Dominique Barthier

Europe

L’éducation, nouveau clivage politique

Un nouveau fossé éducatif est apparu au sein des démocraties d’Europe occidentale. Lors du référendum sur le Brexit, en 2016 au Royaume‑Uni, le vote en faveur du Leave était nettement plus élevé dans les régions d’Angleterre peu éduquées, et bien moindre dans celles qui comptaient davantage d’universitaires. Selon Matthew Goodwin et Oliver Heath : « quinze des vingt zones les moins éduquées ont voté pour quitter l’UE, alors que chacune des vingt zones les plus éduquées a voté pour rester ».

De même, lors de l’élection présidentielle française de 2017, le niveau d’instruction fut le prédicateur le plus fort du vote en faveur de Macron. Dans le top 10 % des régions les plus instruites, Macron recueillit pas moins de 84 % des suffrages, contre seulement 53 % dans les régions les moins instruites. Et lors des élections néerlandaise et allemande de 2017, les partis nationalistes tels que PVV et AfD furent bien plus populaires parmi les électeurs peu et moyennement éduqués, tandis que GroenLinks, D66 et Die Grünen remportaient les voix des diplômés universitaires. L’essor de cette nouvelle fracture offre à la fois des opportunités et des défis pour les partis verts et libéraux sociaux.

L’essor de la fracture éducative

L’éducation est devenue un facteur très pertinent pour comprendre les contours du paysage politique contemporain en Europe de l’Ouest. L’expansion de l’éducation à la fin du XXe siècle a provoqué d’importants bouleversements démographiques, notamment l’émergence d’un vaste segment social constitué de personnes très instruites. Il y a deux générations, au début des années 1960, il n’existait pas de groupes éducatifs distincts dans la société. Les clivages majeurs reposaient sur les classes sociales — le plus marquant au Royaume‑Uni, mais aussi en Allemagne et en Italie — ou sur les appartenances religieuses, comme les catholiques et les protestants aux Pays‑Bas et en Irlande du Nord. En 1960, seulement 1 % de la population néerlandaise détenait l’équivalent d’un diplôme universitaire, 3 % avaient des qualifications secondaires, et un impressionnant 96 % n’avaient pas de qualification au-delà de l’enseignement primaire. En 2017, environ un tiers de la population est bien éduquée, un tiers possède des qualifications moyennes, et un tiers seulement des qualifications primaires.

Aux Pays‑Bas, 85 pour cent de tous les mariages se font entre partenaires ayant des niveaux d’éducation similaires.

L’homogamie éducative a remplacé l’homogamie religieuse. Aux Pays‑Bas, 85 pour cent de tous les mariages se nouent entre conjoints ayant des niveaux d’instruction équivalents. Seulement deux mariages sur mille se font entre un conjoint diplômé universitaire et un conjoint n’ayant que des qualifications primaires. Ce phénomène accentue les inégalités sociales, car le capital culturel et économique des partenaires les plus instruits est alors mis en commun et s’accumule.

Les personnes bien éduquées et celles moins bien éduquées vivent dans des mondes sociaux différents et ne se croisent pas. Les diplômés universitaires regardent la télévision publique et lisent des journaux « de qualité ». Ils résident dans une ville universitaire, une banlieue verte d’avant‑guerre ou dans des quartiers centraux du XIXe siècle qui ont subi une gentrification, comme Prenzlauer Berg à Berlin, De Pijp à Amsterdam, ou Notting Hill à Londres. Ceux dont le parcours éducatif s’arrête après le collège ou une formation professionnelle primaire ont tendance à regarder la télévision commerciale et à lire des tabloïds — s’ils lisent un journal du tout. Ils vivent dans d’anciennes zones industrielles et villes manufacturières, dans les villes satellites de l’après‑guerre, comme Marzahn à Berlin, Lelystad aux Pays‑Bas, ou Slough en Angleterre, ou dans les faubourgs périphériques du XXe siècle des grandes métropoles. Les groupes éducatifs diffèrent également en matière de santé, d’espérance de vie, de richesse et de revenus.

Au cours des dernières décennies, l’écart éducatif dans la participation politique s’est considérablement élargi. Par exemple, les citoyens titulaires de diplômes primaires et secondaires ont quasiment cessé d’être représentés au Parlement européen comme dans les parlements nationaux occidentaux. Après l’instauration du suffrage universel au début du XXe siècle, la proportion de députés munis d’un diplôme universitaire a diminué dans la plupart des pays. Toutefois, après la Seconde Guerre mondiale, le nombre de parlementaires possédant des qualifications supérieures a commencé à augmenter, d’abord lentement puis de façon marquée à partir des années 1970. En 2017, dans la plupart des parlements d’Europe de l’Ouest, jusqu’à 90 % des parlementaires détenaient l’équivalent d’au moins un diplôme universitaire.

Figure 1: MPs with higher education since 1854 (%, source: Gaxie & Godmer 2007: 112; Belgium data: Verleden & Heyneman; own data).

Cette surreprésentation massive des diplômés universitaires au Parlement est source d’incongruence des politiques et de défiance envers le système politique. Les différents niveaux d’instruction conduisent aujourd’hui à des préférences politiques divergentes, notamment sur des questions culturelles saillantes comme l’UE, l’immigration et l’identité nationale. Des études menées par les politologues néerlandais Hakhverdian et Schakel démontrent que la congruence des politiques par rapport à ces questions clefs est de 94 pour cent entre les parlementaires et les électeurs bien éduqués, mais seulement 56 pour cent avec les électeurs moins instruits. Il n’est pas surprenant que les citoyens bien éduqués se sentent intégrés dans le processus politique. Ils perçoivent l’immigration et l’unification européenne non pas comme des menaces mais comme des opportunités. À l’inverse, les électeurs moins éduqués restent sceptiques face à l’UE et s’inquiètent de la criminalité et de l’immigration. Ils affichent de forts niveaux de méfiance sociale et de cynisme politique.

Cette surreprésentation massive des diplômés universitaires au Parlement est source d’incongruence des politiques et de défiance envers le système politique.

Le niveau d’éducation est également l’un des facteurs les plus déterminants à l’origine de l’émergence d’une nouvelle dimension de conflit culturel en politique occidentale. Tradicionalement, la plupart des électeurs d’Europe de l’Ouest pouvaient être classés le long d’une diagonale socio‑économique gauche-droite et le long d’une dimension religieuse‑laïque. En plus de ces dimensions de conflit traditionnelles, qui remontent à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, une nouvelle dimension de conflit culturel a émergé au cours des trois dernières décennies. Les thèmes centraux de cette dimension culturelle concernent l’immigration, la mondialisation et l’intégration européenne. Cette nouvelle fracture entre ce que l’on pourrait appeler les « cosmopolites » et les « nationalistes » s’est installée progressivement, alimentée par les vagues d’immigration non occidentale et le processus d’unification européenne. Du côté des cosmopolites se rangent les citoyens qui acceptent l’hétérogénéité sociale et culturelle et qui favorisent, ou au moins tolèrent, le multiculturalisme. Ce sont les plus éduqués. De l’autre côté, les citoyens les plus critiques à l’égard du multiculturalisme et qui préfèrent une culture nationale plus homogène se trouvent majoritairement parmi les personnes moins instruites.

Éducation et tendances de vote

Cette fracture éducative se manifeste également par des changements structurels dans le paysage politique d’Europe de l’Ouest. D’un côté de cette nouvelle dimension culturelle du conflit, on observe l’émergence des partis verts et des libéraux de gauche, tels que Groen et Ecolo en Belgique, Les Verts en France, Die Grünen en Allemagne, D66 et GroenLinks aux Pays‑Bas, et les Libéraux Démocrates au Royaume‑Uni, pour ne citer que quelques exemples. Depuis la fin des années 1970, ils se sont imposés comme des acteurs politiques majeurs dans l’ensemble de l’Europe occidentale. Dans tous les pays, les partis verts et libéraux de gauche captent principalement les électeurs issus des catégories les plus éduquées, comme le montre la Figure 2.

Figure 2: Lien entre éducation et soutien aux partis écologistes et libéraux de gauche (2014)

De l’autre côté de cette dimension culturelle se profile l’émergence de partis nationalistes et populistes tels que FPÖ en Autriche, Vlaams Belang et NV-A en Belgique, le Parti popu­laire danois, le Finns Party, le Front national en France, l’AfD en Allemagne, la Lega Nord en Italie, le Parti pour la Liberté aux Pays‑Bas, les Démocrates de Suède et le UKIP. En Europe de l’Ouest, ces partis nationalistes puisent dans une large part les électeurs peu et moyennement éduqués, et ne séduisent qu’en petit nombre les électeurs très éduqués, comme l’illustre la Figure 3 ci‑dessous.

Figure 3: Lien entre éducation et soutien aux partis nationalistes (2014)

Traverser la fracture

Ces partis eurosceptiques et nationalistes, affichant un style populiste, ont mené avec succès des campagnes centrées sur les questions et les préférences des segments d’électeurs peu et moyennement éduqués. Il convient toutefois de noter que certains de ces entrepreneurs politiques étaient pourtant très instruits. Par exemple, Bart De Wever, leader de la N‑VA en Flandre, était doctorant en histoire et est arrivé jusqu’à la finale de l’émission télévisée De slimste mens ter wereld (« L’homme le plus intelligent du monde »). Pim Fortuyn, le charismatique chef du LPF aux Pays‑Bas, fut professeur de sociologie à mi‑temps à une étape de sa carrière. Et Boris Johnson, le flamboyant dirigeant de la campagne du Brexit au sein du Parti conservateur, étudia les classiques à Balliol College, Oxford. Malgré leurs parcours « érudits » et leur style ostentatoire, ils ont su toucher de nombreux électeurs moins éduqués. Ils se sont imposés comme porte‑voix des couches les moins aisées et ont contraint les partis traditionnels à accorder davantage d’attention aux effets négatifs de l’immigration, de la mondialisation et de l’unification européenne.

Les partis écologistes et libéraux de gauche se trouvent du côté cosmopolite de cette nouvelle fracture. Cela leur offre des opportunités pour développer un profil politique clair et cohérent. À la différence des partis sociaux-démocrates traditionnels, ils ne se déchirent pas entre des cadres cosmopolites et des parlementaires d’un côté et leurs électeurs ouvriers plus nationalistes de l’autre. Sur des questions telles que l’UE, l’immigration et le multiculturalisme, leurs programmes s’alignent parfaitement sur les préférences de leurs électeurs les plus diplômés. De surcroît, ils peuvent se présenter comme les opposés naturels des partis nationalistes et populistes. Ce cadre leur assure une forte couverture médiatique et un terrain de jeu politique clair.

Cette nouvelle fracture éducative est plutôt inquiétante, compte tenu de l’éthique égalitaire et émancipatrice qui anime les partis écologistes et libéraux de gauche.

Cependant, l’essor de cette nouvelle fracture éducative est problématique au regard de l’éthique égalitaire et émancipatrice des partis verts et libéraux de gauche. Il amène à se demander s’ils ont perdu le contact avec les parties les moins favorisées de la société. Sont-ils devenus aveugles face à leurs inquiétudes, car les membres et députés bien éduqués des partis écolos évoluent dans d’autres quartiers, envoient leurs enfants dans d’autres écoles et ne se croisent jamais sur les réseaux sociaux ? On peut notamment soutenir que les partis libéraux‑sociaux et écologistes ont négligé le fait que la mondialisation et l’intégration européenne se vivent différemment pour les populations moins et plus éduquées. Pour les diplômés, l’UE a apporté des programmes Erasmus, des marchés du travail transfrontaliers et des salaires plus élevés. Pour les moins instruits, l’immigration et la mondialisation signifient souvent davantage de concurrence sur les marchés du travail et du logement locaux, des salaires plus bas et des emplois moins sûrs.

Un autre exemple, quelque peu inquiétant, est l’abolition du référendum consultatif aux Pays‑Bas en février 2018. Comme pour l’UE, une forte gradient éducatif se lit dans les préférences vis‑à‑vis de la démocratie directe en Europe de l’Ouest. Les moins éduqués sont beaucoup plus enclins à soutenir des référendums que les mieux instruits. Pendant des décennies, D66, le principal parti libéral-socialiste néerlandais, a défendu l’introduction de référendums. Cependant, après que le référendum a été utilisé à plusieurs reprises pour mettre en question l’UE, il a été aboli par la nouvelle coalition gouvernementale, à l’initiative d’un ministre de D66. Cela soulève non seulement la question de leur légitimité en tant que porte‑voix des moins favorisés, mais pire encore, celle de savoir s’ils ne deviennent pas les représentants d’une nouvelle élite professionnelle.

Quelle est la meilleure voie pour les partis verts et libéraux ? La solution la plus simple serait de capitaliser sur leur profil clair et cohérent de partis cosmopolites défendant une mondialisation plus juste. Une autre option serait de s’engager avec les mouvements ouvriers et d’autres acteurs afin de veiller à ce que leur cosmopolitisme fasse place aux préoccupations locales liées au commerce international et au travail. À cet égard, ils pourraient s’inspirer de Macron en France, qui, malgré son parcours « savant », gouverne sur un programme qui cherche à répondre aux préoccupations des deux côtés de la fracture éducative.

 

 

[1] Figures 2 et 3 indiquent le pourcentage de personnes ayant voté pour certains partis écologistes et libéraux de gauche ou nationalistes lors de l’élection précédente, selon les groupes éducatifs. Les chiffres proviennent de l’European Social Survey de 2014.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.