Des Américains à la Californie, de la Sibérie au Bassin du Congo, du Portugal et de la Grèce à l’Australie, des incendies d’une ampleur sans précédent – les mégafeux – se propagent dangereusement à travers le globe. Dévastant tout sur leur passage, ces mégafeux, symboles d’un monde naturel plus menacé que jamais, restent étrangement absents des réflexions politiques en cette période de crise climatique. Certains scientifiques commencent désormais à employer le terme « Pyrocène » plutôt que « Anthropocène » pour décrire notre ére géologique.
Benjamin Joyeux: Comment vous êtes-vous intéressée aux incendies et aux mégafeux ?
Joëlle Zask : J’ai un jour vu une forêt qui venait de brûler, et sa disparition m’a amenée à réfléchir à ce que le paysage signifie pour les gens. La perte d’un paysage produit une sorte d’impuissance: le paysage n’est pas seulement un décor devant lequel on se contemple, mais une partie intégrante de nous-mêmes. Le feu détruit des fragments d’histoire qui ne reviendront jamais. Cette irréversibilité est ce qui provoque la détresse ressentie par les victimes des incendies. J’ai aussi été étonnée qu’un phénomène aussi marquant que les incendies de forêt n’ait pas été suffisamment débattu, à la fois parmi les scientifiques de l’environnement et les militants écologistes, et dans l’opinion publique.
Les incendies constituent-ils une question politique ?
Ils sont davantage des indications d’un dysfonctionnement dans la représentation, dont les conséquences sont très politiques. On ne peut les contrôler ou les prévenir que par un changement dans ce domaine. Il existe d’importantes questions sociales et politiques entourant les incendies forestiers aujourd’hui. Pourtant, nous continuons à les traiter comme de simples informations d’actualité. Pourquoi ? Je pense qu’il y a dans nos esprits une peur, une réticence. Il y a eu dans le passé des incendies catastrophiques, comme le grand incendie de Lisbonne qui a détruit la ville en 1755. Les incendies actuels sont « catastrophiques » et « politiques » dans le sens où ils révèlent l’état d’un déséquilibre planétaire et le rôle immense de l’humanité dans cela, une responsabilité qui doit bien sûr être claire et détaillée, car tout le monde n’en est pas également responsable. Cette responsabilité se symbolise par le fait que pour déclencher un feu, il suffit d’allumer une allumette. Tout comme nous ne pouvons pas arrêter un tsunami ou un tremblement de terre, nous ne pouvons pas arrêter un immense incendie de forêt. En Australie au début de 2020, tout comme en Californie et en Sibérie en 2019, nous assistons à l’impuissance des acteurs sur le terrain face à ces mégafeux.
Cette responsabilité est symbolisée par le fait que pour déclencher un feu, il suffit d’allumer une allumette. Tout comme nous ne pouvons arrêter un tsunami ou un tremblement de terre, nous ne pouvons pas arrêter un immense feu de forêt.
Quelle est la différence entre les incendies et les mégafeux, et pourquoi ne pouvons-nous pas les stopper ?
Il n’existe pas de définition standard des mégafeux. Ce sont des phénomènes récents qui prennent des formes variées et qui se caractérisent par le fait que nous ne parvenons pas à les arrêter. Il faut les distinguer des incendies saisonniers et des brûlages dirigés, qui sont relativement faciles à gérer. Les mégafeux sont clairement liés au réchauffement climatique et deviennent de plus en plus intenses et fréquents à mesure que les températures augmentent et que les périodes de sécheresse s’allongent. Pour qu’il y ait feu, il faut du combustible, un milieu extrêmement sec et du vent. Aujourd’hui, ces trois conditions se conjuguent avec des proportions inquiétantes. Des saisons d’incendie qui autrefois duraient deux à trois mois peuvent durer jusqu’à six mois aujourd’hui. C’était le cas en Californie et dans le nord de la Méditerranée – au Portugal, en Espagne, en Grèce et dans le sud de la France – durant l’été 2017.
Quel est le rôle de l’humanité dans l’augmentation du nombre et de l’intensité des mégafeux ?
En plus du réchauffement climatique, la destruction des forêts est liée à l’exode rural et à la disparition des savoir-faire forestiers traditionnels. Les forêts sont détruites par de nouveaux occupants qui, ne les comprenant pas, les maltraitent et les mal gèrent. Les forêts ne sont pas gérées et le bois mort – qui est extrêmement inflammable – s’accumule, les rendant vulnérables aux incendies. Avec l’élévation des températures apparaissent de nouveaux parasites qui tuent les arbres et augmentent encore la quantité de matière sèche. Puis il y a le défrichement, et les forêts industrielles qui ne sont des forêts que de nom. Elles reçoivent des traitements phytosanitaires et se montrent particulièrement fragiles. Plus les forêts sont homogènes et plantées d’arbres non autochtones, plus elles brûlent facilement. Par exemple, 70 pour cent des forêts en Suède – où les incendies ont brûlé avec virulence à l’été 2018 – sont industrielles. Les arbres choisis, l’espacement entre eux et le manque de diversité les rendent particulièrement inflammables. Les incendies de forêt illustrent comment les enjeux d’aujourd’hui se nouent les uns aux autres et montrent la manière dont les écosystèmes sont perturbés et détruits.
Nous avons vu surgir davantage de débats sur les mégafeux depuis l’épisode mondial d’incendies en 2019 et 2020, mais cela reste peu discuté par rapport à la crise climatique dans son ensemble. Comment expliquer ce paradoxe ?
Le phénomène des mégafeux n’est pas encore suffisamment ancré dans l’esprit collectif, même si les spécialistes en constatent l’expansion et si les forêts boréales (dans les zones les plus froides) brûlent aussi désormais. La NASA a publié des scénarios saisissants qui prévoient, à moyen terme, des feux sur toutes les masses terrestres.
Ce qui est aussi frappant, c’est sa soudaineté: les scientifiques de l’environnement savent repérer des évolutions climatiques relativement lentes ou à moyen terme. Mais comment un phénomène aussi soudain peut-il s’inscrire dans l’échelle temporelle plus longue de l’évolution générale du climat ?
Ce phénomène est apparu plus tôt que prévu. Le mégafeu est devenu une réalité physique: un phénomène total et non compartimenté. Il inverse les rapports avec la nature parce qu’il s’agit d’un phénomène naturel mais causé par l’homme. Ce qui est aussi frappant, c’est sa soudaineté: les scientifiques savent repérer des évolutions climatiques relativement lentes; mais comment intégrer un phénomène aussi soudainto dans la durée longue de l’évolution du climat ? Même l’Anthropocène est envisagé sur une échelle temporelle plutôt longue. Or rien n’évolue plus vite qu’un mégafeu: il détruit des millions d’hectares en quelques jours. Tous ces éléments expliquent pourquoi nous n’avons pas encore réussi à identifier les mégafeux comme un phénomène lié à la crise environnementale.
Pensez-vous que le récit autour des incendies a évolué ces dernières années ?
Lorsque je me suis intéressée au sujet, il existait une narration verte en faveur des incendies forestiers, parce que ces feux sont saisonniers, naturels et font donc partie de l’équilibre des forêts. Mais cette narration a aussi conduit à une cécité. Les incendies peuvent détruire durablement les forêts, comme dans 60 pour cent des cas de mégafeux. Nous commençons seulement à réaliser que les immenses feux qui dévorent l’Australie, la Californie, le Portugal et la Grèce ne sont pas du tout bénéfiques pour les forêts. Cette narration verte-là est dépassée à cet égard.
Quand on imagine la fin du monde, comme dans les films catastrophe à la hollywoodienne, cela implique souvent des séismes et des tsunamis, mais peu les incendies. Les incendies de forêt sont rarement associées à la fin du monde dans l’imaginaire collectif.
C’est aussi parce que le feu est synonyme de maison, de foyer et de bien-être. Il existe une imagerie paradoxale autour du feu, à la fois grand destructions et essence même de la vie. L’histoire biologique de l’humanité et son évolution sont liées à l’usage du feu, à sa domestication. Il est donc difficile d’imaginer que le feu, condition d’humanisation, puisse entrer en conflit avec les chances de survie de l’humanité sur la planète.
Que nous disent ces phénomènes sur nous-mêmes et sur notre rapport à la nature ?
Nous devons prendre soin de la nature, aussi bien de manière intéressée que désintéressée. Cette position entre en conflit avec l’extractivisme, l’idée que la nature serait faite pour nous et qu’il faut l’exploiter autant que possible pour en tirer tout ce que l’on peut. Mais elle entre aussi en conflit avec l’idée que la nature est naturellement bonne et qu’il faut prendre du recul pour ne pas la blesser ou la défigurer. Les récits de préservation qui soutiennent que la nature se porterait très bien sans les humains nuisent aussi à la nature. Lorsque nous parlons de la nature, nous devrions parler d’une nature que nous estimons, dont nous pouvons nous servir, dont la configuration – qu’elle soit esthétique, philosophique ou matérielle – résonne en nous. Je ne connais pas de nature indépendante de l’espèce humaine. Ce qui m’intéresse, ce sont les rapports humains avec la nature où l’action est possible, même si cet équilibre évolue tout le temps. Une vision anthropocentrique de la nature est inévitable. L’idée de prendre soin de la nature et de son éthique est donc fondamentale.
Nos relations interhumaines seraient bien plus démocratiques si nous faisions la place au monde non humain, que vous appeliez cela écologie ou nature. Qui suis-je en tant que personne dans une société qui mange des animaux ?
Le lien entre les droits des animaux et la crise climatique prend de l’ampleur dans l’écologie et nous obligerait à révolutionner notre rapport avec les créatures non humaines. Faut-il faire de même avec les arbres et les forêts ?
C’est une bonne analogie, car lorsque les êtres humains entretiennent des relations entre eux en tenant compte du non humain, les relations ne sont pas les mêmes. Nos relations interhumaines seraient bien plus démocratiques si nous laissions de la place au monde non humain, que vous appeliez cela écologie ou nature. Qui suis-je en tant que personne dans une société qui mange des animaux ? En revanche, je n’ai personnellement pas envie de conférer aux arbres ou aux animaux un statut équivalent à celui des humains. Je trouve cela absurde.
Mais, en réponse à ce problème de mégafeux, ne devrions-nous pas envisager les arbres comme des sujets de droit ?
Je ne le crois pas. Les mégafeux ne sont pas des êtres mais des conséquences, comme les animaux que nous élevons pour nous nourrir. D’abord, nous devons envisager le cadre interhumain du problème. Je n’adhère pas à l’hypothèse Gaïa, mais je pense comme Noé, qui n’a pas donné de droits aux animaux mais les a mis dans son arche et a fait ce que Dieu lui avait dit de faire. J’ai des doutes sur l’octroi du statut de sujet à des êtres qui ne se considèrent pas comme tels. Cela risquerait de nous ramener à cette même idée qui nous berne: pour respecter tous les êtres et les connecter, il faut les considérer comme égaux et identiques. Au contraire, il faut intégrer cette pluralité dans nos relations: c’est ce que j’évoquais dans La démocratie aux champs (Democracy in the Fields). Donner des droits aux vers de terre est absurde. Cultiver le sol, c’est écouter la nature, en prendre soin, l’observer sans la détruire et assurer les conditions de sa survie. Nous pouvons tout cela sans passer par le droit.
Quel est le message principal de votre livre ?
Je soutiens que c’est en valorisant, comprenant et en identifiant des moyens de s’occuper de la nature que nous sauverons les forêts. Cela passe aussi par l’interdiction des activités qui contribuent au réchauffement climatique et qui détruisent les forêts, les rendant vulnérables. En bref, en limitant les activités des grandes sociétés. Il faut aussi remettre en question notre vision romantique et contemplative de la nature. Un message politique important est d’arrêter de penser que les solutions viendront d’en haut et qu’une catégorie d’experts est nécessaire pour diriger les décideurs. L’idée d’expertise a coupé la parole aux habitants et les a empêchés d’avoir voix au chapitre. Pendant des années, les petits paysans ont été regardés comme des marginaux et des inconnus. Nous réalisons que, comme aujourd’hui l’Australie, les personnes dont on se moquait sont en réalité les mieux placées pour trouver les bonnes solutions. La redécouverte tardive des savoirs forestiers anciens est politiquement important: c’est là que résident des solutions locales adaptées au territoire. Le feu est un phénomène mondial mais les solutions seront locales. Le livre part de cette relation localisée – sur le terrain, entre l’humain et la forêt – et la transforme en cadre, en paradigme pour la bonne manière d’habiter la planète. Et la bonne manière de répartir le travail autour de la forêt.
Cela nécessitera une vision politique commune : ne pourrait-on pas envisager aussi une politique forestière au niveau de l’Union européenne ?
L’Europe a un rôle fondamental à jouer lorsqu’il s’agit de s’attaquer aux principaux moteurs du réchauffement climatique – comme les émissions de gaz à effet de serre – qui sont pratiquement impossibles à traiter individuellement ou collectivement. En France, le Office national des forêts et les agences qui gèrent les forêts relèvent du ministère de l’Agriculture. C’est un vrai problème car le ministère de l’Agriculture n’est en rien pionnier en matière de transition verte. Les forêts devraient être rattachées au ministère de l’Environnement. Ce qui s’est passé en Amazonie est intéressant. Le président brésilien Jair Bolsonaro considère la forêt comme sa propriété. Il en a été de même avec le président Suharto en Indonésie, qui a vendu « sa » forêt à Sumatra à la société sud-coréenne Daewoo. Ces chefs d’État plus ou moins néo-factieux se considèrent comme les propriétaires de leurs pays et les vendent au plus offrant.
Les États, supposés protéger l’intérêt général, devraient suivre la pensée d’Elinor Ostrom et commencer à voir les forêts comme des biens communs.
Une politique européenne qui reconnaîtrait les forêts comme bien commun à préserver est essentielle. Il devrait aussi y avoir une politique de protection des forêts contre les plantations inadaptées. Par exemple, une vaste plantation de pins Douglas est envisagée dans la forêt de Fontainebleau près de Paris, selon la politique de l’Office national des forêts. Sous prétexte de lutter contre le changement climatique, ils vont abattre des chênes et des frênes pour les remplacer par des pins Douglas. Or le Douglas n’est que de la biomasse; ce n’est pas une forêt. Les États, censés protéger l’intérêt général, devraient suivre la pensée d’Elinor Ostrom et commencer à voir les forêts comme des biens communs.
