Le terme sécurité s’est tellement élargi et remodelé à maintes reprises qu’il peut désormais sembler dénué de sens. C’est le mantra invoqué pour justifier des atteintes aux droits humains ou pour déclencher une guerre, mais c’est aussi le mot qui intègre les problématiques « climat » et « énergie ». Comment peut-il embrasser autant de domaines et pourquoi suscite-t-il une telle puissance mobilisatrice ? Revue du livre de Frédéric Gros qui propose une réécriture radicale du concept de biosécurité.
Regarder le mot sécurité d’un œil neuf est l’un des résultats garantis par le livre de Frédéric Gros, Le Principe Sécurité (The Principle Security, 2012). Gros est un philosophe français, spécialiste de Michel Foucault, et l’auteur du best-seller Une philosophie de la marche (2014). Non moins stimulant sur le plan intellectuel et philosophique pour autant qu’il se lise comme une promenade à travers l’Histoire, Gros trace une généalogie de la sécurité à la manière foucaldienne. Il distingue ce qu’il appelle ses quatre usages principaux, les enracine dans leurs origines historiques occidentales et conclut par la biosécurité — un concept naissant et peu théorisé à la manière de Foucault que Gros réinterprète.
Parmi les éléments les plus fascinants du livre figure la manière dont Gros conçoit ces quatre sens dispersés de la sécurité comme interagissant entre eux, et la façon dont ils disparaissent puis réapparaissent, modernisés et adaptés à chaque contexte, à travers le temps et l’espace. Surtout, il montre comment l’importance croissante de la biosécurité s’intègre de manière contradictoire et puissante avec les autres sens de la sécurité pour forger notre notion actuelle de sécurité.
Tranquillité de l’esprit
La première acception de la sécurité chez Gros nous transporte vers la Rome et la Grèce du IIIe siècle avant notre ère. Ce concept est étroitement lié à l’ataraxie, notion centrale chez les écoles éclectique, épicurienne et sceptique, qui signifie « sécurité de l’esprit, justifiée ou non dans une situation où la peur pourrait s’installer ». La sécurité ici est un état subjectif de l’esprit, une attitude stable et imperturbable de sérénité, atteinte par des exercices mentaux exigeants et sans fin.
Elle se personnifie dans l’image de la sagesse par excellence: la tête haute et sereine, au milieu des tempêtes de la vie, inébranlable face aux circonstances externes — qu’il s’agisse de bouleversements politiques, de traumatismes personnels ou de pauvreté extrême. Cette partie fait écho à des techniques aujourd’hui très en vogue comme la méditation et la pleine conscience, dont l’objectif est une paix intérieure et un équilibre intérieur durable.
Le dimanche de l’Histoire
Le chapitre suivant de Gros est riche en détails historiques et décrit sa deuxième notion de sécurité: l’absence objective de mal. Cette idée remonte au millénarisme, apparu au début du Moyen Âge; une croyance chrétienne selon laquelle viendrait une ère de mille ans de paix sublime et de prospérité, précédant le jugement dernier. Dans cette période utopique, la Terre serait fertile, chacun disposerait de ce dont il a besoin, le monde serait unifié, Jésus marcherait parmi les vivants et les guiderait, tandis que l’exploitation et la cruauté cesseraient.
Ici, la sécurité est une période future, écrite dans les astres mais nécessitant d’être catalysée d’une certaine manière. De nombreuses croisades au XIe siècle cherchèrent à l’éveiller en atteignant Jérusalem — par exemple la Croisade du Peuple, un rassemblement de paysans sans terres en grande détresse, et la poignante Croisade des Enfants comptant 30 000 jeunes —, et cette croyance refait surface tout au long du Moyen Âge en Occident avec l’idée de l’avènement d’un dernier empereur qui réunifierait la terre et régnerait avec justice. Il s’agit d’atteindre le prochain stade de l’histoire — en effet, la « fin de l’histoire » où la Terre serait unifiée sous un seul empire chrétien. Cette idée se distingue par ses bases politiques, sa critique du statu quo et son imagination d’un avenir plus égalitaire. De nombreux mouvements millénaristes, petits mais perturbateurs, tels que les franciscains, portés par le désir de débarrasser le monde du mal et critiques de l’inégalité et de la corruption ecclésiastique, furent brutalement réprimés. Ces mouvements représentaient une double menace pour les puissants en place, puisqu’ils promettaient une vie meilleure sur cette terre — une sorte de « ciel sur terre ». Selon certains historiens, le refus et la répression de cette idéologie par l’Église catholique auraient contribué, au XXe siècle, au basculement des croyances religieuses vers des visions matérialistes de mondes meilleurs. Les gens, sans beaucoup d’espoir d’un bonheur terrestre, se tournaient progressivement vers des idéologies qui promettaient cela, comme le communisme.
L’État et la sécurité
Autrefois absents des significations précédentes — l’idée d’un État-nation borné étant en tension avec l’idée d’un empire global — l’État et ses appareils occupent désormais le devant de la scène dans ce concept, incarnant la sécurité à travers trois figures: le policier, le juge et le soldat, représentant respectivement la protection des citoyens et de leurs biens, la garantie de leurs droits civils et l’intégrité territoriale. Gros retrace ici l’idée que la sécurité est une chose identique à l’État, depuis les penseurs libéraux tels Hobbes, Locke et Rousseau et leurs notions de « l’état de nature » et du contrat social, par lesquels une part de la « nature humaine » se réalise — le besoin présumé des êtres humains de « lois naturelles », à l’égard de l’égalité et de la liberté. Ce qui retient l’attention, c’est la déconstruction de cette idée, si souvent donnée pour acquise, qui lie intrinsèquement la sécurité à l’État. La sécurité devient ainsi une puissance étatique, dotée d’un système policier, judiciaire et militaire forts et efficaces. Toutefois, la branche judiciaire de cette sécurité est aujourd’hui de plus en plus délaissée au profit d’une puissance policière et militaire dominante, comme dans les états d’urgence sans fin où les droits civils sont suspendus. Ces deux sens de la sécurité se mêlent peu à peu, lorsque le policing intérieur se militarise (notamment en matière de répression des manifestations et des minorités), et lorsque les ennemis de l’État se perçoivent à l’intérieur même de celui-ci (tels que les terroristes).
La biosécurité
Ces notions couvrent désormais l’ensemble des territoires que nous associons à la sécurité telle que nous la connaissons. Mais qu’en est-il de la biosécurité ? Ce concept glissant et peu connu est néanmoins ancré dans la société depuis quelques décennies, selon Gros. La sécurité ici signifie « la continuité d’un processus » — la traçabilité et le contrôle des flux autorégulés, qu’il s’agisse de flux humains, de biens, de capitaux, et ainsi de suite. L’idée clé est de saisir la nature auto-régulatrice de ces flux. La sécurité énergétique, par exemple, vise à assurer la régularité d’un flux qui doit se répandre de façon continue et homogène sur le territoire, via la diversification des sources d’énergie, les calculs géopolitiques, l’investissement dans les énergies renouvelables, etc.
La biosécurité implique protection, contrôle et régulation. L’aspect protection envisage l’humain comme vulnérable et perméable, ramené à son « substrat biologique le plus fondamental » — les désirs physiques, les peurs et les besoins. En d’autres termes, l’être humain est d’abord une « finitude biologique », une entité physiologique plutôt qu’un sujet politique; un être vivant qui forme des populations de corps qui se nourrissent, respirent, bougent et souffrent, plutôt qu’un groupe de citoyens actifs. La sécurité se redefine alors comme la sécurisation du « noyau vital de la vie » de cet être humain. Cela élargit le champ des questions sécuritaires à tout ce qui porte atteinte au bien-être de ce noyau vital; et cela déclenche une « explosion sémantique » du mot, qui peut désormais englober le climat, l’alimentation, l’énergie, les migrations, l’information, et davantage encore.
Une communauté mondiale de victimes
À l’échelle internationale, cette vision de la protection de l’humain déplace le centre de gravité du réalisme étatique comme acteur unique des relations internationales et reformule le but des institutions internationales autour de la « sécurité humaine », qui englobe la pauvreté, les discriminations de genre et raciales, le chômage, les problématiques écologiques, et ainsi de suite. On voit poindre dans ce cadre une implication croissante des institutions internationales et l’émergence d’un langage autour des « populations vulnérables », dont la protection sert de justification à des interventions militaires sous des normes telles que la Responsabilité de Protéger. Gros décrit ce déplacement avec une certaine acuité: il s’agit d’un passage du respect à la compassion; la création d’une « communauté mondiale de victimes ». En effet, on constate une certaine décontextualisation et déhistoricisation d’un contexte politique et des populations affectées afin de les réduire, en fin de compte, à des êtres biologiques génériques et homogènes. Cette évolution a aussi favorisé l’essor du « principe de précaution », selon lequel le simple risque de préjudice pour la population justifie des mesures à grande échelle, inversant la charge de la preuve (un récit, selon Gros, qui se retrouve aussi dans le discours sur le changement climatique). On peut aussi déceler des échos d’une chose proche de la « société du risque ». De surcroît, le corps même de l’être humain, autonome et auto-régulé, est exposé au risque par les flux mondialisés de biens, de personnes et d’aliments susceptibles de véhiculer des agents pathogènes dangereux.
L’humain est avant tout une « finitude biologique », une entité physiologique plutôt qu’un sujet politique
Contrôle mutualisé
La dimension contrôle voit ces corps humains comme identifiables et localisables sur le plan génétique, tandis que la surveillance cesse d’être centralisée et hiérarchique pour devenir « démocratique, reticulée, participative, privatisée ». Nos communications, nos déplacements, nos recherches sur Internet, nos achats, tout est enregistré, conservé et rattaché à divers profils (du profil de consommateur à celui de sécurité), consultables à tout moment, mais dispersés entre de multiples sources; non seulement des entreprises comme des opérateurs téléphoniques et des compagnies aériennes, mais aussi des individus. Cette surveillance horizontale du XXIe siècle n’est pas descendante; elle se donne à voir comme une “sur-sécurité” mutuelle où chacun peut connaître les déplacements, les achats et les centres d’intérêt des autres (à titre d’exemple, l’application Find my Friend permet de géolocaliser le téléphone d’un ami si l’on accepte pareil droit en retour).
Quiconque a lu le roman The Circle de Dave Eggers s’y retrouverait aisément. Le roman se déroule dans une plateforme gargantuesque et branchée qui incorpore progressivement de plus en plus d’aspects de la vie des gens — des achats au vote, en passant par l’organisation de vie sociale et professionnelle — jusqu’à un voyeurisme collectif obligatoire et maniaque, où tout le monde (y compris les politiciens) est constamment visible, disponible, partagé et connecté (mais surtout contrôlé par la plateforme). L’analyse de Gros voit dans cela un rejet du doute et de l’incertitude: « Pour sécuriser le monde, il faut le délivrer des hésitations, de l’opacité, des doutes de la conscience et des mots ». En effet, c’est là une clef de sa théorie — s’inspirant largement de Foucault et de son fameux « savoir = pouvoir » — qui souligne la survisibilité, l’observation et l’enregistrement des flux et des processus. La traçabilité est au cœur de la théorie de Gros. Les lieux de biosécurité ne sont pas les frontières et les portes — comme l’on entend parfois pour la sécurité d’État consistant à enfermer — mais des carrefours de flux tels que les aéroports, où l’on peut surveiller, étiqueter et enregistrer. Les mesures liées à la « sécurité alimentaire », par exemple, impliquent un suivi méticuleux et multi-niveaux des denrées à l’échelle mondiale et transfrontalier, en étiquetant, enregistrant et suivant l’ensemble du trajet afin de connaître la provenance, le parcours, la qualité et le statut des aliments.
Régulation en auto-gestion
Gros insiste sur l’importance de l’auto-régulation; les flux s’équilibrent et se réajustent de façon organique selon les besoins internes et les circonstances externes — ils sont réactifs. Ils peuvent être déstabilisés par une ingérence humaine extérieure, de sorte que la sécurité consiste à les gérer et à les suivre. Tout comme le corps humain, ils peuvent nécessiter une régulation subtile, mais sans intervention directe ou étrangère. La régulation s’envisage alors comme la « gestion d’un milieu » plutôt que comme répression ou imposition. Et cette gestion n’est pas assurée par une autorité étatique centralisée, mais, comme expliqué plus haut, par un processus démocratique et organique. C’est ainsi que la biosécurité nous conduit au-delà d’une surveillance orwellienne ou du simple dilemme entre droits et sécurité. Il n’y a ni imposition ni répression; la volonté humaine, l’agence humaine, n’entrent pas dans l’équation. Le débat porte sur les paquets mobiles d’écorce et d’os et sur leurs besoins et désirs physiques, ainsi que sur la meilleure manière de les assurer.
Il n’y a ni imposition ni répression ; la volonté humaine, l’agence humaine, n’entrent pas dans l’équation.
Selon Gros, cette idée d’auto-régulation a imprégné la manière dont les économistes libéraux conceptualisent le marché. Le capital est vu comme un flux et le marché comme un corps vivant, doté de processus internes et de flux qui s’auto-régulent parfaitement pour prospérer; il s’agit de « l’île de naturalité à préserver ». La seule voie pour maintenir la prospérité et le bon fonctionnement du marché consiste alors à défaire les obstacles à sa régulation spontanée et naturelle. Le principe d’auto-régulation du marché est ce qui le fait paraître « infaillible »; les prix sur les marchés non régulés seraient « vrais » puisqu’ils n’ont pas été pollués par des interférences extérieures. Si un marché est libre — c’est la sécurité; il n’a pas été entaché par des lois arbitraires et brutales, et par une volonté politique aveugle ou défectueuse. Gros appelle cela « l’utopie de la sécurisation de l’auto-régulation ». Le néolibéralisme a étendu cette logique jusqu’à en faire un dogme apparemment invétéré: tout se ferait mieux sans ingérence, sur un marché non régulé.
Une potion puissante
Comme on le sait, la sécurité centrée sur l’État continue toutefois à façonner largement notre monde aujourd’hui, mais elle est adaptée pour s’insérer dans la logique de plus en plus omniprésente de la biosécurité. Cela produit la tension étrange entre les fonctions militaires et policières de l’État qui paraissent nécessaires mais qui se déplacent du domaine public vers le privé — par exemple dans la privatisation croissante des forces militaires et policières, des contractants privés dans les interventions armées, ou des sociétés privées comme G4S gérant les prisons. La biosécurité transforme notre perception de l’économie et de la politique ainsi que la place des humains dans ces domaines. La migration peut encore être envisagée comme une question de frontières nationales, et les partis nationalistes y voient le pouvoir unique de l’État-nation pour traiter le sujet; mais la migration est surtout perçue comme un flux, peuplé d’êtres vivants qui doivent être enregistrés, classifiés et suivis, et dont les besoins physiologiques doivent être gérés. La biosécurité, Gros semble l’insinuer, est fondamentalement une affaire de dépolitisation: les marchés, les populations et les flux de biens et de capitaux ne doivent pas être soumis à l’effet déstabilisant d’une influence humaine. La sécurité est simplement la continuité des processus existants; Gros affirme que la sécurité est « tout ce qui continue comme avant ». La sécurité maintient en place les systèmes qui favorisent la destruction écologique et l’accroissement des inégalités sociales. Ces domaines échappent à la volonté démocratique et politique, à la libre volonté humaine et à l’agent individuel. Les êtres humains sont à la fois atomisés et dé-individualisés en tant que « populations ».
Comment la biosécurité interagit aujourd’hui avec les autres sens de la sécurité est un autre terrain de débat; la pleine conscience et le « bien-être », de plus en plus institutionnalisés et orientés par le secteur privé, peuvent être examinés à travers la lentille de la gestion du bien-être humain dans le cadre d’une société du risque marquée par l’anxiété et la préemption du risque et des moyens de le prévenir.
Certaines critiques adressées à Gros portent sur l’absence frappante d’une analyse structurelle ou de classe. Si Gros soutient que la biosécurité « déhumanise » et retire la volonté humaine de l’équation, son propre regard, ancré dans le post-structuralisme, échoue peut-être à saisir les volontés humaines, les rapports de pouvoir et les structures qui créent et perpétuent ces divers sens de la sécurité. L’omission d’une dimension de sécurité au sens de la « sécurité sociale » — la protection sociale et les systèmes de bien-être — est surprenante, même s’il pourrait ranger cela sous la biosécurité.
Cependant, le livre de Gros est riche, accessible et incontournable pour quiconque souhaite sonder le dessous de notre société et déplier l’un de ses concepts politiques les plus puissants. Il propose une narration historiquement engageante et contemporainement significative sur ce que signifie aujourd’hui la sécurité sous ses différentes formes. En décalant nos façons de voir et d’évoquer les processus et les gestes que nous tenons pour acquises, il atteint l’objectif que tout intellectuel poursuit sans doute: nous obliger à regarder le monde avec des yeux neufs.

Tout devient personnel : Comment la biosécurité nous touche de près