À mesure que les failles du paradigme dominant fondé sur une croissance illimitée deviennent de plus en plus apparentes, la décroissance est de plus en plus envisagée comme une alternative tangible. Bien loin d’être une notion radicale confinée au domaine des débats abstraits, elle pourrait détenir la clé d’un monde plus juste et plus durable. Un livre ambitieux, L’avenir est la décroissance : Guide vers un monde au‑delà du capitalisme (Verso, 2022), se propose d’être une feuille de route vers un futur dépourvu de croissance.
Le dérèglement climatique, l’écart croissant entre les plus riches et les plus pauvres, le fossé entre le Nord et le Sud, et la pandémie qui persiste ont démontré que le modèle économique dominant fondé sur la croissance n’est pas adapté. Mais quelle est l’alternative ?
La pandémie s’est avérée être un moment charnière important pour le débat sur la décroissance. D’un côté, les partisans de la croissance économique ont utilisé les confinements comme preuve de ce à quoi pourrait ressembler une société décroissante, même si notre modèle économique dépendant de la croissance a été en partie responsable de la propagation de la pandémie. Les partisans de la décroissance, quant à eux, ont profité de l’occasion pour clarifier leur proposition et insister sur la nécessité urgente de passer à une économie post-croissance. La décroissance est entrée dans le débat public comme jamais auparavant. Comme le montre le chercheur Timothée Parrique, elle est même présente dans le plus récent rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).
La critique d’un système économique fondé sur la croissance n’est pas nouvelle. En 2022, nous célébrons le cinquantième anniversaire du rapport fondateur Les Limites à la croissance. Publié en 1972, une équipe de scientifiques dirigée par Donella Meadows avertissait que la consommation de ressources d’une économie en croissance était insoutenable. Dans les décennies qui ont suivi, diverses alternatives à une économie fondée sur la croissance ont été proposées, notamment une économie à état stationnaire, la post‑croissance, l’économie donut et la décroissance.
Les différences entre ces propositions ne sont pas qu’issues de simples distinctions sémantiques. Bien qu’elles puissent se recouper, elles représentent des visions différentes de l’ampleur du changement, du rôle de la politique et du conflit entre approches bottom-up et top-down, ainsi que du type de mesures qu’elles impliquent. Là où elles convergent, c’est dans leur critique essentielle d’une économie fondée uniquement sur la croissance économique. On la voit comme vouée à l’échec face aux limites planétaires, tout en contribuant à une répartition sociale et géographique des richesses injuste.
The Future is Degrowth: A Guide to a World beyond Capitalism de Matthias Schmelzer, Andrea Vetter et Aaron Vansintjan fait partie de cet effort plus large visant à proposer des alternatives équitables, écologiques, sociales et économiquement soutenables à une économie dépendante de la croissance. Et quelle réussite ! Le titre énonce clairement l’intention des auteurs: proposer une alternative claire au système actuel et une vision précise du futur que cette « guide vers un monde au‑delà du capitalisme » peut impulser. Mais pour justifier véritablement pourquoi une alternative au système actuel est nécessaire, il faut expliquer en quoi la situation actuelle n’est pas soutenable. Le livre peut ainsi être divisé en deux parties : la première sur la croissance économique et ses limites, la seconde présentant l’alternative qu’est la décroissance.
L’insoutenabilité de la croissance économique
Le livre s’ouvre sur deux chapitres dédiés à la définition de la croissance économique, à ses attributs majeurs et aux différentes critiques de la croissance. Le sous-chapitre « Définir la décroissance » n’apparaît qu’à la page 191, comme si les auteurs tenaient vraiment à s’assurer que le lecteur comprenne pourquoi un système dépendant de la croissance n’est plus viable.
Dans le premier des deux chapitres consacrés au concept de croissance, les auteurs discutent du paradigme de la croissance et de sa prise en main hégémonique au point que « la croissance semble être une valeur positive incontestable au centre d’un réseau d’idées et de sens commun quotidiens ». Cette valeur agit à la fois pour justifier et pour contraindre « silencieusement les individus dans des rapports de pouvoir et de hiérarchie — y compris les rapports sociaux de production tels que le travail salarié ».
Le deuxième chapitre est consacré à sept critiques de la croissance : les critiques écologiques, socio‑économiques, culturelles et féministes, ainsi que la critique du capitalisme, l critique de l’industrialisation et la critique Sud‑Nord. Les auteurs détaillent les arguments et exposent les positions variées qui existent à l’intérieur de ces critiques. Par exemple, dans le cadre plus large du débat sur la durabilité, les partisans de la décroissance seraient « plus enclins à une critique du capitalisme que les partisans d’une économie à état stationnaire ou de la post‑croissance ».
L’examen conjoint de ces critiques est essentiel à la fois pour assurer une réponse efficace à de multiples crises et, comme le préviennent les auteurs, pour éviter une appropriation (extrême) de la décroissance et de ses idées par l’extrême droite. Alors que le camp politique de droite privilégie majoritairement une politique axée sur la croissance, il existe aussi une critique réactionnaire de la croissance au sein de la droite ethnonationaliste. Cette faction soutient que, à mesure que les ressources se raréfient, la consommation globale doit diminuer, mais que leurs propres populations doivent continuer d’y avoir accès. Clairement, il faut rejeter cette logique qui est explicitement rejetée par celles et ceux qui soutiennent la décroissance telle qu’elle est conçue dans ce livre.
Il est important de noter que les changements requis ne seront pas seulement économiques ou politiques. Des transformations potentiellement encore plus difficiles à opérer au niveau psychologique seront aussi nécessaires.
L’alternative de la décroissance
Après avoir expliqué en détail les problèmes posés par la croissance, les auteurs passent à l’alternative. Mais qu’est-ce que la décroissance exactement ? Pour eux, au‑delà d’un concept strictement défini, la décroissance est « un mouvement en mouvement » qui « devrait être envisagé comme un terme‑cadre englobant divers mouvements et cadres théoriques à gauche ». Il est clair que ce livre, pensé comme un guide, s’adresse à des personnes de gauche. Tout en reconnaissant l’existence d’une gauche productiviste, les auteurs défendent l’idée que la décroissance peut — et doit — être adoptée tant par les écologistes que par les acteurs de la gauche. Si les premiers peuvent être plus faciles à convaincre, les seconds présentent un véritable défi.
La seconde partie du livre explore la compréhension de la décroissance et les moyens d’y parvenir. Quatre chapitres sont dédiés aux visions de la décroissance, aux trajectoires menant à la décroissance, à la mise en œuvre concrète de la décroissance et à l’avenir de la décroissance. Les auteurs se réfèrent à trois critères d’évaluation des alternatives sociales proposés par Erik Olin Wright — désirabilité, viabilité et faisabilité — et consacrent un chapitre à chacun.
Le premier explique la désirabilité de la décroissance et met l’accent sur les visions de celle‑ci, en précisant qu’elle est un concept contesté et pluriel, appréhendé différemment par les diverses tendances de la décroissance. Ces courants sont, d’abord, la tendance institutionnelle; ensuite, la tendance axée sur la suffisance; puis la tendance du commoning, ou économie citoyenne; ensuite la tendance féministe; et enfin la tendance post‑capitaliste et critique de la mondialisation. Malgré ces différences, les auteurs soutiennent que les recouvrements entre ces courants permettent de les voir comme « des courants dans un fleuve agité, chacun avec ses propres caractéristiques mais voyageant dans des directions similaires ».
Une caractéristique centrale de la décroissance est qu’elle ne signifie pas nécessairement « moins », mais plutôt « autre chose », et souvent « autrement ». Le livre présente trois principes qui soutiennent sa traduction en une transformation concrète : 1) la justice écologique mondiale, 2) la justice sociale et l’autodétermination, et 3) la refonte des institutions et des infrastructures. Le principal défi de la décroissance se concentre ainsi sur ce troisième point : « la condition préalable à une société de décroissance serait donc de restructurer toutes les institutions sociales pertinentes afin qu’elles puissent fonctionner sans croissance économique, ou de créer de nouvelles institutions indépendantes de la croissance qui puissent assumer les fonctions des institutions existantes ».
Il est important de noter, comme le soulignent les auteurs, que les changements requis ne sont pas seulement économiques ou politiques. Des transformations potentiellement encore plus difficiles sur le plan psychologique seront aussi nécessaires. Comme le montre Georgios Kallis, éminent chercheur sur la décroissance, dans son ouvrage Limits, les cadres mentaux autour de la consommation, de l’accumulation et de la croissance dépendent du lieu et du temps historiques. Dans un contexte historique et social donné, il peut exister une compréhension commune que l’économie fondée sur la croissance fait partie de nos vies; mais de nombreux exemples historiques démontrent des compréhensions communes différentes. Un avenir de décroissance est donc possible et peut aussi dépendre d’un point de vue sur les cadres mentaux.
Le chapitre 5 aborde la viabilité de la décroissance, en dressant six voies possibles : (1) la démocratisation de l’économie, c’est‑à‑dire le renforcement des biens communs, une économie fondée sur la solidarité et la démocratie économique ; (2) la sécurité sociale, la redistribution et les plafonds de revenus et de patrimoine ; (3) une technologie conviviale et démocratique ; (4) la redistribution et la revalorisation du travail ; (5) un démantèlement et une reconstruction équitables de la production ; et (6) la solidarité internationale. L’orientation est principalement politique, mais les auteurs précisent que le changement dépend néanmoins d’un mélange entre action collective, transformation locale et réformes politiques.
Le livre se penche ensuite sur la faisabilité de la décroissance et la capacité de la réaliser. Une fois encore, les auteurs s’appuient sur Erik Olin Wright et ses trois stratégies de transformation : 1) les « stratégies interstitielles » (institutions alternatives existantes telles que les coopératives ou les organisations communautaires) ; 2) les « stratégies symbiotiques » (formes de coopération entre les différentes forces sociales et les représentants du système politique) ; et 3) les « stratégies rupturales » (confrontation révolutionnaire). Si la troisième voie est rare dans les débats sur la décroissance, les approches interstitielles et symbiotiques sont fréquemment discutées et « régulièrement juxtaposees ».
Pour les auteurs, l’atteignabilité de la décroissance dépend d’un équilibre entre des propositions descendantes axées sur les politiques (par exemple la réduction du temps de travail ou des plafonds de revenus) et des alternatives ascendantes, à faible échelle, des projets auto‑organisés qui fonctionnent sans ou même contre l’État. Cette conclusion est particulièrement pertinente pour l’écologie politique, car elle proposerait une voie permettant de rassembler ONG écologistes, citoyens et partis politiques autour d’une stratégie de transformation.
L’avenir est la décroissance
Comme le titre l’indique, ce livre est bien un guide. Mais il est bien plus que cela : une analyse solide des défaillances d’une économie fondée sur la croissance, un panorama des différentes approches qui s’y opposent et leur convergences (ou non) dans leurs objectifs. Écrit à un moment opportun, ce livre s’adresse aussi bien à ceux qui découvrent l’idée de décroissance qu’à ceux qui en connaissent déjà le terme.
L’avenir est la décroissance est sans doute l’un des ouvrages les plus complets sur le concept de décroissance, discutant de manière claire et approfondie la nécessité de penser au‑delà de la croissance économique et pourquoi et comment la décroissance constitue une alternative. Oui, la décroissance est à la fois une « provocation » et un projet utopique, mais elle est aussi quelque chose de souhaitable, de viable et d’accessible. Cet ouvrage est une lecture essentielle tant pour les acteurs des mouvements de la société civile que pour les décideurs politiques, car il parvient à être extrêmement ambitieux tout en restant réaliste. Il offre les outils pour bâtir une nouvelle hégémonie fondée sur la durabilité écologique et la justice sociale et économique.
Le livre se termine par plusieurs sujets qui méritent d’être approfondis dans le cadre de la réflexion sur la décroissance, tels que la classe et la race, la géopolitique et l’impérialisme, et les technologies de l’information. Ces pistes démontrent que le débat autour de la décroissance peut et doit se poursuivre. Un avenir alternatif est possible ; il dépend de nous de le rendre réel. La décroissance est‑elle cet avenir ? De nombreuses caractéristiques de notre époque — stagnation séculaire, inquiétudes géopolitiques liées à la sécurité énergétique, vieillissement démographique et inégalités extrêmes — pointent vers une forme de décroissance (maîtrisée ou non) comme solution et donc comme futur. Le défi consiste désormais à définir une politique capable de gérer ces mutations de manière juste et démocratique. Ce livre propose un guide clair.
Cet article (ou interview) fait partie de nos archives étendues qui retracent le dialogue continu sur les modèles économiques postcroissance, la politique de la postcroissance et la signification plus profonde du passage au‑delà du paradigme de la croissance. Vous pouvez trouver d’autres essais et interviews sur la question « au‑delà de la croissance », mettant en avant des penseurs et des militants tels que Jason Hickel, Kate Raworth, Tim Jackson et Mariana Mazzucato sur cette page.
