Dominique Barthier

Europe

Réduction progressive de la consommation énergétique

La pénurie actuelle d’énergie dans l’Union européenne est probablement durable et les plus pauvres d’Europe en subissent les conséquences les plus lourdes. Autant que les gouvernements tentent de s’appuyer sur de nouveaux combustibles fossiles, l’énergie nucléaire et la relance des centrales thermiques qui brûlent du charbon, ils ne pourront pas résoudre ce problème sans faire diminuer la consommation d’énergie. Il leur faudra trouver des manières pour que les sociétés européennes consomment moins d’énergie. Sven Ore examine le concept de « sobriété énergétique » et explore le rationnement maîtrisé, ainsi que la mise en place d’une tarification progressive de l’énergie, comme des façons de gérer la réduction de l’utilisation tout en restant socialement équitables.

Comment l’interruption de l’approvisionnement en gaz russe vers l’Europe et la menace d’une prochaine crise énergétique font revenir le rationnement, même s’il se fait en douceur. Pour éviter un affrontement avec les fondements idéologiques de notre société, habitués à l’abondance, il est plus probable que nous entendrons des expressions telles que « réduction de la consommation », « gestion de la demande », « suffisance », et même « sobriété énergétique ».

Mais, que signifie vraiment la sobriété énergétique ? Et, même si cela demeure quelque peu tabou, les principes d’un rationnement mesuré peuvent-ils offrir une alternative à la pauvreté énergétique croissante qui apparaît au cœur des crises écologiques ?

Le terme « sobriété » possède une signification particulière pour les écologistes. Pour le philosophe et penseur écologiste français Michel Serres, le concept véhicule une approche antiproductionniste du social fondée sur une éthique de « convivialité » qui pousse les individus à entretenir des liens indépendants et créatifs les uns avec les autres, ainsi qu’avec leur environnement. Comme il l’écrivait dans Le Contrat naturel (Le Contrat naturel) publié en 1990 : « Les hommes redécouvriront les joies de la sobriété et à quel point elle peut être une épargne libératrice, à condition de réapprendre à dépendre les uns des autres plutôt que des serviteurs de l’énergie ».

Lorsqu’on l’applique à l’énergie, la sobriété présente une vision politique à long terme d’une société renforcée par une moindre dépendance énergétique et capable de sortir du cycle répété des crises. Cela ne signifie pas simplement dire « il faut tous consommer moins », comme si les inégalités sociales n’existaient pas. Au contraire, elle nous pousse à viser des transformations structurelles dans l’usage de l’énergie, qui soient à la fois démocratiques et socialement progressistes.

Sobriété ou suffisance ? 

À première vue, l’emploi du terme sobriété peut sembler faire écho à la lutte contre l’alcoolisme. C’est ce que le penseur écologiste français Lik Semal a expérimenté lors de ses premières rencontres avec des associations locales. Mais, une fois ce malentendu dissipé, la métaphore demeure. Comme pour l’alcool, notre civilisation a soif d’énergie. Les deux doivent être produits et consommés de façon responsable, avec parcimonie, et comme pour l’alcool, les abus d’énergie peuvent être dévastateurs pour l’environnement et les structures sociales.

Dans le monde anglophone, le terme « energy sufficiency » est plus utilisé que « sobriety ». Pour les besoins de cet article, les deux notions seront considérées comme équivalentes. Les deux concepts expriment le besoin de dire « assez » et de trouver une alternative à la consommation effrénée et à la dépense d’énergie dans nos sociétés.

La production et la consommation d’énergie en France, y compris l’énergie importée, n’ont cessé de croître depuis 1945. Différentes politiques publiques de gestion de l’énergie ont été testées depuis les années 1990, et même avant, si l’on compte les campagnes antipauvreté des années 1970, mais ces politiques se sont soit concentrées sur l’efficacité énergétique, soit se sont révélées comme des gestes superficiels.

Il en va de même pour les politiques énergétiques de l’Union européenne. L’ouvrage publié par la chercheuse Maria Edvardson, en 2012, montre qu’elle n’a pas trouvé un seul texte de la Commission européenne traitant directement des concepts de sobriété énergétique ou de suffisance2. Il semble que peu de choses aient évolué depuis lors. Même lorsque ces termes apparaissent, leur usage reflète une confusion avec l’idée d’efficacité énergétique.

Le discours dominant autour de l’économie d’énergie demeure encore largement enraciné dans le paradigme de la croissance, où les innovations techniques jouent le rôle principal. Cela se voit le mieux dans les travaux de l’économiste et sociologue Jeremy Rifkin sur la « troisième révolution industrielle ». Selon ses prévisions, les technologies de l’Internet et les sources d’énergie renouvelables permettront à des centaines de millions de personnes de produire leur propre énergie verte. Ces infrastructures décentralisées remplaceront nos systèmes vieillissants fondés sur le nucléaire, le gaz et le charbon. Ce nouveau monde d’infrastructures interconnectées créera des millions d’emplois et d’innombrables biens et services, entraînant une croissance économique.

Dans ce contexte, l’économie d’énergie est envisagée comme une opportunité offerte par les innovations technologiques, qui permettra de réduire les coûts de production et d’accélérer le développement de nouvelles technologies, conduisant à une économie décarbonée. L’efficacité énergétique pousse les limites de la croissance, ce qui se traduit par une augmentation de la consommation énergétique mondiale. C’est précisément cette logique qui a amené le président français Emmanuel Macron, en février 2022, à déclarer que la France doit « croître dans la sobriété » afin de réduire sa consommation d’énergie d’environ 40 % — affirme-t-il, « sans se renier », grâce à l’« innovation et à la transformation de nos procédés industriels ».

Pour les écologistes comme Lik Semal, cela ne favorise pas la société qu’ils rêvaient. La suffisance énergétique qu’ils recherchent est, elle, politique. Elle concerne une répartition équitable des efforts pour réduire la consommation d’énergie, et non le seul développement des innovations technologiques. Pour eux, la suffisance signifie remettre en question les exigences énergétiques mondiales. Pour y parvenir, il faut aussi reconsidérer les fondements économiques de nos démocraties.

« Le contrat naturel » comme complément au contrat social 

Dans les démocraties capitalistes, l’accès à l’énergie se présente soit comme un droit des plus pauvres, soit comme une liberté dont les plus riches peuvent bénéficier. Comme tel, les efforts pour que ces démocraties deviennent plus vertes, ce qui suppose d’adopter des politiques visant à réduire la consommation énergétique mondiale, provoquent chez certains un sentiment d’insécurité et chez d’autres, l’idée que leurs libertés et leur mode de vie sont menacés. La sobriété énergétique exige donc une révision du contrat social afin que les contraintes liées aux ressources soient prises en compte et que l’on définisse collectivement ce qui constitue « suffisamment ». Le philosophe Michel Serres décrit ce concept comme le « contrat naturel ».

L’objectif est de réduire les inégalités en créant de nouveaux mécanismes de solidarité basés sur la rareté des ressources, et non sur leur abondance. L’idée de suffisance pose un défi qui rend les débats sur l’énergie plus concrets et invite à repenser les notions d’égalité et de justice à travers le prisme de la consommation d’énergie.

Le but d’une telle politique est, en démocratie, d’anticiper ce que l’économiste Christian Arnsperger et le philosophe Dominique Borg décrivent comme « un retour forcé à la suffisance, en utilisant des méthodes inégales et violentes qui détruisent la dignité humaine authentique ». En d’autres termes, la montée de la pauvreté énergétique dans la crise actuelle.

Rationnement et suffisance collective 

L’histoire européenne montre de nombreux exemples de politiques de rationnement contrôlé, que ce soit pendant les guerres ou lors des chocs pétroliers. Matilda Zuba3, dont les travaux sont résumés et paraphrasés ici, décrit les politiques de rationnement en France pendant les deux guerres mondiales, ainsi qu’aux Pays-Bas lors de la crise pétrolière de 1973. Les gouvernements sont tout à fait capables d’intervenir sur le marché de manière déterminée et équitable lorsque cela est nécessaire. Cependant, les citoyens n’acceptent ces politiques que s’ils garantissent la justice pour les plus pauvres et la sécurité pour les plus riches.

En France, le rationnement est encore associé à l’occupation allemande durant la Seconde Guerre mondiale, comme partie d’un système d’austérité. Mais l’expérience française de rationnement, vingt-cinq ans plus tôt, pendant la Première Guerre mondiale, montre aussi comment il peut servir à lutter contre l’injustice sociale et la surconsommation4 .

La guerre de 1915 a provoqué une inflation des prix des denrées alimentaires et du charbon. La première réponse du gouvernement fut d’obliger les commerçants à afficher, en plus de leurs propres prix, les prix moyens des denrées. Cependant, les coûts continuaient d’augmenter et les tensions dans la population s’accentuaient. En réponse, en 1916, le gouvernement fixa des plafonds de prix, d’abord pour le sucre et le charbon, puis progressivement pour d’autres denrées essentielles. Mais cela ne parvint pas à enrayer les inégalités croissantes.

Un an plus tard, les Parisiens demandèrent au gouvernement d’aller plus loin et d’introduire le rationnement du charbon. Malgré l’opposition initiale de la majorité à l’Assemblée, il fut décidé de limiter les quantités disponibles pour les catégories plus aisées, afin d’assurer l’accès pour tous. Cette décision politique fut largement acceptée par l’opinion publique, qui ne pouvait plus se permettre une ressource devenue rare et trop coûteuse. Il faut noter que le rationnement n’a été adopté que sous pression populaire et en dernier ressort.

Pour mettre en œuvre le rationnement du charbon, il fallut une réorganisation administrative majeure. Le ministère de la Guerre déléguait la distribution du charbon à la National Coal Office, qui organisait ensuite la distribution au niveau départemental. Le principe clé était « une chaudière par ménage », méthode destinée à restreindre les possibilités des riches. Les ménages les plus nombreux pouvaient recevoir des allocations légèrement supérieures, ce qui profitait principalement à la classe ouvrière.

Les débats parlementaires et sénatoriaux sur l’introduction du rationnement du charbon opposaient surtout les intérêts des producteurs ruraux et des propriétaires à ceux des consommateurs urbains et des travailleurs. Au final, cette intervention publique sur le marché et dans la sphère privée réussit à atténuer les fractures de la société et à préserver la cohésion jusqu’à la fin du conflit.

Le rationnement fut aussi caractéristique des crises pétrolières des années 1970. Suite à la guerre du Yom Kippour en 1973, l’OPEP imposa un embargo sur les pays qui soutenaient Israël, ce qui comprenait les Pays-Bas. Les prix du pétrole quadruplèrent et les autorités néerlandaises durent réagir rapidement. À partir de novembre 1973, la conduite automobile du dimanche fut interdite. En janvier 1974, cette interdiction fut remplacée par un rationnement du pétrole par le système de coupons. L’objectif de cette mesure, soutenue par les compagnies pétrolières et le gouvernement Den Uyl, était de réduire la demande conformément à la chute des importations, soit environ 30 %. Cependant, le rationnement fut levé après un mois lorsque l’importation reprit, et le gouvernement poursuivit ensuite son programme de réduction de la consommation d’énergie en limitant la vitesse sur les routes.

Dans notre contexte actuel, supposer que le rationnement de l’énergie permet de prédire l’épuisement du pétrole, de réduire les émissions et de limiter les activités humaines qui menacent la biodiversité est tout à fait raisonnable. Mais jusqu’où serait-il réalisable d’établir un rationnement de l’énergie en dehors d’un état de guerre ou d’une crise active ? Le contexte des exemples historiques ci-dessus se distingue du nôtre par au moins deux aspects. D’abord, la crise écologique n’est pas temporaire. L’objectif d’instaurer une politique de suffisance serait de créer une « nouvelle normalité ». Ensuite, la dépendance à l’énergie est aujourd’hui plus forte que jamais. En particulier, il semble difficile de remplacer le pétrole dans le secteur des transports sans des changements profonds dans l’infrastructure et les services de mobilité.

De la crise énergétique à la « nouvelle normalité » 

En revenant au présent, les perturbations de l’approvisionnement européen en gaz russe ont provoqué une forte hausse des prix. Cette hausse a touché les couches les plus vulnérables et a poussé les États membres de l’UE à adopter une série de mesures d’urgence, telles que le plafonnement du prix de l’énergie, la réduction du taux de TVA, l’imposition des profits exceptionnels, des taxes d’urgence sur les entreprises énergétiques, et la mise en place et le financement de prestations sociales pour les familles à revenus moyens et modestes et d’allocations énergétiques pour les ménages et les entreprises.

La caractéristique commune de toutes ces mesures est qu’elles se concentrent sur les prix sans remettre en cause les quantités et les usages. Aucune distinction n’est faite entre chauffer l’eau pour la douche et celle destinée à une piscine privée, ni entre les kilomètres parcourus pour le travail et ceux parcourus pour des raisons touristiques. C’est là tout le cœur du problème. Comment justifier le subventionnement de kilowattheures consommés à des fins futiles ou même ostentatoires ? Comment accepter que nous payions collectivement des pratiques incompatibles avec nos engagements écologiques ?

La solution à ce problème réside dans une tarification progressive de l’énergie qui nous permet de différencier les usages. Dans ce système, les premiers kilowattheures consommés sont peu coûteux, puis le tarif augmente par paliers. La tarification progressive garantit la satisfaction des besoins essentiels, tandis que les gros consommateurs paient davantage. L’adage bien connu du politologue et journaliste Paul Ariès illustre bien cette approche – utilisation gratuite et abus coûteux.

Il n’est pas nouveau que la consommation d’énergie, et par conséquent les émissions de CO2 et d’autres impacts environnementaux, croissent avec les revenus. Par conséquent, la tarification progressive est aussi une tarification sociale. Pour préserver et augmenter notre capacité collective à vivre dignement, ce principe peut aussi s’appliquer aux entreprises et aux industries, en fonction de leur impact sur l’écologie, la société et l’économie.

Lors d’entretiens avec des personnes qui supportent mal les restrictions énergétiques dans leur quotidien, Lik Semal a constaté que l’explication de ce concept peut parfois renverser la stigmatisation sociale associée : « La surconsommation est un privilège des riches, alors que la réduction peut devenir une vertu pour les plus pauvres. » Cela fait apparaître politiquement l’idée des inégalités écologiques qui vont de pair avec les inégalités économiques.

Une approche encore plus radicale pour répartir l’énergie de manière équitable serait celle des quotas personnels. Le politologue David Fleming proposa en 1996 un système de quotas domestiques (Domestic Tradable Quotas). Selon cette proposition, au niveau national, on fixerait un budget carbone puis on le diviserait en droits d’émission individuels pour l’achat d’énergie ou de carburant, qui pourraient être achetés ou vendus, mais sans l’émission de nouveaux droits, provoquant ainsi un effet de redistribution.

De nombreuses variantes de ce concept ont été développées, incluant le droit individuel au carbone et le système d’échange d’émissions pour les consommateurs finaux. Des propositions de ce type ont même suscité l’intérêt du gouvernement du Royaume-Uni au début des années 2000. Cependant, pendant les périodes de turbulences et la crise financière de 2008, le gouvernement britannique a déclaré que cela « était prématuré » et a abandonné l’idée.

Réduction progressive de l’usage d’énergie 

Paradoxalement, plus une société consomme d’énergie, moins ses habitants perçoivent sa matérialité. L’abondance d’énergie transforme la gestion de l’énergie en une affaire privée, alors que sa pénurie rend l’énergie politique. Dans une logique à somme nulle, la consommation d’une personne peut se faire au détriment d’une autre. Cette interdépendance représente la première phase de la politisation.

Pourtant, le contrat social ne sera pas suffisant. L’approche de réduction progressive des quantités nécessite une forme de « contrat naturel ». Comme la nature ne peut malheureusement pas se représenter elle-même, les frontières devraient être fixées plutôt que d’être imposées par un tiers. Or, c’est précisément le rôle des institutions politiques d’organiser et de définir la répartition, ainsi que de déterminer les besoins et de fixer les priorités d’utilisation.

Des restrictions drastiques de déplacement, imposées pendant la pandémie de COVID-19, ont montré qu’il est possible de déployer rapidement ce type de politiques, mais aussi qu’elles mettent en évidence les inégalités sociales qui peuvent empêcher les individus de les accepter. Des politiques de rationnement durables et efficaces restent possibles si l’on prend en compte les expériences des groupes qui vivent au quotidien avec la pénurie. Si la mise en place de mécanismes justes et unifiés pour organiser le rationnement énergétique (comme les tarifs énergétiques progressifs) échoue, on pourrait assister à des conflits sociaux répandus dus à des pénuries.

Au moment de la rédaction de cet article, la guerre en Ukraine entraîne une grave crise énergétique. Alors que les États adoptent des mesures pour soutenir les personnes à faible revenu, il est clair que la question porte non seulement sur le prix, mais aussi sur l’approvisionnement et la distribution, ce qui conduit les décideurs à privilégier le rationnement. En France, le terme « sobriété » n’est plus une insulte. Le président Emmanuel Macron a promis un « plan de sobriété énergétique » qui doit permettre de se libérer du gaz russe d’ici juillet 2022.

Encore une fois, les politiques de suffisance se mettent en œuvre comme réponse à la crise. Dans Sobriété énergétique, les auteurs interrogent si nos démocraties sont vraiment capables de choisir proactivement la suffisance énergétique comme moyen d’atteindre une véritable société écologiquement juste. Toutefois, il n’est pas contestable que l’énergie demeure un sujet de débat démocratique. L’inquiétude face au coût actuel de l’énergie ne doit pas occulter deux grandes crises qui se profilent: la fragilité de nos modes d’approvisionnement énergétiques et la nécessité d’une grande révolution énergétique qui impliquera nécessairement la suffisance.

L’énergie, en tant que ressource limitée, devrait contribuer au bien commun mondial. Concevoir un système de redistribution de l’énergie qui distingue les modes d’utilisation est le meilleur moyen de répondre à la fois à la hausse des prix et à la surconsommation. Comme l’écrit l’éco-sociologue Matilda Zuba : « Imaginable ? Inimaginable ? Pas vraiment, en réalité nous l’avons déjà fait autrefois. »

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.