Les prix du pétrole restent le levier qui commande la politique mondiale. Le second retrait des États‑Unis de l’Accord de Paris rapproche Washington d’une version néolibérale des pétrostates contemporains, où la dictature économique se pare des atours du marché. De la Russie à l’Arabie saoudite en passant par le Venezuela, ces pays perçoivent la transition écologique comme une menace pour leurs mégaprofits et mènent des guerres pour préserver leur emprise. Des taxes sur le carbone, des investissements massifs dans le vert et un renversement de la conscience collective pourraient-ils orienter le monde vers une trajectoire moins dystopique ?
En septembre 2024, l’Arabie saoudite a abandonné sa politique consistant à stabiliser les prix du pétrole autour du niveau symbolique de 100 dollars le baril. Ayant cessé les pratiques d’alimentation artificielle des prix, les Saoudiens cherchaient à écarter du marché la Russie et l’Iran, deux pétrostates belliqueux. Le même mois, marqué par deux guerres majeures en Europe de l’Est et au Moyen‑Orient, a été secoué par la tempête Boris en Europe centrale et l’ouragan Helene en Amérique du Nord. Des nouvelles terrifiantes sur des phénomènes climatiques extrêmes rivalisaient d’attention avec des nouvelles politiques extrêmes d’un autre ordre. Alors que plus d’une centaine de pays se lançaient dans des échéances électorales en 2024, y compris un scrutin américain imprévisible, guerre et climat s’imposaient au premier rang de la politique mondiale. Bien sûr, tous ces enjeux n’ont bien sûr rien à voir les uns avec les autres.
Rien que du pétrole.
Qu’est-ce que le prix révèle ?
Nous étions en 1973, et Joe Biden venait tout juste de devenir sénateur junior du Delaware. Après un échec militaire concernant Israël, plusieurs pays arabes imposèrent un embargo pétrolier. Ils nationalisèrent le pétrole qui était auparavant commercialisé par des sociétés transnationales. En coulisses, des responsables gouvernementaux relevèrent le prix du pétrole de façon spectaculaire, le faisant grimper par trois. La décolonisation transforma le pétrole mondial, qui était alors une activité privée aux profits et risques gigantesques, en un réseau d’actifs d’État et de fonds souverains. Entre‑temps, les automobilistes américains passaient des jours dans les files des stations‑service. Coincidence ou non, le président et le vice‑président des États‑Unis démissionnèrent peu après. Les politiciens américains réalisèrent que leur sort dépendait des prix du pétrole.
Le temps passe et le pétrole vole en flèche. En 1991, Vladimir Poutine venait de devenir un jeune fonctionnaire à Saint‑Pétersbourg. Le prix du pétrole approchait de son point le plus bas jamais enregistré – les Soviétiques et les Saoudiens se disputaient la guerre en Afghanistan. Moscou cessait de payer les salaires, et les conducteurs appauvris ne pouvaient plus acheter d’essence. Coincidence ou non, le président soviétique démissionna et le pays s’effondra. Quinze nouveaux États indépendants, dont la Russie et l’Ukraine, émergèrent des décombres. Les responsables russes réalisèrent que leur destin dépendait du prix du pétrole.
Le prix du pétrole est une créature politique. Capricieux et peu diplomate, il a peu à voir avec le coût de production. Il réagit peu aux fluctuations de la demande: que le pétrole coûte 30 ou 100 dollars le baril, on l’achète parce qu’il répond à des besoins vitaux, ce qui signifie qu’on l’achèterait aussi pour 130 dollars. Les marges bénéficiaires de l’industrie pétrolière se tiennent à des niveaux qui n’ont rien à voir avec celles des constructeurs automobiles ou des fabricants d’ordinateurs: des géants face à des lièvres. Tout prix est une relation: lorsque l’on fait le plein, on échange des litres contre autant d’heures de son travail, ou contre cette portion de frein à sa consommation. Le prix du pétrole indique la proportion entre les hydrocarbures et le reste de l’économie – cette relation même entre ressources et travail qui est au cœur du capitalisme. Plus les ressources énergétiques comme le pétrole, l’or et d’autres matières premières coûtent cher, moins d’argent demeure dans le foyer des personnes qui fabriquent la nourriture, les logements ou les ordinateurs. Chacun qui paie ses factures préfère des prix de l’énergie bas et stables. Une immense machinerie de subventions agricoles et énergétiques répond à ces besoins: en taxant le travail productif, les gouvernements du monde versent des trillions chaque année à ceux qui forent et brûlent les combustibles fossiles.
Des prix bas du pétrole faisaient partie de l’ère révolue de la carbonisation. Les marchés semblaient inarrêtables et la Terre illimitée. Depuis, nous avons appris qu’elle est finite et, de surcroît, ses limites se rapprochent dangereusement. Vagues de chaleur, inondations, cyclones, sécheresses, famines, incendies de forêts et permafrost fondant menacent notre survie. Atteignant les limites planétaires, nous remplaçons le carbone par des sources d’énergie moins nocives, mais plus coûteuses. Des prix élevés de l’énergie inciteraient les sources d’énergie bas‑carbone – hydraulique, éolienne, solaire, nucléaire – à proliférer pour concurrencer les énergies fossiles. La nouvelle étape de la décarbonisation exige des prix du pétrole élevés et en hausse, qui puniraient les consommateurs extravagants tout comme les prix élevés d’alcool ou de produits luxueux punissent leurs acheteurs.
Le piège, c’est que si des prix bas freinent la décarbonisation, des prix élevés enrichissent les pétrostates.
Mais il y a un piège. Augmenter le prix du plein ou celui des charges des batteries provoquerait des difficultés majeures lors des scrutins dans de nombreux pays démocratiques. Cela suffirait à instaurer un tabou démocratique sur tout ce qui augmente le coût de l’énergie, mais il y a davantage encore. Des prix élevés de l’énergie bénéficieraient à des pétrostates autoritaires qui nous vendent le pétrole et le gaz que nous tentons de ralentir dans notre transition. En utilisant leurs profits imprévus, ces pays déclenchent des guerres, diffusent de la désinformation et reproduisent la pollution. Le piège est que, while des prix bas du pétrole freinent la décarbonisation, des prix élevés enrichissent les pétrostates. Notre incapacité à trouver le juste milieu entre ces deux extrêmes, ou à changer les règles du jeu, nourrit la crise.
Il y a environ cent ans, le sociologue hongrois Karl Mannheim rapprocha idéologie et utopie. N’étant pas marxiste, il estimait que « les idées étaient des produits de leur temps et du statut social de leurs promoteurs ». Mannheim voyait l’idéologie comme un filet de concepts qui légitime l’ordre établi, et l’utopie comme l’imagerie qui subvertit cet ordre en présentant des alternatives possibles. Les utopies, écrivait‑il, « rompaient les liens de l’ordre existant, et ce qui était une idéologie ne servait qu’à masquer sa réalité ».
La stabilité des prix du pétrole est notre idéologie. Leur hausse est notre utopie. Comme c’est souvent le cas avec l’utopie, cette route est jalonnée de catastrophes.
L’idéologie de la crise
« Crise » signifie un tournant, une condition limitée dans le temps et l’espace. La crise contemporaine, cependant, paraît permanente et omniprésente. Elle recouvre guerres, pandémies, turbulences économiques, cataclysmes politiques et changement climatique. N’étant pas en mesure de montrer des alternatives claires, la crise est si vaste et si interconnectée qu’elle en devient difficile à cerner.
Il existe toutefois de nombreuses analyses notables. Isabella M. Weber, économiste allemande, revisite le concept de « capitalisme de catastrophe » de Naomi Klein, qui ajuste les industries centrales à leurs crises choisies afin que ces entreprises créent de nouveaux désastres pour s’enrichir davantage. Adam Tooze, historien à l’Université Columbia, travaille avec le concept de « polycrise », qui n’a pas de cause centrale mais de multiples manifestations. Un autre mot concurrent est « permacrise », une condition permanente dans laquelle ni salut ni mort ne semblent envisageables. Dans ces constructions conceptuelles, une crise est une crise, un présent est un présent, et ils seront toujours là.
L’idéologie agit par cercles, et seule l’utopie peut les rompre. Une idée selon laquelle l’avenir différerait du présent n’est pas hérétique. C’est un sentiment sain et réaliste fondé sur l’expérience et qui nourrit l’espoir. Provenant majoritairement d’Europe, une école de pensée influente a identifié la force motrice de la crise, sa cause centrale : le changement climatique. Bruno Latour, le grand spécialiste français, a écrit que chaque élection se transforme en choix de politique climatique, et que toute guerre est une bataille pour survivre à la crise climatique. Anthony Giddens, le sociologue britannique le plus en vue, a écrit que les transformations nécessaires sont si profondes que les gens les retardent jusqu’au moment où ils sentent qu’il est trop tard pour agir. Ulrich Beck, l’icône des sciences sociales allemandes, affirmait que le changement climatique nous sauverait de nous-mêmes. Pendant des siècles, l’optimisme kantien a rivalisé avec le scepticisme voltairien, et cette course se poursuit. Pour les deux côtés, toutefois, il serait plus facile d’imaginer la fin de la crise que la fin du monde.
Répondre au changement climatique exige une action politique vigoureuse, solidaire et guidée par un sens du but. Les enjeux politiques sont si élevés qu’ils font penser à des épisodes de guerres et de révolutions. À l’image d’une guerre, l’action climatique implique l’éradication des appeasements et vise la victoire. À l’image d’une révolution, la politique climatique oscille entre utopies et réalités, projets radicaux et Thermidor réactionnaire. Comme tous les grands courants, elle est aussi source de division: elle scinde les partenaires internationaux entre amis et ennemis, et cette division traverse aussi les peuples au sein des nations.
La plupart des conflits armés de ce siècle ne se seraient pas produits si l’un ou l’autre des belligérants n’avait disposé d’or du pétrole dans leurs fonds souverains.
Parvenu à l’Union européenne en 2021, le Green Deal (Pacte vert) engage le continent à réduire de moitié ses émissions d’ici 2030 et à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Suivant l’exemple européen, les États‑Unis, la Chine, le Japon et des douzaines d’autres pays ont adopté leurs propres plans de décarbonisation. Les dirigeants politiques de la transition énergétique envisagent ce combat comme une cause commune susceptible d’unir le monde. Or, tous ces plans de décarbonisation appauvriraient ceux qui extraient les combustibles fossiles. Ceux qui amènent le pétrole du puits jusqu’à la station‑service, jusqu’à l’usine électrique ou jusqu’au chauffage de nos foyers, seraient aussi affectés. Ces pétrostates, ces négociants en pétrole et ces raffineries comptent parmi les décideurs les plus puissants et les lobbyistes les plus riches du monde. Privant leurs intérêts particuliers du bien commun, ils lancent des campagnes de désinformation. Ils interfèrent dans les élections. Certains — la Russie, l’Iran et le Venezuela — ont même déclenché des conflits locaux qui pourraient dégénérer en guerre mondiale. Rien d’attirant chez ces pétrostates: ils ressemblent fortement à des romans dystopiques ou des films d’horreur. Ils oppriment leur peuple, exacerbent les inégalités et déclenchent des guerres. Mais la force du tabou démocratique les rend intouchables: rien ne doit faire monter les prix du pétrole.
Est-ce un marché ?
En alliant les plus gros volumes et les plus longues distances, le commerce du pétrole fut et demeure la colonne vertébrale de la mondialisation. C’est encore le plus grand marché du monde. Il paraît libre, alors que les prix flottent, que les capitaux circulent et que les acteurs parient à une échelle démesurée. Le paradoxe, toutefois, est qu’il ne s’agit pas d’un véritable marché. L’offre pétrolière est dominée par les pétrostats de la Eurasie du Nord, du Moyen‑Orient et de l’Amérique du Sud. Le succès des sociétés pétrolières de schiste nord‑américaines, toutes privées, n’a pas changé le fait que presque tout le pétrole mondial appartient à des États plutôt qu’à des propriétaires privés. Les pays arabes instaurèrent un monopole étatique de l’énergie en 1973, le Venezuela nationalisa son pétrole en 1976, et la Russie ré‑nationalisa la majeure partie de ses ressources en 2004. L’époque des barons du pétrole est révolue – c’est celle des sultans pétroliers. Des dirigeants, parfois des dictateurs sanguinaires, « coordonnent » les quotas de production et les niveaux de prix lors de conversations téléphoniques. Présenté comme le symbole de la décolonisation, l’OPEC s’est mué en 2016 en OPEC+, instrument de nouvelles ambitieux plans qui inclut la Russie. Que leurs ambitions réussissent ou non, ils fixent les prix du pétrole malgré les crises extrêmes que ces prix contribuent à nourrir. Avec ses membres en cartel, ses quotas prévus et ses fonds souverains, le commerce pétrolier ressemble bien plus à un communisme à la soviétique qu’à la « main invisible » de l’économie classique.
Du point de vue climatique, la Guerre froide fut brûlante: le premier monde du capitalisme et le second du socialisme chauffèrent ensemble la planète. La plus forte akm de baisse des émissions survint en 1991, lorsque l’effondrement de l’Union soviétique entraîna une déindustrialisation. Ironiquement, les ventes russes de pétrole et de gaz compensèrent rapidement l’absence de revenus industriels. Tout ce dont le pays avait besoin pouvait être échangé contre les hydrocarbures qui finiraient brûlés ailleurs. C’était une bonne affaire et un modèle pour d’autres pétrostats. D’un côté, ils tiraient des super‑profits grâce à l’exportation de leur pétrole; de l’autre, ils n’étaient pas responsables des émissions générées par ce pétrole à l’étranger. Et ils ne le sont toujours pas.
Tandis que la Russie s’oppose à la modernité par intérêt matériel dans les exportations pétrolières vouées au destin, la Chine s’est entièrement engagée dans les énergies renouvelables. Avec ses mines de charbon et ses importations pétrolières, la Chine demeure le plus grand émetteur mondial. Elle est aussi le leader mondial de la fabrication de tout ce qu’il faut pour la transition verte. Cette croissance rapide et la dépendance mutuelle entre ces deux superpuissances constituent une menace majeure pour un monde en décarbonisation pour deux raisons. Les approvisionnements illimités de pétrole, de gaz et de charbon à prix réduit venant de Russie aident la Chine à oublier la transition énergétique. Les économies avancées vertes répliquent par des politiques protectionnistes qui rendent plus coûteux les panneaux solaires, les voitures électriques et autres gadgets. Le résultat est le même: davantage de pétrole serait brûlé et davantage d’émissions produites.
Comme je l’ai démontré dans un livre récent, les ressources naturelles n’ont pas toutes les mêmes qualités politiques. Seul le pétrole offre des super‑profits qui permettent au dictateur de prospérer malgré des élites corrompues, des sujets appauvris et des guerres sans raison. De la Libye à la Russie, de l’Iran au Venezuela, et de l’Arabie saoudite au Turkménistan, un dictateur type est typiquement le dirigeant d’un pétrostaat. Au cours du siècle dernier, une caractéristique fascinante du pétrole fut son affinité – et même son attractivité mutuelle – avec l’État néolibéral. Dans notre siècle, le commerce pétrolier a été largement approprié par les dictatures modernes.
En comparant les pays voisins qui possèdent du pétrole et ceux qui n’en possèdent pas, Michael Ross a démontré que les pétrostates présentent des États plus grands et des inégalités plus marquées. En étudiant les guerres du XXIe siècle, Jeff Colgan a montré que les pétrostates déclenchent les guerres plus souvent et les mènent plus longtemps que les États qui consomment le pétrole. L’explication par la « pétroagression » n’explique toutefois pas les finalités des pétrostates. Pourquoi se battre pour des réserves supplémentaires s’ils ne parviennent pas à vendre ce qu’ils possèdent ?
La surutilisation des produits pétroliers devrait éveiller des sentiments de culpabilité, tout comme la surutilisation de biens qui créent des addictions nuisibles.
Sous la pression de la décarbonisation, les pétrostates perçoivent la réduction de leurs exportations comme une menace sécuritaire. La littérature sur la pétro‑agression ne distingue pas toujours les guerres liées aux routes de livraison (Russie‑Ukraine, Azerbaïdjan‑Arménie, récit sombre du Nord Stream, Houthis contre le trafic occidental dans la mer Rouge) et les conflits autour des actifs pétroliers (Irak‑Koweït, Venezuela‑Guyana). Globalement, plus de pétrole se transporte par la terre que par la mer, et cela entraîne une autre forme de pétro‑agression où un pétrostaat veut annexer l’État de transit. Telle est la guerre vue en Ukraine. Maritimes ou terrestres, la plupart des conflits armés de ce siècle n’auraient pas lieu si l’un ou l’autre camp n’avait pas d’argent du pétrole dans ses fonds souverains.
L’utopie catastrophique
La plupart des pays du monde se sont engagés sur des promesses de neutralité carbone – les pétrostates, non. Leurs gouvernements voient la décarbonisation comme un jeu à somme nulle, ou pire, comme une conspiration visant à les priver de profits essentiels. Les pays riches, coincés dans des terrains accidentés, perçoivent leurs pertes potentielles comme les îles pauvres les redoutent – elles s’effondreront, physiquement ou économiquement. En mêlant tromperie et violence, les pétrostates font obstacle en pratique à une transition énergétique graduelle. On pourrait imaginer que des prix élevés du pétrole pourraient offrir une compensation partielle aux pétrostates et à d’autres fournisseurs de fossiles. Acheter un peu de temps de paix, l’usage d’une taxe verte signifierait une défaite historique de l’action climatique, qui nécessite des investissements massifs. À l’inverse, une taxe verte offrirait les investissements à l’échelle nécessaire pour la vraie transition. Ce sont deux scénarios opposés pour l’avenir. Le premier sauverait l’industrie pétrolière, le second sauverait le monde.
Ancré dans la Guerre froide, une théorie évoquait une éventuelle convergence entre capitalisme et socialisme. C’est encore une approximation de notre avenir catastrophique. Engagés dans le commerce mondial, les gouvernements et les fonds souverains ont appris à modeler les marchés par des tarifs, des subventions et des épargnes. Toutefois, nous continuons d’acter nos risques et nos avantages en termes de prix. En abolissant les subventions qui visent à réduire les prix à la consommation de l’énergie, un système alternatif introduira un système sophistiqué d’impositions somptuaires. Grâce à ce système, le pétrole serait cher pour l’acheteur et bon marché pour le fournisseur. Mesurée en trillions, la différence se déplacerait des vendeurs de pétrole vers les gouvernements nationaux. Les taxes « péché » augmentent le prix de l’alcool et du tabac et réduisent leur usage. Les taxes « vertes » augmentent le prix du fossile et réduisent les émissions. Elles ne les éliminent pas totalement – la taxation n’est pas une prohibition. En changeant réellement les modes de vie, de nouvelles taxes laisseront le choix à celui qui consomme.
Encore une fois, les enjeux ici ne sont pas purement économiques ou écologiques, mais moraux et politiques. Une condition pour introduire un tel système est une adhésion générale à l’idée que la consommation d’huile est péché. La surconsommation de produits pétroliers devrait éveiller des sentiments de culpabilité, tout comme la surconsommation de biens qui créent des addictions nuisibles. Une telle surconsommation exige une compensation ou une rétribution – non pas un don volontaire pour la bonne cause (nous ne payons pas les impôts de notre plein gré), mais un accord selon lequel la taxe punitive est acceptable. Malgré des décennies de militantisme vert, nous n’observons pas que l’opinion publique démocratique soit prête à reconnaître ce vrai. Comme l’a dit Mario Draghi, ancien président du Conseil italien, dans un rapport récent à la Commission européenne: « l’engagement citoyen est crucial pour une transition réussie ». Jusqu’ici, nos tentatives conjointes pour susciter cet engagement par l’éducation, les médias et la culture populaire n’ont pas été heureuses. À la place, nous vivons un vrai processus que je qualifierais de apprentissage catastrophique.
Homo sapiens est rationnel par définition, mais cela ne l’empêche pas de nier les réalités déplaisantes jusqu’à ce qu’elles se manifestent. « On apprend la géologie le matin après le tremblement de terre », disait Ralph Waldo Emerson bien avant que les réseaux sociaux ne démontrent cet effet presque quotidiennement. Si l’humanité a montré son incapacité à entreprendre des actions préventives face au climat, ces actions nécessaires suivront les catastrophes plutôt que de les prévenir.
Il existe sous-jacent un schéma historique profond derrière tout cela. Les Lumières naissent après le séisme de Lisbonne de 1755, qui indiquait que même Dieu avait ses limites. En prolongeant la même logique quant au communisme, la catastrophe de Tchernobyl en 1986 a donné un élan à la Perestroïka soviétique. La clé pour survivre au futur catastrophe est la capacité d’apprendre du passé tragique. Le monde nouveau naîtra dans l’esprit de la tragédie. Les coûts sont stupéfiants, mais l’espoir demeure que l’humanité saura en tirer les leçons. Pour paraphraser une formule célèbre, il ne faut jamais laisser une catastrophe être vaine.
Une thérapie de choc par les catastrophes climatiques ouvrirait‑elle la voie au nouvel Éclairage (Enlightenment) ? Ériguée par les survivants, une économie renouvelable serait plus efficace, moins centralisée et plus simple à administrer. Moins de distance pour l’approvisionnement en énergie signifierait moins de menaces pour la sécurité, des coûts d’assurance plus faibles et des taux d’intérêt plus bas. En inversant la financiarisation et la titrisation de l’ère pétrolière, ce nouveau monde serait vert, juste et sûr. Les pollueurs paieront double: d’abord pour le carburant qu’ils brûlent, puis pour les émissions qu’ils répandent. Le prix de toute marchandise ou service reflètera les émissions qu’il implique pour la planète. En redistribuant d’immenses fortunes, le Climate Leviathan imposera de nouveaux contrôles et équilibrages dans nos rapports avec la planète.
Hiérarchiquement construites, les puissances globales seront sournoises et bien armées. En arrêtant les guerres et en guérissant les traumatismes, elles poursuivront deux objectifs: réduire les dégâts infligés à la nature et stimuler la créativité humaine. Leurs politiques bénéficieraient du soutien démocratique des survivants qui garderont en mémoire une série de catastrophes sans précédent. Les guerres et les armes seraient interdites dans ce monde utopique. La propriété serait privée mais l’inégalité serait limitée. Avec des énergies de plus en plus coûteuses, le divertissement deviendrait largement numérique, l’alimentation serait majoritairement végétale et les taxes sur le péché omniprésentes.
Est‑ce une utopie ou une dystopie ? C’est les deux – peut‑être une convergence. Malgré tous les échecs, nous sommes plus près de cet horizon qu’en 1917 ou qu’en 1989. Après tout, ce sont les rêveurs qui héritent du monde.
Cet essai a été publié à l’origine dans The Ideas Letter, un projet des Open Society Foundations. Il est republié ici avec leur autorisation.
