Le Plan République Sana du président Claudia Sheinbaum Pardo promet de placer la prévention, la technologie et l’équité au cœur du système de santé du Mexique. Alors que son mandat approche des deux ans, l’écart entre les ambitions affichées et la réalité de la mise en œuvre révèle à la fois de réelles opportunités et des contraintes structurelles tenaces.
Une étape majeure a été annoncée le 7 avril par un décret présidentiel instaurant le Service Universel de Santé (Universal Health Service [UHS]), qui vise à réunir les trois grands organismes publics de santé du pays — l’Institut Mexicain du Sécurité Sociale (IMSS), l’Institut de Sécurité Sociale et des Services pour les Travailleurs de l’État (ISSSTE) et l’IMSS‑Bienestar (IMSS‑Bienestar) — afin que les citoyens puissent recevoir des soins dans n’importe quel établissement public, quelle que soit leur affiliation antérieure. Pour la mise en œuvre, l’initiative s’appuiera largement sur des plateformes numériques.
Cette intégration doit faciliter l’accès et réduire la fragmentation, mais elle fait face à d’importants obstacles logistiques et infrastructurels. Les dépenses directes restaient, à ce jour, d’environ 39 % du total des dépenses de santé, exposant les ménages à des risques financiers importants et à des dépenses catastrophiques. Au Mexique, de tels coûts élevés hors couverture reflètent la protection financière limitée du système actuel et soulignent l’importance de progresser vers une couverture plus complète.
Héritage historique et legs politiques
Le Mexique a construit ses institutions de santé pour une nation qui n’existait pas encore. L’IMSS, fondé en 1943, et l’ISSSTE, établi en 1959, ont été conçus comme des assurances sociales pour les travailleurs du secteur formel et les fonctionnaires, respectivement. La main-d’œuvre principalement informelle du pays, ainsi que les populations rurales et autochtones, sont historiquement restées en dehors du système de soins formel. Désastres économiques, austérité budgétaire et les années 1990 marquées par l’ALÉNA ont affaibli les infrastructures publiques tandis que le secteur privé a connu une croissance rapide. Les tentatives antérieures d’universalisation ont été incomplètes.
Atteindre une couverture universelle effective d’ici 2030 s’annonce extrêmement difficile. Selon les derniers chiffres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le Mexique consacre 5,9 % de son PIB à la santé, mais les soins primaires n’en représentent qu’une part disproportionnellement faible, bien loin de la moyenne OCDE d’environ 9,3 %. Les dépenses par habitant s’établissent à 1 588 dollars, contre une moyenne OCDE de 5 967 dollars. Cet underinvestment limite fortement la capacité d’étendre et d’améliorer les services de soins primaires et communautaires.
Les infrastructures hospitalières présentent également des limites critiques : le Mexique dispose d’environ 1 lit d’hôpital pour 1 000 habitants — l’un des taux les plus bas (ou proche du plus bas) au sein de l’OCDE, dont la moyenne est de 4,2. L’espérance de vie est de 75,5 ans, soit environ 5,6 ans de moins que la moyenne OCDE. La mortalité évitable (243 pour 100 000) et la mortalité évitable traitable (175 pour 100 000) restent nettement plus élevées que les repères OCDE (respectivement 145 et 77).
Les initiatives passées en matière de santé numérique ont échoué du fait de l’incompatibilité entre les systèmes de données, de coûts élevés et d’infrastructures faibles, comme le souligne l’analyse comparative de l’OCDE sur les dossiers de santé électroniques. Des projets pilotes antérieurs visant à créer des dossiers de santé électroniques intégrés ont été retardés et ont subi des dépassements budgétaires, principalement à cause de plateformes incompatibles et d’un accès insuffisant à la connectivité. Ces défis mettent en évidence la nécessité de systèmes numériques robustes et interopérables, soutenus par des infrastructures fiables.
Aujourd’hui, les maladies chroniques constituent la majeure partie du fardeau sanitaire au Mexique. Le surpoids et l’obésité concernent environ 75,2 % de la population adulte, l’obésité touchant près de 37 % des adultes (plus chez les femmes, environ 41 %). La prévalence du diabète continue d’augmenter, de nombreux cas restant non diagnostiqués et des disparités régionales demeurant problématiques, selon les dernières données ENSANUT.
Le Plan République Sana et les avancées récentes
Le Plan République Sana se concentre sur cinq objectifs centraux : renforcer la prévention, réduire les délais d’attente, renouveler l’infrastructure IMSS‑Bienestar, moderniser l’approvisionnement en médicaments et numériser les dossiers médicaux. Il s’agit toutefois de pas évolutifs plutôt que d’une transformation totale.
Le décret d’avril 2026 sur l’établissement du UHS pourrait donner une impulsion supplémentaire. La phase 1 (à partir de janvier 2027) prévoit des prestations cross-institutionnelles pour des services clés, notamment les urgences, les grossesses à risque élevé, les infarctus, les accidents vasculaires cérébraux, le diagnostic et le traitement du sein, ainsi que les traitements en cours. Un Certificat de Santé Universel est déployé progressivement, en commençant par les adultes âgés de 85 ans et plus en avril 2026. L’inscription pour la population générale est programmée tout au long du reste de 2026, avec l’objectif d’une couverture élargie d’ici la fin de l’année.
La Clínica es Nuestra (La Clinique est à nous) a été développée dans le cadre du nouveau Modèle de Santé et de Bien-être (MAS‑BIENESTAR) du Mexique. Elle vise à garantir une prise en charge sanitaire gratuite et de qualité pour les personnes sans assurance et les populations mal desservies — en particulier les personnes sans accès aux institutions de sécurité sociale telles que IMSS ou ISSSTE, notamment dans les zones rurales, parmi les communautés autochtones et les quartiers urbains à faible revenu.
Cependant, l’objectif demeure essentiellement d’améliorer l’infrastructure physique et les équipements des cliniques plutôt que les besoins sanitaires réels de la communauté. Il n’existe pas d’opportunité réelle de gouvernance participative élargie ou de prise de décisions dans la planification, le suivi ou l’élaboration des politiques sanitaires. En fin de compte, l’approbation des fonds communautaires relève de l’autorité sanitaire. Dans ce contexte, de nombreux habitants n’éprouvent aucun véritable sentiment de participation ou de propriété dans le programme.
De nouvelles initiatives de souveraineté pharmaceutique visent à accroître la production nationale et à réduire la dépendance aux importations. Toutefois, les réformes de 2025 au CNIS (Code National des Fournitures de Santé) permettent désormais aux distributeurs de demander des inclusions de produits plus facilement et ont supprimé l’obligation de publier les prix unitaires maximaux. Ces changements suscitent des inquiétudes quant à une transparence diminuée et à des risques de pratiques d’approvisionnement moins rigoureuses, de prix plus élevés et de procédures plus opaques.
Parmi les autres éléments prometteurs du Plan République Sana, on compte l’expansion de la télémédecine et l’intégration numérique — comme un dossier électronique de santé universel, le credential numérique de santé et les capacités de consultation à distance. Cependant, ces efforts font face à des défis importants, notamment le manque de financement durable et l’absence de mécanismes clairs de reddition de comptes.
Une consultation réelle avec les travailleurs de premier recours et les communautés a également été pratiquement absente. En conséquence, les initiatives risquent de reproduire les problèmes habituels : pénuries de médicaments et de matériel, lacunes de personnel et insuffisances infrastructurelles. Les avancées numériques pourraient aussi accroître les inégalités dans les régions dépourvues d’électricité, d’accès à Internet et de fournitures de base.
Défis persistants : fragmentation, personnel et gouvernance
La vision d’un réseau sans couture reliant l’IMSS, l’ISSSTE et l’IMSS‑Bienestar se heurte à des obstacles réels. Des divergences juridiques, fiscales et opérationnelles — y compris des plateformes de données incompatibles et une fragmentation institutionnelle de longue date — ont provoqué l’échec des tentatives d’intégration numérique par le passé.
La formation médicale privilégie toujours la spécialisation au détriment des soins primaires et communautaires. De nouveaux établissements publics ont accru l’inscription, mais les cursus restent centrés sur l’hôpital et il existe peu d’incitations pour devenir médecin de famille ou travailleur de santé communautaire. L’analyse OCDE souligne que les curricula médicaux au Mexique continuent de mettre l’accent sur la médecine hospitalière avec une attention limitée envers les soins primaires et la santé communautaire.
Selon l’examen de 2021 de l’Organisation mondiale de la Santé Mexico: health systems review, bien que des efforts soient en cours pour promouvoir les rôles des soins primaires, le système d’éducation médicale rencontre encore des obstacles importants pour intégrer pleinement une formation communautaire et offrir des incitations aux cliniciens pour pratiquer dans les zones rurales et autres zones mal desservies.
Orientations politiques pour un progrès significatif
Réussir le Plan République Sana et le nouveau UHS nécessite trois évolutions centrales :
- Faire de la prévention le principe d’organisation. Équilibrer les objectifs numériques et technologiques avec un investissement soutenu dans les soins communautaires, l’éducation en santé publique et la prise en compte des déterminants sociaux tels que la nutrition, l’environnement et l’inégalité.
- Promouvoir la décentralisation avec transparence. Donner aux équipes régionales et municipales le contrôle des ressources tout en imposant des données d’approvisionnement ouvertes et des rapports de performance.
- Renforcer la collaboration et la reddition de comptes. Impliquer les travailleurs de terrain et les citoyens dans la planification, l’organisation et l’évaluation. Une gouvernance partagée et des objectifs mesurables et transparents seront essentiels.
La voie à suivre
L’administration de la présidente Sheinbaum a lié la politique de santé à des objectifs plus larges de bien-être social de manière plus explicite que durant toute la période depuis les années 1940. Son décret présidentiel d’avril 2026 établissant le Servicio Universal de Salud constitue une étape majeure vers la démantèlement de la fragmentation et l’avancement du droit constitutionnel à la santé pour tous.
Cependant, une véritable transformation d’ici 2030 exigera davantage encore. Elle implique des hausses soutenues des investissements publics en santé, une réorientation du personnel médical vers la prévention et la gestion des maladies chroniques, une gouvernance transparente et une réelle interopérabilité des données et des services. Si ces conditions sont réunies, le Mexique pourrait se rapprocher substantiellement de réaliser une « République Saine » — offrant des soins équitables et de haute qualité tout en relevant efficacement le lourd fardeau des maladies chroniques.
[Casey Herrmann edited this piece]
