Dominique Barthier

Europe

La Société de la Neige Fondante

En Autriche, le ski fait partie intégrante de l’identité populaire, mais le réchauffement climatique pousse les sports d’hiver à s’installer de plus en plus haut et à toucher des publics de plus en plus divers. Les mutations démographiques et l’insuffisance des solutions techniques obligent à remettre en question la monoculture du ski. Pour l’instant, toutefois, les visions alternatives pour la région alpine peinent à trouver leur place.

« Vendredi soir, j’ai sorti mes skis / mis dans ma voiture et j’ai pris la route / Vers le Stubaital ou Zell am See / Car là-haut, sur les sommets / Ils ont toujours la meilleure neige ! »

Alors commence Schifoan (Skiing), l’une des chansons pop les plus prisées d’Autriche. Depuis près d’un demi-siècle, cette ode au ski ne se contente pas d’être une musique d’ambiance pour les divertissements hivernaux d’Autriche; on pourrait presque dire qu’elle est l’hymne officieux de la république alpine.

Pourtant, cinq décennies après sa sortie, tout n’est pas au beau fixe sur les hauteurs des montagnes. Le changement climatique et la hausse des températures privent de neige les stations de ski les plus cruciales. Cela concerne particulièrement les domaines skiables situés à basse altitude. Même les solutions habituelles ne fonctionnent pas: dès que le thermomètre affiche 3 degrés Celsius, la neige artificielle ne peut se déposer, rendant les canons à neige inutilisables. Les stations plus petites sont les plus touchées, compte tenu du coût d’exploitation des canons lorsque ceux‑ci tournent: la neige artificielle coûte environ 3,5 à 5 euros le mètre cube à produire. Depuis le tournant du millénaire, plus de vingt stations autrichiennes ont été contraintes de fermer, et des opérateurs de téléphériques autrefois prospères ont cessé leurs activités ou se trouvent en redressement.

Ceci pourrait devenir une source de douleur nationale aiguë. Depuis les années 1970, le ski – et ses héros comme Franz Klammer et Annemarie Moser‑Pröll – occupe une place éminente dans le patrimoine autrichien.

Un sport pour tous

Les années 1970 furent une décennie de nouveaux départs et de croissance pour l’Autriche. Jusqu’alors, ce petit pays exsangue de l’avant‑Guerre froide était souvent passé inaperçu. Mais la prospérité économique et les libéralisations sociales mises en œuvre par le chancelier Bruno Kreisky attirèrent l’attention internationale – et un souffle nouveau – dans une nation jusque‑là plutôt calme et conservatrice. Parallèlement, les Autrichiens gagnèrent en confiance en eux.

Kitzsteinhorn, 2023. ©Florian Rainer

L’essor économique entraîna une nette augmentation des revenus des Autrichiens. Entre 1971 et 1976, les revenus progres­sèrent jusqu’à 13,8 % par an, et pour le reste de la décennie, ils demeurèrent élevés, proches de 9 % annuels. L’essor du ski et du tourisme hivernal fut une composante essentielle de ce développement et s’imposa comme un élément clé de l’identité collective des générations autrichiennes. Le 5 février 1976, des enfants furent libérés des obligations scolaires à 11 heures pour suivre à la télévision ou à la radio la descente des Jeux olympiques d’hiver d’Innsbruck. Lorsque Franz Klammer, originaire d’un petit village des Alpes autrichiennes, remporta la médaille d’or, tout le pays fut saisi par une euphorie collective.

Dans les années 1990, c’est Hermann Maier qui prit le relais; après un crash spectaculaire lors de la descente masculine aux Jeux de Nagano en 1998, il remporta par la suite l’or en parallèle du Géant et du Super‑G. Ce récit pourrait sembler digne d’un film hollywoodien: d’un échec cuisant à l’exploit suprême, un ouvrier maçon devient un héros du sport. Des décennies durant, ces récits épiques autour des stars du ski autrichien jouèrent un rôle majeur dans le moral national.

La popularité de ces nouveaux joyaux du sport alpestre renforça l’enthousiasme pour le ski comme loisir. Ce qui avait commencé comme une pratique élitiste destinée à une élite aisée devint peu à peu un sport accessible à tous. Des leçons de ski abordables permirent à des enfants du pays d’apprendre les bases. Parallèlement, le tourisme lié au ski devint un moteur économique considérable. Des vallées autrefois peu visités virent leur sort changer et les fortunes des habitants se transformer. Jusqu’au début du XXe siècle, des milliers d’enfants issus de familles d’agriculteurs du Tyrol et du Vorarlberg étaient envoyés chaque année à des marchés appelés Hütekindermärkte, où ils étaient embauchés pour l’été par des fermiers riches du sud de l’Allemagne, qui les traitaient comme des serfs. Aujourd’hui, néanmoins, les opportunités économiques liées à l’essor du tourisme de ski ont permis à leurs descendants d’atteindre des niveaux de prospérité non négligeables.

La ligne de neige qui remonte

Les chiffres de la Chambre de commerce autrichienne parlent d’eux‑mêmes. En 2022, près de 70 millions de nuitées liées au tourisme hivernal ont été enregistrées, générant un chiffre d’affaires de 12,6 milliards d’euros et une valeur ajoutée de 6,7 milliards d’euros. Le secteur emploie environ 250 000 personnes, et environ 70 % des revenus du tourisme hivernal se concentrent dans les régions alpines. Par ailleurs, les visiteurs skieurs dépensent en moyenne environ 25 % de plus par personne et par jour que les touristes estivaux. Depuis plusieurs décennies, les évolutions de l’offre et de la demande permettent à l’Autriche de bénéficier de deux saisons touristiques presque aussi lucratives. La Tyrol demeure un exemple probant: en 1965, elle ne comptait que 5 millions de nuitées hivernales, et en 2019 (avant la pandémie) ce chiffre dépassait les 27 millions. Depuis 1995, elle compte régulièrement plus de touristes en hiver qu’en été.

Ce modèle prospère est désormais menacé. Pourtant, la prise de conscience que le changement climatique mènera à d’importants bouleversements du tourisme de montagne autrichien n’est pas nouvelle. Déjà en 2013, une étude commandée par le ministère fédéral de l’Économie estimait que chaque degré de réchauffement d’ici 2030 ferait monter la ligne de neige d’environ 150 mètres. Environ 190 stations autrichiennes seraient alors situées au‑dessous de la ligne naturelle des chutes de neige, ce qui obligerait l’industrie touristique des zones concernées à proposer de nouvelles offres pour survivre. La secrétaire d’État au Tourisme, Susanne Kraus‑Winkler, en a pris acte. En réponse à des questions du Green European Journal, son cabinet écrivait: « En plus des sports d’hiver traditionnels, les zones situées plus bas devront proposer des offres touristiques nouvelles non liées au ski. » Néanmoins, Kraus‑Winkler demeure convaincue que « des systèmes de production de neige à la pointe de la technologie, des aides à l’ascension durables et une conception innovante permettront de garantir que les stations autrichiennes restent viables pour l’avenir. »

Sportgastein, 2023. ©Florian Rainer

Un code de montagne

Ce problème n’est pas une spécificité autrichienne. Depuis les années 1990, 18 stations de ski ont fermé en Allemagne, et 10 l’ont fait en Alto Adige/Sud Tyrol en Italie. Le déclin qu’a connu la Suisse est encore plus spectaculaire: à la fin de 2022, 69 stations avaient cessé leurs activités et une seule, San Bernardino, osa rouvrir pour la saison 2023/24. Trois cents millions de francs suisses (un peu plus de 300 millions d’euros) sont prévus pour investir dans cette station au cours des prochaines années, les investisseurs misant sur son altitude: les pistes de San Bernardino se situent entre 1 600 et 2 500 mètres d’altitude, ce qui, au moins, garantit la possibilité de produire de la neige artificielle à l’avenir.

Pour autant, quelques lueurs d’espoir subsistent. Une initiative de l’Association Autrichienne des Alpes ouvre une voie vers un avenir alpin plus durable. L’initiative « Mountain Villages » réunit 38 villages en Allemagne, en Suisse et en Italie, qui se sont engagés à respecter les principes de la Convention des Alpes. Ceux‑ci préservent et protègent les habitats naturels et humains des Alpes à travers des principes de prévention, de pollueur-payeur et de coopération. Les villages de montagne veulent devenir des « centres modèles de développement régional qui démontrent le tourisme alpin durable avec l’ensemble de ses traditions pertinentes », avec une attention particulière accordée à « une qualité d’exception en matière de paysage et d’environnement et à l’engagement en faveur de la préservation des valeurs culturelles locales et de la conservation de la nature ». Ils insistent également sur « la responsabilité communautaire, la capacité et l’indépendance, ainsi que sur un comportement respectueux et responsable des visiteurs lorsqu’ils séjournent en montagne ».

Petites entreprises familiales, usage de produits locaux traditionnels et continuité locale sont au cœur du projet, qui insiste aussi sur la plus grande modération possible dans l’expansion des stations et des infrastructures touristiques à grande échelle dans la région montagneuse. « L’objectif est de créer des liens étroits entre producteurs et consommateurs au niveau local et régional, tout en assurant la conservation et l’entretien à long terme des éléments typiques du paysage culturel », expliquent les organisateurs.

Texte de Michael Schmid, photos de Florian Rainer. Traduit de l’allemand par Paula Kirby | Voxeurop.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.