À travers l’Europe, l’extrême droite progresse dans les urnes, alimentant l’impression que les sociétés basculent progressivement vers la droite. Or, selon le sociologue Vincent Tiberj, cette perception peut être fallacieuse : si les élites politiques et les couverture médiatiques ont pris le virage à droite, de nombreux citoyens — et surtout les jeunes générations — se révèlent plus tolérants sur des questions telles que l’égalité des sexes, les droits des minorités et la diversité culturelle. Si les résultats électoraux reflètent de plus en plus une participation inégale et une crise de représentation politique, qu’est-ce que cela signifie pour la gauche et pour la démocratie participative ?
Dirk Holemans : Dans votre livre La droitisation française, mythe et réalités (« France’s Rightward Shift: Myth and Reality »), vous remettez en question l’idée selon laquelle l’électorat français se serait durablement déporté sur la droite. Vos recherches montrent que la France n’est pas aussi à droite que ce que certains médias voudraient nous faire croire.
Vincent Tiberj : Si on fait le calcul, il semble que ce soit ce qui se profile aussi bien en Allemagne qu’au Royaume‑Uni ; ce n’est donc pas seulement la France qui se déplace vers la droite, mais l’Europe entière. Partout, l’extrême droite progresse dans les urnes. Il faut prendre un instant pour réfléchir à la convergence de trois tendances distinctes.
Premièrement, on observe une poussée vers la droite au sommet de la sphère politique ; c’est la dimension la plus visible. Les élites politiques, médiatiques et partisanes se tournent à droite, notamment sur les questions d’identité, d’ordre et d’immigration. En conséquence, le débat public paraît plus conservateur qu’auparavant. Or, si ce rétrécissement idéologique se lit dans les discours et les institutions, il ne se retrouve pas nécessairement dans l’ensemble de la société.
Deuxièmement, un basculement des valeurs au niveau citoyen n’est pas nécessairement conservateur. Des enquêtes de longue haleine montrent en réalité que les Français se montrent plus tolérants qu’avant sur des sujets comme les droits des minorités, l’égalité entre les sexes et l’homosexualité. Il s’agit donc d’une libéralisation des valeurs, surtout chez les jeunes générations.
Troisièmement, on constate que l’abstention électorale se décompose nettement selon des logiques sociales. Les plus jeunes, les plus ouvriers et les plus progressistes votent moins. À l’inverse, ceux qui votent le plus sont plus âgés et plus conservateurs. Cela signifie que les résultats électoraux ne reflètent plus fidèlement les valeurs de la société dans son ensemble.
Comment expliquer ce décalage entre ce que l’on voit lors des scrutins et l’évolution des valeurs des individus ?
Plusieurs mécanismes jouent ici. Les politiques et les médias exercent un effet de cadre sur la manière dont la société est discutée, sur ce qui est mis en avant et par qui. Et cela relève aussi du paysage médiatique français actuel.
Entre les électeurs, il y a aussi ce que j’appelle la « grande démission » : un nombre frappant de personnes, et surtout des générations plus jeunes, qui refusent de voter. Or ce sont les jeunes générations qui se montrent les plus favorables à la diversité culturelle et à l’immigration. Pourtant, il existe des groupes générationnels, comme les boomers conservateurs, qui continuent de peser.
Il y a aussi un autre phénomène : les valeurs s’expriment différemment dans le comportement électoral. On distingue – ou l’on croit distinguer – trois blocs : un bloc fortement à gauche (incluant les écologistes) ; un bloc centre et une partie de la droite traditionnelle ; et un bloc d’extrême droite. Les revendications en matière de redistribution proviennent avant tout de la gauche, mais il existe aussi des courants de redistribution au sein de l’extrême droite. Et ceux qui soutiennent la diversité culturelle, une société ouverte, etc., se partagent entre le centre et la gauche. Ainsi, même si l’extrême droite semble gagner du terrain, la réalité est bien plus complexe que ce seul étiquetage.
Elle progresse parce qu’elle a réussi à monopoliser le conservatisme face au changement social. Elle est apparue comme disposant d’un cadre équilibré sur les questions sociales et économiques, alors qu’elle demeure fondamentalement orientée à droite. Il existe donc une forme de décalage entre le public, lorsque ce dernier devient électeur, et ce qui se produit au moment du vote.
Parmi les tendances les plus marquantes qui expliquent ce déplacement, et tout particulièrement la progression de Jordan Bardella entre 2022 et 2024, on retiendra l’also tournant durement à droite parmi les électeurs conservateurs. Des conservateurs qui, par le passé, avaient refusé de voter pour l’extrême droite, votaient globalement pour la droite traditionnelle, changent aujourd’hui d’allégeance vers l’extrême droite. Cela se révèle particulièrement chez les boomers conservateurs, les catholiques pratiquants et certaines couches moyennes et supérieures conservatrices.
La droite extrême progresse parce qu’elle est parvenue à monopoliser le conservatisme face au changement social.
Ainsi, le centre se vide, et les personnes aux penchants conservateurs n’hésitent plus à voter pour l’extrême droite. D’ordinaire, les conservateurs n’aiment pas les extrêmes…
Deux phénomènes expliquent ce processus, et une fois de plus, ce qui se passe en France ressemble à ce qui se vit ailleurs. D’abord, la stratégie de détoxication du Rassemblement National (RN). Par exemple, il s’est progressivement mis à défendre les droits des homosexuels, un peu comme l’extrême droite néerlandaise. Il a aussi commencé à « défendre » les droits des femmes face aux musulmans. Ensuite, la droite et le centre ont emprunté le vocabulaire et les ressorts rhétoriques de l’extrême droite en mettant l’accent sur l’immigration et en déployant la même logique autour du thème du « grand remplacement ».
La Droite et le centre agissent désormais comme si le RN posait les bonnes questions mais offrait les mauvaises solutions. Ils ressemblent de plus en plus au RN sur l’immigration. Il en va de même pour les macronistes, et c’est là que réside la contradiction. Emmanuel Macron a été élu deux fois pour exclure le RN. Pourtant en 2023, après la crise de la réforme des retraites, les macronistes ont laissé passer un texte sur l’immigration que Marine Le Pen a perçu comme une victoire idéologique. Employer le langage de l’extrême droite renforce le vote en faveur de l’extrême droite — et vous fait perdre des voix.
Et votre analyse soulève naturellement la question suivante : que devrait faire la gauche – y compris les écologistes – concrètement ?
Ici, il faut se remémorer ce qui s’est passé en 2024. Les élections anticipées en France ont surpris plus d’un. Mais deux choses qu’Emmanuel Macron n’avait pas prévues l’une et l’autre : la capacité des formations de gauche, alors très dissidentes, à se regrouper de façon étonnamment rapide. Elles n’étaient plus en train de se parler entre elles, mais elles sont parvenues à revenir autour d’une table pendant trois ou quatre jours, à former le Nouveau Front populaire et à s’accorder sur un manifeste. Conséquence : il y eut une sorte d’alliance sacrée qui rappelait le premier Front populaire de 1936.
La deuxième chose à laquelle Macron n’avait pas pensé fut l’ampleur de l’engagement citoyen de base, lors du premier et du second tour. Dans l’ensemble, la société française a été capable de se mobiliser pour empêcher le RN d’accéder au pouvoir, et ce grâce au rôle des syndicats et de grandes ONG comme la Ligue des droits de l’homme, Oxfam et Greenpeace.
Mais c’est aussi parce que des groupes de citoyennes et de citoyens ordinaires se sont mobilisés pour empêcher le RN d’emporter l’élection. En effet, au premier tour, le choix était clair : davantage de Macron ou l’arrêt du RN ? La réponse fut l’arrêt. Au second tour, c’était : voulez‑vous que Jordan Bardella soit premier ministre ? La réponse fut non. Lorsque le RN prétend que l’élection a été volée, il tente de réécrire l’histoire.
Pourtant, le résultat demeure paradoxal : les formations qui ont clairement perdu l’élection — les macronistes et la droite traditionnelle — continuent de gouverner.
Avec cela en tête, peut-on revenir à l’idée que le centre est largement vide ? La gauche doit-elle tenter d’occuper cet espace ?
En examinant de près la relation entre l’électorat français et les partis politiques en général et les partis de gauche en particulier, on ne peut s’empêcher de remarquer combien de personnes se sentent politiquement sans foyer, refusant de s’identifier à un parti en particulier. Cela ne signifie pas que les gens pensent que tous les partis se valent ; c’est simplement qu’ils savent exactement pour qui ils ne votent pas. En revanche, pris individuellement, les partis récoltent aujourd’hui des niveaux de soutien très limités. On est bien face à une crise d’offre politique, capable d’établir un lien durable avec les électeurs.
Et voici le dilemme pour la gauche. Il y a Jean‑Luc Mélenchon, qui n’a pas changé. Il a Candélisé, lors des scrutins de 2012, 2017 et 2022, et il semble ne pas renoncer à se représenter en 2027. Bien sûr, il y a une dynamique autour de lui et de son entourage : on est loin d’un espace collectif partagé. Non, c’est un one‑man show.
Même chose pour Raphaël Glucksmann. Le parti de Glucksmann, Place Publique, compte même moins d’élus que le Parti socialiste, mais en France il est très facile de lancer une campagne individuelle. On se retrouve donc dans une situation où la gauche est prise en étau, coincée entre un candidat qui cherche à occuper le centre‑gauche et un poids lourd de la gauche radicale. Quelle alternative existe-t‑il ? Leur emprise sur le reste de la gauche est aujourd’hui évidente : ils dominent le paysage par leur positionnement et par l’escalade de l’hostilité. En conséquence, toute tentative d’alliance qui avait permis de sauver la gauche en 2024 tombe à plat.
Toute tentative d’alliance qui avait sauvé la gauche en 2024 tombe à plat.
Mais c’est une stratégie très risquée : elle ne crée pas nécessairement un soutien durable. Elle n’engendre pas un mouvement comparable à celui qui est derrière Marine Le Pen et Jordan Bardella. Il faut garder à l’esprit que les voix qui se portent sur l’extrême droite sont des voix affirmatives. Les électeurs leur accordent leur suffrage parce qu’ils sont convaincus que le Rassemblement National prendra le pouvoir. Or la relation que tente de construires Jean‑Luc Mélenchon ou Raphaël Glucksmann ressemble davantage à une option par défaut.
Et qu’en est‑il des associations de la société civile ? Quelle est leur perspective ?
Je pense que les ONG, les syndicats et les grandes structures savent qu’un réel danger existe et ne cessent d’alerter. La Ligue des droits de l’homme, Oxfam, la CFDT, la CGT — elles partagent une quasi‑convergence, ce qui est assez rare. Il faut aussi se rappeler que la CFDT et la CGT ayant distribué des tracts appelant à un vote utile contre le RN, comme en 2024, était quasiment inédit.
Aujourd’hui, on voit bien une volonté de créer des plateformes et des lieux de débat, avec un potentiel de transformation. Toutefois, pour parvenir à un vrai changement, les groupes de la société civile doivent aller au‑delà d’un simple accord pour travailler ensemble : ils doivent le faire avec une orientation politique. Or en France, les partis continuent de penser qu’ils doivent tirer les ficelles. Bien sûr, ils proposent des rencontres avec les acteurs de la société civile. Mais ils n’affirment pas clairement : « Nous nous engageons dans une démarche réellement participative ». Beaucoup restent persuadés que la politique tourne autour d’eux.
On oublie souvent que l’énergie de la gauche et du progressisme se situe aujourd’hui dans les ONG et les réseaux de base. Il existe un vrai problème de culture politique française, toujours fondée sur les partis, alors même qu’ils sont objectivement affaiblis. Pendant ce temps, les ONG et les syndicats n’ont pas encore pleinement saisi qu’ils peuvent eux aussi forger une nouvelle alternative politique.
Vous évoquez les jeunes. S’ils apparaissent souvent comme plus progressistes, ils votent néanmoins moins que les boomers. Par ailleurs, on observe une génération Z très mobilisée dans de nombreux pays, qui défile et organise d’importantes mobilisations dans des pays comme le Népal ou le Maroc.
Cette image mérite nuances. Quand on parlait autrefois de la « génération climat », on ne parlait pas de l’ensemble des jeunes. Cette foulée militante concernait surtout des jeunes citadins issus de milieux relativement favorisés. Par ailleurs, on voit aussi de nombreux jeunes hommes de moins de 30 ans fortement attirés par des partis comme l’AfD en Allemagne, Vox en Espagne ou le Rassemblement National en France. Donc la génération Z n’est pas un bloc homogène. Cela dit, si l’on observe les tendances générales, les jeunes générations tendent à privilégier les politiques redistributives et une vision ouverte de la société.
Le problème central réside dans l’abandon du vote et des partis. Et cet abandon n’est pas temporaire : c’est un phénomène de longue haleine qui s’est intensifié sur les dix, puis vingt dernières années et qui s’est accéléré lorsque François Hollande était au pouvoir. La France est particulièrement touchée par une déconnexion plus profonde héritée de son système démocratique, qui a longtemps considéré que le public devait essentiellement devenir électeur. Le vote était perçu comme le seul moyen légitime d’expression politique, sans réelle attente d’une participation durable.
La génération Z n’est pas du tout un bloc homogène. Cela dit, si l’on regarde les tendances globales, les jeunes générations continuent de privilégier les politiques redistributives et une vision ouverte de la société.
Notre modèle institutionnel, avec son présidentiel puissant, et nos partis politiques n’ont jamais vraiment été refondés. Cela laisse un déficit démocratique structurel en France. C’est un immense défi, mais la société civile pourrait porter une approche alternative fondée sur des formes de démocratie plus participatives. Ces pratiques existent déjà à l’échelle locale, dans les ONG et dans les mouvements sociaux. Et ce qui est intéressant à noter, notamment chez les mouvements de jeunesse, c’est le rejet des formes traditionnelles de leadership où quelques figures finissent par parler pour tous. Nous assistons à de multiples tentatives d’innovation démocratique : les gens s’instruisent, expérimentent, recherchent d’autres façons d’organiser.
Nous faisons face à un paradoxe : d’un côté, le public, de plus en plus informé et capable de s’impliquer ; de l’autre, des institutions qui ont tendance à restreindre le rôle du public, surtout lorsque des questions économiques clés sont en jeu. Nous vivons une période fascinante pour la démocratie occidentale. Les citoyen-ne-s prennent les élites à bras‑le‑corps, remettent en question les modes de fonctionnement politiques et réclament plus d’ouverture et davantage de débat.
