L’ampleur de l’assassinat politique, par les États‑Unis, du Guide suprême iranien Ali Khamenei ne saurait être surestimée. L’Iran n’avait commis aucune agression envers les États‑Unis, et pourtant son chef suprême et des généraux ont été physiquement éliminés. L’Iran ne prévoyait pas non plus de frappes militaires contre les États‑Unis ou Israël, et, par conséquent, Israël ne peut justifier une frappe préventive.
Ce qui est pire, des négociations diplomatiques sérieuses et productives étaient en cours entre les États‑Unis et l’Iran, sous médiation omanaise. Le ministre des Affaires étrangères d’Oman, dans une tentative d’éviter une frappe américaine, avait déclaré publiquement dans une interview accordée à une chaîne d’information américaine que l’Iran avait accepté toutes les exigences américaines concernant son programme nucléaire — enrichissement, stocks, inspections de l’AIEA et un engagement formel à ne jamais se doter d’armes nucléaires. Selon lui, l’Iran était allé au‑delà de ce qu’il avait concédé dans son accord nucléaire de 2015 avec l’ancien président américain Barack Obama. Le directeur général de l’AIEA lui‑même était impliqué dans ces négociations. La prochaine ronde de discussions au niveau technique devait se tenir à Genève.
Mais avant que celles‑ci puissent avoir lieu, le président américain Donald Trump a court‑circuité l’effort diplomatique et décidé d’attaquer l’Iran. C’est la deuxième fois que Trump décide d’attaquer l’Iran en plein milieu des négociations. La première fois remonte à la guerre de douze jours déclenchée en juin 2025 alors que des pourparlers étaient en cours.
Concessions iraniennes, double standard américain
La question du nucléaire iranien doit être appréhendée avec perspective. L’Iran est signataire du Traité sur la non‑prolifération (TNP), mais dans ce cadre, il a le droit d’enrichir de l’uranium à des fins pacifiques — un droit qu’il n’a pas voulu renier, bien que, lors du dernier cycle de négociations avec les États‑Unis, il ait consenti à des limites d’enrichissement. C’est quelque chose qu’il n’avait pas accepté auparavant.
Indépendamment de tout cela, il faut aussi noter que les États‑Unis passent sous silence le statut nucléaire d’Israël, qui demeure un secret de polichinelle. Les États‑Unis se sont également accommodés du fait que la Corée du Nord renie le TNP et s’équipe d’armes nucléaires. Ils ont été complices du fait que le Pakistan devienne une puissance nucléaire et n’ont pas remis en cause la poursuite de la coopération nucléaire entre le Pakistan et la Chine. Les États‑Unis se sont retirés de tous les traités de désarmement négociés avec la Russie et ont annoncé qu’ils reprendraient les essais nucléaires.
Dans ce contexte, l’attention de Washington sur le programme nucléaire iranien, qui est étroitement supervisé par l’AIEA, semble être guidée principalement par des considérations liées à la sécurité d’Israël et à l’importance régionale d’Israël. Trump avait annoncé en juin 2025 que, pendant la guerre de douze jours, les États‑Unis avaient anéanti le programme nucléaire iranien. Si tel est le cas, alors pourquoi faire du dossier nucléaire iranien un casus belli, ou, casus belli, pour la guerre ?
Où sont passées les armes nucléaires, au juste ?
Le récit selon lequel l’Iran serait à quelques mois ou à quelques semaines d’acquérir des armes nucléaires est une narration que promeuvent assidûment Israël et les États‑Unis depuis longtemps. Or des années se sont écoulées sans que l’Iran se dote d’armes nucléaires. Les accusations selon lesquelles l’Iran aurait poursuivi un programme clandestin dans des installations secrètes n’ont jamais été prouvées.
Sans doute, l’Iran a augmenté les niveaux d’enrichissement, peut‑être comme tactique de négociation — une réponse progressive vraisemblablement destinée à réagir au retrait de Trump du Plan d’action global conjoint (JCPOA) lors de son premier mandat. Peut‑être l’Iran a‑t‑il voulu utiliser sa capacité croissante d’enrichissement comme levier dans les négociations pour obtenir un allègement des sanctions.
On ne peut pas attendre d’un pays qu’il refuse de se défendre
Le mandat Obama aussi avait exigé des restrictions sur les capacités balistiques de l’Iran et sur son rôle régional, ce que ce dernier avait rejeté. Le JCPOA était donc strictement limité au volet nucléaire. Mais Trump a relancé ces exigences lors des négociations récentes, principalement en raison de la capacité démontrée par l’Iran d’attaquer Israël avec des effets dévastateurs — observée lors de la guerre de 12 jours — et de son soutien à Hamas et au Hezbollah.
Le point ici est qu’aucun régime international, tel que le TNP, n’interdit aux pays de disposer de capacités de missiles. S’attendre à ce qu’Iran renonce à ses capacités de dissuasion aurait été irréaliste.
Pas de droits ni torts ici
Si le rôle régional de l’Iran pose problème pour les États‑Unis, alors l’Iran peut aussi estimer problématique le rôle régional des États‑Unis et d’Israël, surtout l’expansionnisme d’Israël. Sur ces questions, il n’est pas possible de juger clairement ce qui est juste ou injuste, bien qu’il soit possible de dire que l’Iran a commis une grave erreur stratégique en se présentant comme le principal adversaire d’Israël et le principal soutien à la cause palestinienne, bien au‑delà du soutien apporté par les dirigeants arabes aux Palestiniens.
Les pays arabes ont été plus ouverts envers Israël, soit ouvertement, soit de manière plus discrète. Israël et les États‑Unis voient donc l’Iran comme le principal obstacle à l’acceptation régionale d’Israël, représentée par les Accords Abraham.
Le Golfe est‑il désabusé ?
On peut sérieusement remettre en cause la stratégie de Trump consistant à changer de régime en Iran sans mettre des troupes au sol et en encourageant les éléments d’opposition à prendre le pouvoir face à un régime clérical affaibli. Les changements de régime antérieurs dans la région, entrepris par les États‑Unis, ont échoué de manière abyssale à atteindre leurs objectifs, que ce soit en Irak, en Libye ou en Syrie. L’instabilité politique, les divisions, la violence, l’islamisme, la détresse économique et les flux de réfugiés ont suivi. Il n’est pas clair pourquoi Trump et ses conseillers pensent que les conséquences de déstabiliser l’Iran seraient plus gérables.
Après tout, l’Iran avait averti à plusieurs reprises et publiquement le monde que s’il était attaqué, il viserait les bases américaines dans la région. L’existence de ces bases permet aux États‑Unis d’exercer leur puissance régionale, y compris en assurant une sécurité contre l’Iran, considéré comme une menace par les États du Golfe. Que l’Iran s’en prenne à des bases et à d’autres sites des Émirats arabes unis (EAU), du Qatar, de Bahreïn, de l’Arabie saoudite — et même d’Oman — ne surprend pas. Cependant, cela a provoqué l’inquiétude dans ces pays, qui pensaient être protégés par ces bases américaines et constatent aujourd’hui que le pouvoir et la présence américains ne suffisent pas à garantir leur sécurité.
Ne l’ont-ils pas vu venir ?
Il est probable que les États du Golfe n’aient pas cru que l’Iran viserait leur territoire. Ils pensaient qu’il se limiterait à des représailles contre Israël et les forces américaines déployées dans la région. Les Émirats arabes unis font des affaires considérables avec l’Iran, et un grand nombre de ressortissants iraniens se trouvent sur leur sol. Les relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite ont été rétablies dans le cadre d’un réchauffement politique entre les deux pays.
Parce que l’Iran lutte pour sa survie, les pays du Golfe n’avaient pas anticipé que le mode opératoire iranien inclurait des attaques sur des centres nerveux économiques pour perturber les flux économiques, des attaques par drones qui paralysent les aéroports et perturbent le trafic aérien, avec toutes les conséquences qui en découlent pour l’activité économique, le tourisme, la logistique, les flux de biens, etc. Cela entraîne d’importantes pertes économiques, sans parler de la possible perte de confiance dans la stabilité de la région et dans l’environnement attractif qu’elle offre aux investisseurs et entrepreneurs étrangers pour mener des activités et vivre confortablement.
Beaucoup de choses en jeu
Les conséquences de ces attaques iraniennes devraient être prolongées, car les pays du Golfe voudront se protéger encore davantage contre le pouvoir iranien lors de futures éventualités. Quelles dispositions de sécurité émergeront n’est pas clair.
Si le détroit d’Ormuz est bloqué et que le commerce pétrolier est perturbé, la flambée des prix du pétrole pourrait frapper durement des pays importateurs comme l’Inde. Nous sommes très vulnérables face aux perturbations dans la région, compte tenu de nos intérêts là‑bas — la taille de la diaspora, le volume des envois de fonds et d’importants achats de pétrole et de gaz. Les retombées de ce qui se passe pourraient être graves pour nous. Pour nous, la désescalade de la situation est d’une importance vitale.
L’Inde s’est montrée discrète sur l’attaque américano/israélienne contre l’Iran. Nous n’avons pas condamné l’attaque, ce qui est compréhensible puisque nous n’avons pas condamné non plus l’intervention militaire russe en Ukraine. La question sera soulevée à l’Assemblée générale des Nations unies, où notre diplomatie sera mise à rude épreuve dans cette situation qui se développe.
[Kanwal Sibal était Secrétaire d’État aux Affaires étrangères et Ambassadeur en Turquie, en Égypte, en France et en Russie, et Chef adjoint de mission à Washington.]

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