque jamais de le rappeler avec colère, augmente les enjeux et les risques en cas de conflit. Mais elles compliquent l’équation chinoise pour toute action agressive, ce qui est précisément leur objectif. Elles ne réussiront peut‑être pas. Un affrontement — une guerre — pourrait éclater même si personne ne le souhaite, et aucune politique du Japon ou de n’importe quel État ne peut compenser entièrement le retrait des États‑Unis d’un engagement stratégique, diplomatique, économique et militaire total en faveur d’une Asie libre et ouverte.

Les dirigeants japonais ont, en général, été trop lents à adopter ces changements de politique, bien que la responsabilité incombe autant à un public réticent qui privilégie l’espoir face à des décisions difficiles concernant la prévention de la guerre par la préparation à celle‑ci. Les dirigeants japonais ont le plus de mal à approfondir les relations avec la Corée du Sud, alliée vitale; mais Séoul est probablement plus responsable de ces retards que Tokyo. Un certain degré d’accommodation avec la Chine est presque inévitable, quelle que soit la ligne suivie par le Japon, alors que la Chine et le Japon comblent le vide laissé par le retrait relatif des États‑Unis ou son déclin dans la région. Néanmoins, le Japon a agi de manière stratégique et cohérente pour renforcer son autonomie et sa souveraineté en réponse à la montée en puissance et à l’agressivité de la Chine.

Récemment, un haut fonctionnaire japonais m’a demandé comment le Japon devrait répondre à l’évolution de l’environnement géopolitique en Asie. Je répondis: garder l’Amérique aussi près que possible, mais le Japon doit compter sur lui‑même. Jusqu’à présent, la Première ministre Takachi a elle aussi pris des mesures stratégiques et cohérentes.

[Newsweek Japan a initialement publié cet article.]

[Cheyenne Torres a édité ce texte.]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.