Dominique Barthier

Europe

Face aux mégafeux : les forêts, biens communs

La philosophe française Joëlle Zask, autrice du livre « Quand la forêt brûle : penser le nouveau désastre environnemental », déplore le manque d’intérêt politique et social face à l’augmentation des mégafeux, un phénomène amplifié par la crise climatique et l’exode rural.

Des incendies d’une ampleur sans précédent, aussi appelés mégafeux, gagnent dangereusement toutes les régions du globe. Ces phénomènes sont devenus le symbole dantesque d’un monde naturel plus menacé que jamais. Ils dévorent tout sur leur passage et pourtant restent absents du discours politique.

Certains scientifiques commencent à décrire notre époque géologique par le terme « Pirocéno » au lieu d’« Anthropocène ». Joëlle Zask, autrice du livre Quand la forêt brûle : penser le nouveau désastre environnemental, s’exprime à ce sujet.

Benjamin Joyeux: Comment est née votre curiosité pour les incendies et les mégafeux ?
Joëlle Zask: Un jour, j’ai vu une forêt fraîchement ravagée par le feu, et cette destruction m’a amenée à réfléchir sur le sens du paysage pour les individus. La perte d’un paysage génère une sorte d’impuissance, car le paysage n’est pas seulement un décor à regarder, mais un élément essentiel de nous-mêmes. Le feu détruit des fragments d’histoire qui ne reviendront jamais, et cette irréversibilité est ce qui provoque l’angoisse ressentie par ses victimes. J’ai aussi été surprise que ce phénomène aussi déterminant que les incendies forestiers n’ait pas été abordé avec la profondeur nécessaire, ni par la communauté scientifique et écologiste, ni devant l’opinion publique.

Les incendies sont-ils une question politique ?
Ils sont plutôt des indices d’un dysfonctionnement de la représentation, dont les conséquences sont profondément politiques. La seule façon de maîtriser ou de prévenir les incendies passe par la remise en cause de cette situation. Aujourd’hui, de nombreuses questions sociales et politiques entourent les incendies forestiers, mais on continue à les traiter comme une information ordinaire. Pourquoi ? Je pense qu’une peur, une réticence, se cachent dans nos esprits.

Par le passé, il y a eu des incendies catastrophiques comme le grand incendie de Lisbonne qui a détruit la ville en 1755. Les incendies d’aujourd’hui sont « catastrophiques » et « politiques » dans la mesure où ils révèlent le déséquilibre planétaire et le rôle terrible de l’humanité dans cette situation. Il s’agit d’une responsabilité qui doit être explicitée de manière claire et détaillée, car tout le monde n’en porte pas la même charge. Cette responsabilité est si critique qu’il suffit d’allumer une allumette pour provoquer un incendie. Tout comme nous ne pouvons pas arrêter un tsunami ou un tremblement de terre, nous ne pouvons pas arrêter un grand incendie forestier. Au début de l’année 2020, nous avons été témoins de l’impuissance des personnes touchées par ces grands incendies en Australie, tout comme en Californie et en Sibérie en 2019.

Cette responsabilité est si critique qu’il suffit d’allumer une allumette pour provoquer un incendie. De même que nous ne pouvons pas arrêter un tsunami ou un tremblement de terre, nous ne pouvons pas arrêter un grand incendie forestier.

Quelle est la différence entre un incendie et un mégafeu ? Pourquoi ne pouvons-nous pas les arrêter ?
Il n’existe pas de définition standard du mégafeu. Il s’agit d’un phénomène récent qui revêt de multiples formes et se caractérise par l’incapacité à l’arrêter. Il convient de distinguer ce type d’incendie des feux saisonniers et des brûlages contrôlés, qui restent relativement faciles à maîtriser. Les mégafeux entretiennent un lien évident avec le réchauffement climatique et deviennent de plus en plus intenses et fréquents à mesure que les températures augmentent et que les périodes de sécheresse se prolongent. Un feu nécessite la présence de combustible, un milieu extrêmement sec et du vent. Aujourd’hui, ces trois conditions se combinent de manière alarmante, et les saisons d’incendie qui duraient autrefois deux à trois mois peuvent s’étendre jusqu’à six mois. Cela s’est notamment produit durant l’été 2017 en Californie et dans le nord de la Méditerranée, dans des pays comme le Portugal, l’Espagne, la Grèce et le sud de la France.

Quel est le rôle de l’humanité dans l’augmentation du nombre et de l’intensité des mégafeux ?
Au-delà du réchauffement climatique, la destruction des forêts est liée à l’exode rural et à la disparition des techniques forestières traditionnelles. Les nouveaux occupants ne comprennent pas les forêts, perdent le contrôle, ne les gèrent pas correctement et finissent par les détruire.

Lorsque les forêts ne sont pas gérées, le bois mort s’accumule, ce qui les rend très inflammables et accroît leur vulnérabilité face aux incendies. De plus, l’augmentation des températures entraîne l’apparition de nouvelles parasites qui tuent les arbres et multiplient encore le volume de matière sèche. Il faut ajouter à cela l’exploitation forestière et les forêts industrielles, qui ne portent plus que le nom de forêt. Ces environnements se font traiter avec des produits phytosanitaires et se révèlent particulièrement fragiles. Plus les forêts sont homogènes et plus on y plante d’arbres allochtones, plus le risque d’incendie est élevé. C’est le cas de la Suède, par exemple, où 70 % de ses forêts sont industrielles et où les incendies se sont propagés avec virulence durant l’été 2018. Le choix des arbres, l’espace entre eux et le manque de diversité rendent les forêts particulièrement inflammables.

Les incendies de forêt constituent un exemple clair de l’interconnexion des problématiques actuelles et montrent à quel point les écosystèmes souffrent et se détruisent.

Les mégafeux ont suscité une inquiétude accrue, mais on parle encore très peu du lien entre les incendies et la crise climatique dans son ensemble. Comment expliquer cette paradoxale situation ?
Le phénomène des mégafeux n’est pas encore profondément ancré dans la conscience collective, malgré les constats des experts sur leur propagation et le fait que les forêts boréales — situées dans les zones les plus froides — brûlent aussi aujourd’hui. La NASA a publié des prévisions saisissantes prévoyant des incendies sur tous les continents à moyen terme.

Ce qui attire aussi l’attention, c’est son caractère soudain. Les scientifiques de l’environnement savent détecter les évolutions climatiques qui se produisent à un rythme relativement lent ou à moyen terme. Or, comment intégrer un phénomène aussi soudain dans la chronologie de l’avancée du changement climatique ?

Ce phénomène est apparu bien plus tôt que prévu. Aujourd’hui, le mégafeu est devenu une réalité tangible, un phénomène naturel à l’échelle globale et indifférencié qui, alimenté par l’action humaine, inverse la relation avec la nature. Ce qui retient aussi l’attention est son caractère soudain. Les scientifiques de l’environnement savent détecter les évolutions climatiques qui se produisent à un rythme relativement lent ou à moyen terme. Cependant, comment intégrer un phénomène aussi soudain dans la chronologie de l’avancement du changement climatique ? Même l’Anthropocène est envisagé sur une échelle temporelle relativement longue. Or, rien n’avance plus vite qu’un mégafeu, qui détruira des millions d’hectares en quelques jours. Tous ces éléments expliquent pourquoi nous n’avons pas encore réussi à classifier les mégafeux comme un phénomène lié à la crise environnementale.

Lorsque nous imaginons la fin du monde, nous l’associons souvent à des tremblements de terre et des tsunamis, comme le montre le cinéma-catastrophe hollywoodien, mais elle implique rarement les incendies. Les incendies de forêt entretiennent à peine cette image de fin du monde dans l’imaginaire collectif.
Cette perception tient aussi au fait que le feu est synonyme de foyer, de refuge et de bien-être. Il existe tout un imaginaire paradoxal autour du feu: il est à la fois l’essence de la vie et la force destructrice la plus puissante. Notre évolution et notre histoire biologique sont liées à l’usage du feu et à sa domestication. Pour cette raison, il nous est difficile d’envisager que le feu, élément clé du développement de l’humanité, puisse compromettre les chances de survie de l’espèce sur la planète.

Que nous révèlent ces phénomènes sur nous-mêmes et sur notre relation à la nature ?
Nous devons prendre soin de la nature, tant par intérêt que par altruisme. Cette posture contredit l’extractivisme, l’idée que la nature est à notre service et que nous devons l’exploiter au maximum pour obtenir tout ce que nous pouvons. Mais elle s’oppose aussi à l’idée selon laquelle la nature serait fondamentalement bienveillante et qu’il faut s’en éloigner pour ne pas la blesser ni la dégrader. Les récits conservationnistes qui soutiennent que la nature se débrouillerait très bien sans les humains sont également nuisibles pour elle. Lorsqu’on parle de nature, il faut parler d’une nature que nous valorisons, qui nous est utile, dont la configuration (qu’elle soit esthétique, philosophique ou matérielle) a du sens pour nous. Je ne connais aucune nature indépendante de l’espèce humaine. Ce qui m’intéresse, ce sont ces rapports entre l’homme et la nature dans lesquels nous pouvons intervenir, même si cet équilibre est en constante évolution. Il est inévitable qu’il existe une vision anthropocentrique de la nature, et c’est pourquoi il est si important de la protéger et de la préserver.

Nos relations interpersonnelles seraient bien plus démocratiques si nous faisions preuve de plus d’attention au monde non humain, qu’il s’agisse d’écologie ou de nature. Qui suis-je en tant que personne dans une société qui se nourrit d’animaux ?

Le lien entre les droits des animaux et la crise climatique gagne du terrain dans le champ de l’écologisme et nous oblige à repenser notre relation avec les êtres qui ne sont pas humains. Faut-il faire de même avec les arbres et les forêts ?

Il s’agit d’une analogue pertinente, car lorsque les êtres humains entrent en relation entre eux en impliquant d’autres êtres non humains, comme les animaux ou les arbres, leurs interactions ne sont pas les mêmes. Nos relations interpersonnelles seraient beaucoup plus démocratiques si nous accordions davantage d’attention au monde non humain, qu’il s’agisse d’écologie ou de nature. Qui suis-je en tant que personne dans une société qui se nourrit d’animaux ? D’autre part, je n’entends pas m’identifier directement aux arbres ou aux animaux ni leur accorder un statut équivalent à celui des êtres humains. Cela me semble absurde.

En revanche, ne faudrait-il pas envisager les arbres comme des sujets de droit dans le cadre du problème posé par le mégafeu ?
Je ne le pense pas. Les mégafeux ne sont pas des êtres mais des conséquences, tout comme les animaux que nous élevons pour nous nourrir. Tout d’abord, il faut examiner le cadre interhumain de la question. Je ne souscris pas à l’hypothèse Gaia, mais je me place comme Noé, qui n’accordait pas de droits aux animaux, mais les accueillait dans son arche et fit ce que Dieu lui ordonna. J’ai des doutes sur l’octroi du statut de sujet à des êtres qui ne se considèrent pas comme tels. Nous risquons de retomber dans la même idée qui nous fait perdre la raison, celle selon laquelle, pour respecter tous les êtres et se connecter avec eux, il faut les considérer comme égaux et identiques. Au lieu de cela, il faudrait intégrer cette pluralité dans nos relations, et c’est ce que j’ai proposé dans La démocratie aux champs (La démocratie dans les champs). Il est absurde d’accorder des droits aux vers. Cultiver la terre suppose écouter la nature, la prendre soin d’elle, l’observer sans la détruire et veiller à ce que les conditions nécessaires à sa survie soient respectées. Nous pouvons faire tout cela sans recourir à la loi.

Quel est le message principal de votre livre ?
Je soutiens que pour sauver les forêts, il faut apprécier, comprendre et identifier les moyens de prendre soin de la nature, en plus d’interdire les activités qui contribuent au réchauffement climatique et qui détruisent les forêts et les rendent vulnérables. En définitive, il faut limiter l’action des grandes multinationales. Il faut aussi repenser notre vision romantique et contemplative de la nature.

Un message politique important est qu’il faut cesser de penser que les solutions viendront du haut et qu’il est nécessaire une classe d’experts pour conseiller les décideurs. Cette idée d’expertise a isolé la société civile et l’a privée de son droit de s’exprimer. Depuis des années, les petits agriculteurs sont considérés comme des rustres et des sans-grades. Aujourd’hui, nous réalisons que ce sont justement les personnes sous-estimées qui sont les mieux placées pour proposer les solutions adaptées.

La découverte tardive des anciens savoirs forestiers présente une importance politique majeure, car c’est précisément là que résident les solutions les mieux adaptées à chaque territoire. L’incendie est un phénomène global, mais les solutions doivent être locale. Le livre part de cette relation repositionnée (sur le terrain, entre l’homme et la forêt) pour en faire un cadre, un paradigme de la meilleure manière d’habiter la planète et d’organiser le travail autour de la forêt.

Pour cela, faut-il adopter une vision politique commune ? Ne pourrait-on pas aussi envisager une politique forestière communautaire au sein de l’Union européenne ?
L’Europe est appelée à jouer un rôle fondamental pour freiner les principaux foyers du réchauffement climatique (comme l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre), des foyers qu’il est presque impossible de contrer individuellement ou collectivement. En France, l’Office national des forêts et les organismes qui gèrent les forêts dépendent du Ministère de l’Agriculture. Cela pose un vrai problème, car le Ministère de l’Agriculture accuse un grand retard en matière de transition écologique. La gestion des forêts devrait être transférée au Ministère de l’Environnement.

En Amazonie, quelque chose d’intéressant s’est produit. L’ancien président brésilien Jair Bolsonaro considérait la forêt comme sienne, tout comme le président indonésien Suharto qui a vendu « sa » forêt du Sumatra à l’entreprise sud-coréenne Daewoo. Ces chefs d’État, à tendance néofasciste, se considèrent comme les maîtres de leurs pays et les vendent au plus offrant.

Les États, qui devraient protéger l’intérêt public, devraient suivre l’approche d’Elinor Ostrom et commencer à considérer les forêts comme faisant partie de notre patrimoine commun

Il est indispensable de développer une politique européenne qui reconnaisse les forêts comme un bien commun à préserver. Il devrait aussi exister une politique de protection des forêts contre les plantations inappropriées. Les États, qui sont censés protéger l’intérêt public, devraient suivre l’approche d’Elinor Ostrom et commencer à considérer les forêts comme faisant partie de notre bien commun.

Cette interview a été traduite de l’anglais vers l’espagnol par El Salto.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.