Dominique Barthier

Etats-UnisFrance

Marcher ensemble sur le chemin du juste milieu

Le mois dernier, au Davos, le Premier ministre du Canada Mark Carney a prononcé un discours remarquable : audacieux, honnête et révélant formellement la fin d’un ordre international fondé sur des règles. Mais au‑delà d’exposer la réalité, c’était un appel lancé aux « pouvoirs intermédiaires » pour se lever et s’unir face aux demandes grandissantes des superpuissances agressives. Le concept d’une coalition de pouvoirs intermédiaires a non seulement gagné en importance ces dernières années, mais il est désormais crucial.

Une idée dont le temps est venu

Le concept de « pouvoirs intermédiaires » existe depuis au moins le XVIe siècle, lorsque l’homme d’État italien Giovanni Bolero l’a évoqué dans son livre, La Raison d’État. Fait curieux : en 1987, l’Institut Nord-Sud du Canada publiait un document prémonitoire intitulé « Pouvoirs intermédiaires dans le système international : évaluation préliminaire du potentiel ».

Mais au cours des deux dernières années, l’idée a pris de l’ampleur. À la suite de Davos 2024, le Forum économique mondial a mis en lumière ce thème dans un article intitulé « Pouvoirs intermédiaires : qu’est‑ce que ce sont et pourquoi comptent-ils ? ». Hung Q. Tran, économiste international et fellow de l’Atlantic Council, a qualifié avec optimisme 2025 comme l’« Année des pouvoirs intermédiaires ». La Harvard Kennedy School mène un Middle Powers Project, menant des recherches sur « 13 pays, couvrant la sécurité, l’énergie, la technologie et d’autres sujets centraux dans un monde en mutation confronté à la concurrence des grandes puissances ». En octobre dernier, Penny Wong, la ministre australienne des Affaires étrangères, a fièrement décrit son pays comme un pouvoir moyen, déclarant que « nous entrons dans une nouvelle ère d’une diplomatie des pouvoirs moyens amplifiée ».

Le discours mobilisateur de Carney a pris cette idée grandissante des pouvoirs intermédiaires et l’a transformée en appel à leur coalition — « Les pouvoirs moyens doivent agir ensemble » — invoquant le vieil adage qu’il y a de la force dans le nombre. Seul, ils sont faibles ; ensemble, ils pourraient devenir une force.

Stewart Patrick, directeur à la Carnegie Endowment for International Peace, semble supposer l’existence d’une coalition lorsqu’il affirme que « les pouvoirs moyens ont le potentiel d’aider à stabiliser l’ordre mondial et à favoriser la coopération ». Il explique qu’« ils doivent jouer le rôle de contrepoids vis‑à‑vis des deux superpuissances, afin que ces dernières ne puissent pas imposer leur loi à tous, et agir comme des intendants du système international et du droit, en usant de leur position pour dénoncer les violations de la Charte des Nations Unies ».

Qui sont les pouvoirs moyens ?

Les pouvoirs moyens peuvent être définis simplement comme « des pays qui se situent en deçà d’un petit nombre de grandes puissances, mais qui sont suffisamment importants pour agir face à des stimuli externes avec une certaine autonomie et un impact réel ».

Alors, quels pays entrent dans cette catégorie ? Certains — comme le Canada et l’Australie — s’autoproclament sans difficulté pouvoirs moyens. D’autres — comme le Royaume-Uni et la France — semblent encore se percevoir comme de grandes puissances. Une mesure unique et exhaustive de la puissance d’un pays demeure insaisissable et fortement débattue. Toutefois, plusieurs critères examinent différents aspects.

Pour jauger l’influence économique, on regarde le PIB. Là, les superpuissances, les États-Unis et la Chine, occupent les premier et deuxième rangs, avec respectivement 32 000 milliards et 19 000 milliards de dollars. Après cet écart colossal, environ 19 pays pourraient être qualifiés de « pouvoirs moyens », avec un PIB allant de 5 000 à 1 000 milliards de dollars. Le Canada arrive à la dixième place, avec 2 280 milliards de dollars. Fait intéressant, ses voisins sur la liste sont deux pays BRICS : la Russie avec 2 500 milliards et le Brésil avec 2 260 milliards.

Une autre évaluation de la puissance militaire se fait via l’indice Global Firepower (GFP), qui prend en compte plus de 60 facteurs, plaçant les États‑Unis en tête, la Russie en deuxième, la Chine en troisième et l’Inde en quatrième. Ici, le Canada est classé au 28e rang — entre l’Algérie et Singapour.

Une autre mesure, plus globale, est la « puissance nationale », définie comme « la somme de toutes les ressources disponibles pour atteindre les objectifs nationaux ». L’indice mondial de la puissance (World Power Index) 2022, qui examine environ 18 indicateurs, classait le Canada septième, entre le Royaume‑Uni et l’Italie.

Il existe aussi le soft power. L’une des mesures s’appuie sur le Global Soft Power Index. L’indice 2025 (basé sur environ 55 critères) place les États‑Unis et la Chine en tête. Le Canada se situe à la septième place, au milieu de plusieurs pays européens. Fait notable, dans l’indice 2026, si les États‑Unis restent en tête, leurs chiffres sur plusieurs matrices (générosité, fiabilité, stabilité politique et normes éthiques) ont lessen.

La variété des mesures et des classements témoigne de la souplesse du terme « pouvoir moyen », et, par conséquent, de sa possible amplitude inclusive.

Une coalition de pouvoirs moyens

Pour être efficace, cette coalition de pouvoirs moyens devrait être libre de l’influence des superpuissances, exempte de la bureaucratie étouffante de l’ONU et du multilatéralisme, et composée de membres égaux (sans droit de veto). Cette coalition devrait être plus large que les simples membres mécontents de l’OTAN ou les disciples désabusés des hégémonies. L’inclusion de pays du Sud global et de nations aux formes de gouvernement différentes refléterait la composition multiculturelle du Canada, ses valeurs pluralistes et, espérons‑le, une perspective nouvelle qui soit moins autolégitimante, plus mature et donc plus pragmatique.

Idéalement, pour maximiser le pouvoir et l’impact, il n’y aurait qu’une seule coalition de pouvoirs means. Mais compte tenu des géographies divergentes, des pressions existantes et des priorités internes, cela pourrait être difficile. Il pourrait aussi y avoir plusieurs coalitions créées selon divers critères. Elles pourraient être régionales : Canada, Mexique, Brésil, Chili, Colombie et Pérou. Elles pourraient aussi être formées sur la base d’une culture partagée, d’une langue et/ou d’une histoire commune, comme le Canada, l’Australie et la Nouvelle‑Zélande — et même quelques pays européens courageux prêts à sortir de l’ombre protectrice, tout en étant menaçante, de leur hégémon. Carney propose également « différentes coalitions pour différents sujets ».

En dehors de la constitution de leur propre coalition, ces puissances moyennes nouvellement prises de conscience ont aussi la possibilité de rejoindre des coalitions existantes — formées par ceux qui, il y a des décennies, ont eu la sagacité de ne pas voir le monde comme une simple dichotomie bien/mal, de percevoir les dangers de vivre à l’ombre d’un hégémon et de réaliser la valeur et le pouvoir d’une collaboration entre des forces plus modestes.

Un certain nombre de pays en développement du monde font partie d’une coalition de pouvoirs moyens et de plus petites puissances depuis plus de 70 ans. En 1961, en réponse à la rapide bipolarisation du monde entre la Russie et les États‑Unis, des dirigeants de plusieurs pays — dont le Premier ministre indien Jawaharlal Nehru, le président yougoslave Josip Broz Tito, le président ghanéen Kwame Nkrumah, le président indonésien Sukarno et le Premier ministre égyptien Gamal Abdel Nasser — se sont réunis pour former le Mouvement des non‑alignés (NAM) afin de poursuivre conjointement plusieurs objectifs : souveraineté et indépendance nationales ; paix et neutralité ; résistance à l’impérialisme, au colonialisme et à l’hégémonie ; et développement économique.

Aujourd’hui, le NAM regroupe environ 120 pays (53 africains, 39 asiatiques, 26 latino‑américains et deux européens). Il couvre 55 % de la population mondiale et 60 % des membres de l’ONU. Dans une large mesure, seuls les superpuissances (les États‑Unis, la Chine, la Russie), les pays de l’ancien Pacte de Varsovie et les pays de l’OTAN ne font pas partie du NAM.

Il existe aussi un groupe plus récent, plus petit et plus inoffensivement défini de pouvoirs moyens appelé MIKTA. Créé en 2013, il réunit cinq pays divers (Mexique, Indonésie, Corée, Turquie, Australie), ayant pour objectifs de jouer « un rôle constructif dans l’environnement international » et de servir « de plate‑forme consultative transrégionale ».

Perspectives d’un printemps mondial

Individuellement, les pouvoirs moyens sont faibles. Mais unis, ils pourraient constituer une force pour réduire les conflits, faciliter le commerce et coopérer sur des questions multinationales, menant vers un monde plus équitable.

Les membres d’une coalition solide de pouvoirs moyens n’ont pas à être asservis aux diktats des superpuissances. Au contraire, ils peuvent se donner la liberté de penser et de décider par eux‑mêmes sur une multitude de questions internes et externes — finances, commerce, fabrication, sécurité, soins de santé, éducation, immigration, questions sociales, ainsi que les systèmes politiques et les alliances — tout cela dans l’intérêt de leurs propres nations et de leurs populations.

Cependant, parce qu’une coalition implique intrinsèquement pareille liberté, elle est perçue comme une menace par les hégémonies et rencontrera une forte opposition. Patrick avertit que « les pouvoirs moyens qui soutiennent le multilatéralisme doivent faire face à une États‑Unis voyou qui méprise les contraintes normatives et à une Chine égocentrique qui se dérobe ses responsabilités globales ». La coalition des pouvoirs moyens devra veiller à se prémunir et contrer les réseaux puissants de mégacapitalistes, d’oligarques, d’entreprises de haute technologie, de milliardaires et des hégémonies actuelles. Elle naviguera en mer inconnue, sur un système de gouvernance mondiale qui se fragmente sous ses pas et face à une entité nébuleuse et mouvante nommée le Conseil de la Paix qui se profile à l’horizon. Mais elle doit rester fidelle à son objectif premier : le bien‑être collectif de ses nations et de ses peuples.

Nous sommes à l’aube d’un moment où une coalition de pouvoirs moyens n’est plus un simple atout : elle est devenue indispensable. À l’heure où nous revenons à une ère d’impérialisme des ressources, où « l’utile fait loi » a remplacé l’ordre international fondé sur des règles, où les États‑Unis ont perdu leur boussole morale et où la Chine n’est pas encore prête à jouer un rôle politique mondial, l’influence d’une telle coalition de pouvoirs moyens est non seulement utile mais cruciale pour écarter le monde des conflits et des inégalités, et pour œuvrer vers une plus grande stabilité et une plus grande équité, tout en s’attaquant, si possible, à des enjeux internationaux réels comme le changement climatique et la santé publique.

[Kaitlyn Diana a édité cet article.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.