Il y a soixante ans, lorsque des produits chimiques étaient pulvérisés en quantités massives sur les champs, Rachel Carson publiait ce qui est devenu, avec le temps, un classique de l’écologie: Silent Spring. Dans cet ouvrage, la biologiste américaine relate avec une précision méthodique les effets dévastateurs des pesticides et s’inquiète de la disparition alarmante des populations d’oiseaux dans les campagnes américaines. Mais qui était vraiment Rachel Carson ? Pourquoi son livre fut-il pionnier ? Entretien avec la philosophe de l’environnement Catherine Larrère.
Sébastien Billard : La biologiste et écrivaine Rachel Carson publie son texte fondateur sur l’environnement, Silent Spring, en 1962. Que dit cet ouvrage ?
Catherine Larrère : Avec cet essai, Rachel Carson a accompli un travail pionnier : elle a décrit, sans concessions et avec une rigueur implacable, les effets dévastateurs des pesticides qui se déployaient dans l’agriculture industrialisée. Elle a détaillé leurs répercussions sur la qualité de l’eau, du sol et de l’air, mais aussi sur la flore, la faune et la santé humaine. Carson a perçu très tôt les signes des catastrophes écologiques à venir. Elle nous mettait en garde : avec cet usage massif de produits chimiques, les sociétés modernes entraient dans « l’âge du poison ».
Dans la préface d’une réédition récente, Al Gore écrivait que « Silent Spring a changé le cours de l’histoire » et qu’elle « a transformé notre société ». Comment sa publication a-t-elle constitué un tournant ?
Rachel Carson n’était pas la première ni la seule à attirer l’attention sur les dangers des pesticides. Mais, par la solidité de son raisonnement et par le retentissement de son livre, elle a joué un rôle déterminant dans l’alarme collective. Silent Spring a convoqué la société civile, l’a portée à l’agenda politique et a donné naissance à une mobilisation durable autour de ces enjeux.
Rachel Carson nous avertit : avec cet usage massif de produits chimiques, les sociétés modernes ont entré dans « l’âge du poison ».
Cet ouvrage marque aussi un tournant dans le mouvement écologiste. Jusqu’alors, ce mouvement s’attachait principalement à la protection des espaces naturels épargnés par l’homme. Carson va bousculer les idées reçues en identifiant clairement les adversaires : le productivisme, le pouvoir industriel et économique, et ce qu’elle appelait « l’évangile du progrès technologique ». Avec elle, le mouvement pour l’environnement se politise et s’étend.
L’ouvrage est une dénonciation virulente d’un produit en particulier : le DDT…
À l’époque, il s’agissait d’un des désherbants les plus répandus et l’image qui l’entourait était particulièrement favorable. Dans la guerre que l’humanité menait contre les insectes, le DDT était présenté comme une arme chimique de destruction massive. Son efficacité fut telle qu’on le comparait même à une bombe atomique. Cette comparaison nucléaire reflète l’optimisme technologique qui régnait après la Seconde Guerre mondiale, malgré les bombardements d’Hiroshima.
Quand ce produit a-t-il été découvert et quand est-il entré sur le marché ?
La dichlorodiphényltrichloroéthane, ou DDT, fut synthétisée dès 1874. Ce n’est que dans les années 1930 que ses propriétés insecticides furent découvertes par le chimiste suisse Paul Hermann Müller, ce qui lui valut le prix Nobel de médecine en 1948. Le DDT fut initialement mobilisé par l’armée — au début des années 1940, lors de campagnes du corps expéditionnaire américain dans le Pacifique, puis par les Alliés — pour lutter contre le paludisme et les épidémies de typhus chez les soldats.
Après la guerre, l’industrie chimique « recycle » le DDT en l’encourageant à être utilisé dans les champs et les forêts afin de détruire les infestations d’insectes nuisibles. Des dizaines d’entreprises, essentiellement américaines, en produisent d’énormes quantités, et les pulvérisations aériennes sur de vastes superficies deviennent de plus en plus fréquentes, tout comme les ventes auprès du grand public. Le DDT joue un rôle majeur dans l’industrialisation de l’agriculture, qui s’est développée aux États‑Unis après la Première Guerre mondiale, puis en Europe après la Seconde, et un peu plus tard dans les pays en développement avec la Révolution verte.
Rachel Carson clearly identified enemies: productivism, industrial and economic power, and the gospel of technological progress.
Dans la guerre que l’humanité mène contre les insectes, le DDT est présenté comme une arme chimique de destruction massive.
Le paysage se transforme et se homogénéise, les écosystèmes sont réduits à leur expression la plus simple. La scène du film culte d’Alfred Hitchcock, La Mort aux trousses, où Cary Grant est poursuivi par un avion pulvérisateur à travers un champ qui s’étend à perte de vue, illustre parfaitement l’ampleur de ce bouleversement. À partir des années 1940, toutefois, des rapports d’experts commencent à signaler sa toxicité, notamment pour la flore et la faune sauvages. Grâce à son travail de sensibilisation, Rachel Carson amplifie ces recherches qui avaient jusqu’alors peu été portées à la connaissance du grand public.
Dans son livre, plutôt que « insecticides » ou « pesticides », Rachel Carson privilégie le terme « biocides ». Pourquoi ce choix ?
Sous couvert de viser un être vivant précis, ces produits touchent en réalité la vie dans son ensemble, y compris celle des humains. « Ils ont été conçus et appliqués sans tenir compte des systèmes biologiques complexes contre lesquels ils ont été aveuglément déployés », explique-t-elle. Elle montre aussi que l’extermination massive des insectes, loin d’être une solution efficace, est au contraire absurde et dangereuse : les insectes les plus résistants disparaissent, tandis que les plus forts, qui se révèlent souvent plus nocifs que ceux qui ont été éliminés, prolifèrent d’autant mieux maintenant que leurs prédateurs naturels ont été éradiqués. L’attaque chimique produit donc des effets opposés à ceux escomptés.
Qu’appelait-elle de ses vœux ? Une interdiction de tous les pesticides ?
Rachel Carson ne prônait pas l’interdiction pure et simple, mais plaidait pour une utilisation plus modérée et pour des solutions alternatives. Elle préconisait le recours à des procédés de lutte biologique en recherchant ce qui limite la prolifération dans l’environnement naturel. Sa conviction est que la bataille pour dominer la nature est autodestructrice. Il faut la voir non comme un ennemi, mais comme une alliée. Pour rendre l’agriculture moins vulnérable face aux nuisibles, elle appelait à mettre fin aux cultures mono-spécifiques. Ses propos écrits rappellent que nos problèmes « proviennent de l’intensification de l’agriculture — l’occupation de superficies immenses par une seule culture ».
Silent Spring s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires, a été traduit dans de nombreuses langues et n’est jamais sorti de tirage. Mais a-t-elle influé sur la régulation des pesticides ?
Silent Spring n’a pas stoppé leur montée, mais le succès de l’ouvrage a obligé les autorités à s’emparer de la question : le président Kennedy évoqua le travail de Rachel Carson lors d’une conférence de presse en janvier 1963; à la suite de cela, un comité sénatorial fut mis en place, et il valida le danger soulevé par la biologiste. Surtout, Silent Spring a donné lieu à une campagne visant l’interdiction du DDT, que les États‑Unis mirent en œuvre en 1970, suivis par un certain nombre de pays européens. Une autre conséquence fut la création, la même année, de l’Environmental Protection Agency. Elle fut chargée de réguler les pesticides, autrefois du ressort du United States Department of Agriculture.
Her belief is that the battle to dominate nature is self-destructive. We should see it not as an enemy, but as an ally.
Comment l’industrie chimique a-t-elle réagi à la publication de Silent Spring ?
Dans un premier temps, elle a voulu faire taire le livre. L’un des plus grands producteurs de DDT à l’époque a pressé l’éditeur d’interdire sa publication — sans succès. Comme les faits de Carson étaient indiscutables, le lobby de l’industrie chimique a concentré ses attaques contre Carson elle-même avec une férocité inédite. On avançait que Rachel Carson était submergée par un émotionnel irrationnel typique des femmes, trop sensibles à la nature, mais qui criaient dès qu’elles voyaient une araignée.
L’un des producteurs de DDT a traité Carson de « défenseuse fanatique du culte de l’équilibre de la nature ». Quant à Monsanto, la firme publia une parodie de l’ouvrage intitulée The Desolate Year, qui décrivait un monde envahi par les insectes. Carson fut aussi attaquée pour son célibat : n’ayant jamais été mariée, l’ex-secrétaire à l’Agriculture, Ezra Taft Benson, écrivit dans une lettre à l’ancien président Dwight Eisenhower qu’elle était probablement une « communiste ». Benson expliquait aussi que le fait qu’elle ne soit pas mère et célibataire pouvait être perçu comme étrange pour une question de génétique et d’avenir des générations. Après l’interdiction du DDT, certains cherchèrent même à la faire payer des décès dus au paludisme.
Avant Silent Spring, Rachel Carson avait publié trois ouvrages sur la vie marine, tous devenus des best-sellers. Pourquoi ce succès si régulier à chaque fois ?
Son talent littéraire y est sans doute pour beaucoup. L’écriture de Rachel Carson rend une quantité phénoménale d’informations accessible à un public non spécialiste. Son travail était original car il reliait sciences et littérature, deux domaines souvent perçus comme hermétiques, et qui, surtout en matière d’écologie, manquaient cruellement de passerelles.
Fait-elle partie de la tradition de l’écriture de la nature et du wilderness au cœur de l’histoire américaine ?
Par部分iellement oui. Car la nature qu’elle décrit n’est pas la wilderness, cette nature sauvage et sublime associée à l’idéal héroïque américain, mais une nature plus modeste et quotidienne. Elle consacrera de nombreuses lignes aux liens affectifs que beaucoup de personnes ont noués avec les oiseaux. Dans une Amérique encore majoritairement rurale, elle raconte comment les gens les nourrissent l’hiver et guettent le retour des oiseaux migrateurs, signe du printemps. Rachel Carson nous rappelle que la crise provoquée par les pesticides n’est pas uniquement une crise environnementale — qui bouleverse les écosystèmes — ni une crise sanitaire — qui menace la santé humaine —, mais aussi une « crise du monde vécu », pour reprendre l’expression d’André Gorz. Elle touche au monde social. La disparition du rouge-gorge, par exemple, était vécue par beaucoup comme une tragédie domestique.
Certaines voix font d’elle une icône éco-féministe. Partagez-vous ce point de vue ?
Pas exactement… Elle a certes fait des choix de vie et d’engagement qui, pour une femme de son époque, furent subversifs. Mais elle ne s’est jamais qualifiée de féministe et n’a jamais mêlé les combats féministes et écologistes. De même, elle n’a pas développé une critique sociale des rapports de domination, ni des inégalités et injustices qui en découlent.
Cet article a été publié pour la première fois en français par L’Obs. Il est republié ici avec permission.

Tout devient personnel : Comment la biosécurité nous touche de près