Alors que la décarbonisation avance trop lentement et que la Terre se réchauffe plus rapidement que prévu, certaines voix du mouvement climat plaident désormais pour financer des recherches publiques sur les technologies de géo-ingénierie solaire. Le cas pour des solutions climatiques autrefois impensables devient‑il plus solide ?
Le milliardaire voyou T. R. Schmidt met au point un lanceur destiné à projeter dans la stratosphère d’importantes quantités de soufre. Son but est simple: refroidir une Terre trop chaude et ainsi contrarier les dégâts que le changement climatique provoque. Ses efforts inspirent à la fois l’espoir et la terreur, divisant le monde en deux camps: ceux qui s’opposent à ses expériences et ceux qui les soutiennent.
Ceci est le synopsis fondamental de Termination Shock, un roman de science-fiction spéculative sur le climat publié en 2021 par Neal Stephenson. Le livre met en évidence certaines des controverses majeures entourant les technologies de géo-ingénierie solaire: leurs conséquences imprévues pour l’environnement, l’absence de coopération internationale dans leur utilisation et les dangers d’un déploiement unilatéral par des acteurs privés, sans surveillance publique.
Mais il fait aussi écho à certaines expérimentations en cours. En 2022, la startup américaine Make Sunsets, propriété de l’alter ego réel de Schmidt, l’entrepreneur Luke Iseman, a testé deux ballons météorologiques au Mexique, dans la Basse-Californie. Ils contenaient du dioxyde de soufre. Le but était de diffuser ce composé dans la stratosphère afin de réfléchir la lumière du soleil, puis de mesurer les effets de refroidissement.
L’expérimentation a provoqué une forte réaction du gouvernement mexicain, qui a commencé à élaborer une nouvelle législation visant à interdire toute utilisation non autorisée de technologies qui altèrent le climat. Devenue le premier pays à adopter des lois sur la géo-ingénierie solaire, elle a ensuite fait pression sur d’autres pays pour établir des normes planétaires communes sur l’usage de telles technologies. Mais jusqu’à présent, il n’existe ni consensus politique ni consensus scientifique sur le fait que les efforts de géo-ingénierie solaire (aussi appelés gestion du rayonnement solaire – GRS) puissent causer plus de mal que de bien.
Refroidissement par des moyens artificiels ?
La géo-ingénierie désigne des tentatives de refroidir la planète par deux méthodes très différentes: retirer le dioxyde de carbone de l’atmosphère, ou dévier le rayonnement solaire entrant.
Parmi les deux, la première – connue sous le nom de séquestration du carbone ou captage et stockage du carbone (CSC) – est généralement la moins controversée, en partie parce qu’elle peut être réalisée par des moyens naturels. Par exemple, des « stratégies d’émissions négatives » comme la séquestration du carbone dans les sols agricoles visent à stocker le carbone dans les sols agricoles.
Il y a de bonnes raisons d’avoir confiance dans le sol. Les sols contiennent deux à trois fois plus de carbone que l’atmosphère, et les plantes consomment environ un tiers du CO2 produit par l’homme. Selon les estimations, les sols pourraient séquestrer plus d’un milliard de tonnes de carbone supplémentaires chaque année. Concrètement, ce qu’on appelle le « farming du carbone » pousserait les agriculteurs à privilégier certains types de cultures pérennes, comme le miscanthus, le peuplier, le saule ou les graminées classiques, qui stockent davantage de carbone dans le sol.
Le carbone peut aussi être capté et stocké sous terre par des moyens technologiques. Comme l’exprime le philosophe Benjamin Bratton, « au lieu d’extraire quelque chose du sol et de le rejeter dans le ciel, vous retirez quelque chose du ciel et le mettez dans le sol ». Bien que la méthode la plus efficace soit contestée, la nécessité de la séquestration du carbone ne l’est pas. En mars 2024, la concentration mesurée de dioxyde de carbone dans l’atmosphère était de 425 parties par million (ppm) – soit une hausse de 50 % par rapport aux chiffres préindustriels.
Selon l’organisation environnementale 350.org, ainsi que de nombreux climatologues, le niveau « sûr » de CO2 dans l’atmosphère est de 350 ppm. Cela implique non seulement qu’il faut cesser d’émettre davantage de carbone, mais aussi qu’il faut capturer une grande partie du carbone déjà présent. C’est pourquoi l’objectif souvent évoqué d’une économie net zéro n’est pas suffisant. En 2024, nous sommes déjà dans ce que Bruno Latour, philosophe français, appelait un « nouveau régime climatique ». Pour stabiliser notre climat, il faut suivre un scénario d’émissions négatives.
Leçons tirées des catastrophes naturelles
La véritable controverse débute avec la seconde méthode de la géo-ingénierie. En déviant le rayonnement solaire, une partie de la chaleur du soleil ne parvient pas dans notre atmosphère et n’est donc pas piégée par l’effet de serre. Cette désolarisation partielle exercera un effet rafraîchissant sur la surface de la Terre. Sa variante la plus discutée et la plus développée jusqu’à présent est l’« injection d’aérosols dans la stratosphère » (IAS). C’est ce sur quoi Make Sunsets, et, du reste, T. R. Schmidt, expérimentaient, s’inspirant d’un phénomène naturel: l’éruption d’un volcan et les aérosols qui refroidissent l’atmosphère qui en découlent.
Parmi toutes les solutions potentielles à l’urgence climatique, la géo-ingénierie solaire semble être la moins souhaitable.
Lorsque le mont Tambora, en Indonésie, entra en éruption en 1815, il libéra un immense nuage de particules qui se répandit rapidement par les courants d’aire stratosphériques, formant finalement un voile invisible d’aérosols autour de la Terre. Pendant des années, le climat global se réfrigéra (selon des simulations, d’environ 1 degré Celsius). L’année suivante devint connue en Europe et en Amérique du Nord comme une « année sans été ». On y vit des mouvements massifs de populations, des récoltes qui échouèrent, des famines, des émeutes alimentaires, des épidémies et des troubles sociaux à travers le monde. Ce sont ces effets de refroidissement qui ont attiré l’attention de certains chercheurs qui soutiennent qu’il pourrait être nécessaire d’inclure ces technologies dans notre stratégie climatique.
Une ruse capitaliste ?
Parmi les solutions possibles à l’urgence climatique, la géo-ingénierie solaire semble être la moins désirable. Les mouvements et les discours écologistes la considèrent généralement comme un « technofix » illusoire, sinon une stratégie de retardement destinée à faire paraître moins pressante la transition hors des énergies fossiles. Après tout, si l’on commence à croire que l’on peut manipuler le climat de manière efficace, les gouvernements pourraient être encore moins enclins à supprimer les combustibles fossiles aussi rapidement qu’il le faudrait.
Encore plus inquiétantes pourraient être les conséquences d’une intervention massive dans un système climatique par ailleurs fragile. Perturber les schémas météorologiques, endommager largement les écosystèmes, polluer la planète et dégrader la santé publique – avec de tels risques, que reste-t‑il à discuter ?
Le courant anti-industriel est puissant dans le mouvement vert et considère la technologie et la civilisation technologique comme un problème en soi; il prône plutôt des solutions basées sur la nature. Il soutient que c’est notre aliénation par rapport au monde naturel qui a provoqué une telle indifférence envers la santé de la planète, et qu’il faut donc nous reconnecter à la nature plutôt que de compter sur des solutions technologiques. De même, la gauche verte anti-capitaliste voit la géo-ingénierie comme une pseudo-solution capitaliste.
Des experts ont également exprimé leurs réserves. En 2022, des scientifiques préoccupés provenant d’universités et d’instituts de recherche du monde entier ont lancé l’initiative « accord de non-utilisation de la géo-ingénierie solaire ». Dans une lettre ouverte, ils appelèrent à « une action politique immédiate des gouvernements, des Nations Unies et d’autres acteurs afin d’empêcher la normalisation de la géo-ingénierie solaire en tant qu’option de politique climatique ». Plus de 450 chercheurs ont depuis signé la lettre. Selon les signataires, toute tentative d’ouvrir une discussion sur la géo-ingénierie solaire permettrait simplement de légitimer ce qui devrait rester tabou. L’initiative vise principalement à resserrer les restrictions existantes – après tout, une moratoire partiel sur le développement de la géo-ingénierie solaire avait été déclaré lors de la Convention sur la diversité biologique des Nations Unies en 2010.
Cependant, exclure la géo-ingénierie solaire de l’ensemble des options légitimes pour lutter contre le réchauffement planétaire pourrait se retourner contre nous. Holly Jean Buck, professeure associée en environnement et durabilité à l’Université de Buffalo à New York, a répondu à cette lettre ouverte en affirmant que si une interdiction de la géo-ingénierie était appliquée, toute possibilité de recherche publique, financée et transparente sur ses risques et ses avantages disparaîtrait. Cela ouvrirait à son tour le champ à des recherches dangereuses, clandestines et illégales qui pourraient donner lieu à des scènes comme celles décrites dans le roman de Stephenson. En bref, si la recherche est interdite, le risque de tests de géo-ingénierie par des acteurs hors-la-loi et irresponsables augmente.
La géo-ingénierie comme réponse d’urgence
En mai, The Guardian a interrogé des centaines de climatologues du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) sur le degré de réchauffement global qu’ils anticipent. Les résultats sont sobres: près de 80 % des répondants prévoient des températures au moins 2,5 degrés Celsius au-dessus des niveaux préindustriels. Un article de 2018 publié dans Nature avait déjà montré qu’il y avait une « forte probabilité » que le seuil « sûr » de 1,5 degré Celsius soit franchi d’ici 2030, et non pas d’ici 2040 comme le prévoyait le GIEC. Selon les auteurs, cela résultait de trois tendances: des émissions en hausse, des cycles climatiques naturels et une diminution de la pollution atmosphérique.
« Les gouvernements assainissent la pollution de l’air plus rapidement que ne l’avaient supposé le GIEC et la plupart des modélisateurs climatiques », notent les auteurs de l’étude. « Les aérosols, y compris les sulfates, les nitrates et les composés organiques, réfléchissent la lumière du soleil. Ce bouclier d’aérosols a maintenu la planète plus froide, peut-être jusqu’à 0,7°C globalement. »
Le climatologue James Hansen a ensuite averti que réduire les émissions d’aérosols provenant des industries, et surtout du transport maritime, pourrait entraîner une augmentation des températures mondiales. Autrement dit, la pollution de l’air a jusqu’ici fait ce que l’injection d’aérosols stratosphériques vise: refroidir la planète grâce aux propriétés réfléchissantes des petites particules. D’une certaine manière, nous faisons déjà de la géo-ingénierie de la planète – non intentionnellement, mais comme effet secondaire de la pollution industrielle.
En Chine, une lutte de longue haleine contre la pollution a entraîné une baisse de 90 % des émissions de dioxyde de soufre, sauvant des centaines de milliers de vies, mais contribuant à une hausse moyenne de 0,7 °C de la température moyenne du pays sur la même période.
Avec un scénario de dépassement de la barre des 1,5 °C qui devient de plus en plus probable, il n’est pas surprenant que certaines voix progressistes envisagent sérieusement l’idée de la géo-ingénierie solaire.
Une voie vers une décarbonisation profonde
Dans une récente collection d’essais dirigée par Andreas Malm, Holly Jean Buck et J. P. Sapinski, un groupe d’auteurs réfléchit à la nécessité éventuelle de mesures de géo-ingénierie à l’ère du dépassement de la température. Contrairement à l’idée que les géotechnologies ne seraient que des « technofixes » capitalistes protégeant les gouvernements de la nécessité d’une transformation radicale, Malm, une voix influente du mouvement climatique, soutient que la géo-ingénierie solaire pourrait réussir à long terme à condition qu’il y ait un passage d’une économie de marché libre à une planification démocratique. Dans ce scénario, un planificateur central dirigerait un effort temporaire visant à mettre en place un programme global de géo-ingénierie solaire où tous les États coopèrent pour l’intérêt général, et où les acteurs privés orientés par le profit en seraient exclus.
Le livre plaide en faveur d’une « écologie politique critique de la géo-ingénierie », soutenant que nous devrions éviter les présupposés technophiles et technophobes concernant ces technologies et les considérer comme faisant partie d’une stratégie complexe et bien conçue d’urgence climatique impliquant une décarbonisation profonde et une adaptation.
La coopération internationale nous permettrait de mieux comprendre aussi bien les risques que les possibilités des technologies dont nous savons si peu de choses.
Il s’agit aussi d’une stratégie qui, selon une étude récente, gagne en ecclésiose chez les pays du Sud global. « La caractéristique qui distingue le Nord et le Sud globaux et qui s’avère la plus significative lorsqu’il s’agit de la façon dont la géo-ingénierie est perçue, est l’âge moyen de la population d’un pays », souligne-t-elle. « Ceux qui vivent dans un pays où la population est plus jeune tendent à exprimer un soutien nettement plus fort aux technologies d’intervention climatique. » Cela fait partie d’une tendance plus large: les générations plus jeunes qui devront faire face aux effets de la crise climatique bien au-delà du présent tendent à être, en général, plus réceptives aux réponses qui y répondent.
Aucune ingénierie sans recherche
Plutôt que de décréter des moratoires sur la géo-ingénierie et d’ouvrir ainsi la porte à des initiatives privées et non surveillées, la communauté internationale devrait viser ce que Buck et d’autres (dont des experts nommés par l’ONU) préconisent: « créer un réseau mondial de centres de recherche climatiques pour produire des recherches fiables et légitimes sur la géo-ingénierie solaire ». Cette coopération internationale nous permettrait de mieux comprendre les risques et les possibilités de technologies que nous connaissons si peu.
Selon Buck, un modèle pour ce réseau pourrait être les centres CGIAR qui promeuvent la sécurité alimentaire, l’agroécologie et la recherche visant à prévenir la famine. Malheureusement, nous ne sommes pas encore proches d’un tel dispositif: la recherche sur la géo-ingénierie est dispersée, marginale et insuffisamment financée publiquement. Actuellement, le principal centre de modélisation de l’ingénierie solaire est le Harvard Solar Geoengineering Research Program (HSGRP), soutenu par 16 millions de dollars de financement philanthropique de particuliers et de fondations privées. Cette absence de supervision publique n’est ni souhaitable ni nécessaire.
À l’heure actuelle, il existe au moins deux programmes de recherche publics qui méritent d’être mentionnés: l’initiative Earth’s Radiation Budget (ERB) au sein de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) américaine, et les trajectoires géo-ingénierie et émissions négatives en Europe (GENIE). Contrairement à diverses initiatives de moratoire, la meilleure voie à suivre pourrait être d’étendre ce type d’infrastructures publiques, afin d’orienter le domaine des technologies qui altèrent le climat vers la coopération internationale et la recherche interdisciplinaire.
Réalisée de manière transparente et en consultation avec le public, la recherche serait la meilleure façon de déterminer si l’ingénierie solaire doit devenir une composante d’une stratégie climatique viable ou si elle est une impasse technologique dont les dangers l’emportent sur ses bénéfices. Comme l’affirme le philosophe Peter Singer, « nous n’avons actuellement aucune idée de savoir si les risques d’un essai de la SRM pèsent plus que les risques de ne pas l’essayer. Il serait sage d’essayer de le savoir ».
