Les évolutions du sud de l’Europe influenceront la trajectoire politique de l’UE pour les prochaines années. Pour que les progressistes puissent défier la suprématie de la Droite en Italie et en Grèce, ils devront trouver une unité au sein d’une fragmentation, à l’image des exemples donnés par l’Espagne et le Portugal.
Dans la grande perspective de la politique européenne, l’Espagne et l’Italie semblent être à l’opposé l’une de l’autre. En Espagne, le gouvernement le plus à gauche de l’UE a reconfirmé une large majorité progressiste, tandis qu’en Italie, un gouvernement national-conservateur mène le mouvement réactionnaire en Europe. Pourtant, en termes d’électorat, l’Espagne et l’Italie sont plus proches qu’il n’y paraît. Lors de leurs dernières élections, le camp de droite a obtenus 44 % des voix en Italie et 45 % en Espagne.
The eurozone crisis happened, and the established ways of doing politics were broken.
Le paysage politique des deux pays a connu, ces dernières années, une fragmentation significative. En Espagne, le PSOE et le PP attiraient autrefois entre 80 et 90 % des voix. De même, les deux grandes coalitions menées par le centre‑gauche Parti démocrate (PD) et le centre‑droit Forza Italia (et leurs prédécesseurs) monopolisaient l’électorat italien. Puis la crise de la zone euro est arrivée, et les manières établies de faire de la politique ont été brisées.
Concurrence et radicalisation
En Espagne, ce tournant a conduit à une plus grande pluralité au sein des deux blocs principaux. L’aile plus radicale de la gauche est devenue plus forte et est passée d’Izquierda Unida à Podemos, puis à Sumar; du côté de la Droite, le PP a dû rivaliser et s’allier d’abord avec l’UPyD libéral-conservateur et Ciudadanos, puis avec la VOX d’extrême droite.

Une particularité espagnole est la force des partis régionaux, qui captent environ 10 pour cent des voix. En forgeant des alliances avec des partis national-centristes, le PP a perdu toute chance de construire des coalitions avec la droite régionaliste. Cette nouvelle réalité a aidé le socialiste Pedro Sánchez à former un gouvernement en 2018, et elle est aujourd’hui cristallisée dans un camp progressiste s’étendant de la gauche au centre droit régional.
En Italie, la pluralité a toujours été une donnée. Ce qui a changé, c’est l’équilibre des forces à l’intérieur de la Droite; en 2018, Matteo Salvini (leader de la Ligue, virant régionaliste puis nationaliste) a mis fin à deux décennies de domination de Silvio Berlusconi; en 2022, Giorgia Meloni des Frères d’Italie, issue du post-fascisme, a été élue Premier ministre. La Droite s’est radicalisée de l’intérieur.

Pendant ce temps, l’opposition est profondément divisée entre le PD de centre‑gauche, le Mouvement 5 Étoiles et un camp libéral centriste fratricide. Dans un système électoral qui récompense l’unité, la coalition de droite a remporté 60 pour cent des sièges avec seulement 44 pour cent des voix.
Dans ce paysage politique fragmenté des deux pays, il ne suffit plus pour les partis de centre‑gauche et de centre‑droit de convaincre l’électorat d’aller voter plutôt que de s’abstenir, et de persuader les quelques électeurs centristes de les choisir plutôt que leurs rivaux. Le chemin de la victoire consiste désormais à forger des alliances et à mobiliser l’électorat autour de l’idée qu’une victoire est possible. Dans cette nouvelle réalité, les progressistes espagnols ont réussi à rallier les électeurs contre la menace de l’extrême droite et à obtenir le soutien du centre‑droit régionaliste. En Italie, un camp progressiste divisé a permis à Giorgia Meloni d’accéder au pouvoir sans opposition.
Le reste de l’Europe du Sud a connu, au cours des dernières années, des transformations politiques tout aussi profondes. Au Portugal, comme en Espagne, le camp de droite, qui était uni depuis la transition démocratique des années 1970, est désormais marqué par une concurrence interne entre le Parti social‑démocrate (PSD), l’Initiative Libérale (IL) et la droite dure de Chega, tandis que les partis de gauche, plus habitués au multipartisme, ont appris à coopérer.
En Grèce, l’une des conséquences de la crise économique est une participation électorale plus faible. La baisse de l’abstention (ou plutôt, la hausse de l’absentéisme) — de 74 % en 2007 à 61 % puis 50 % en mai et juin 2023 — a surtout affecté la Gauche. Entre 2009 et 2023, les progressistes ont perdu près de 2 millions de voix, soit la moitié de leur électorat, tandis que la Droite est restée stable autour de 2,7 millions de voix. Cela a permis à la conservatrice Nouvelle Démocratie d’obtenir une majorité absolue en 2023, même si le camp droit est plus radicalisé et atomisé qu’auparavant: l’extrême droite, qui n’avait pas de poids partisan au début des années 2000, représente aujourd’hui plus d’un demi‑million d’électeurs répartis entre trois partis parlementaires (Greek Solution, Spartans et Niki).
Implications pour l’Europe
Une percée progressiste en Europe en 2024 est-elle envisageable? La réponse dépendra en partie de la mobilisation des électeurs progressistes dans le sud de l’Europe, et de la disposition des partis à former une coalition progressiste rompant avec le sectarisme des formations actuelles. En tant que deux des plus grands pays européens, l’Espagne et l’Italie auront un rôle déterminant. L’inclusion du Mouvement 5 Étoiles italien dans un camp progressiste européen pourrait s’avérer décisive.
Can Europe have a progressive breakthrough in 2024? The answer will partly depend on the mobilisation of progressive voters in southern Europe.
Le rôle du camp libéral ne peut être sous-estimé non plus. Alors que le Parti populaire européen (PPE) de centre droit flirte librement avec les conservateurs nationaux en vue d’une nouvelle alliance réactionnaire, les libéraux et les centrists européens refusent encore de se positionner clairement. Dans le sud de l’Europe, le camp libéral (quand il existe) est petit, mais il demeure plus conservateur-libéral et droitier que dans le reste du continent: en Espagne, Ciudadanos a mené les efforts pour engager le dialogue avec l’extrême droite; en Italie, Azione et Italia Viva se comportent plus comme des conservateurs que comme des libéraux.
Les Verts auront aussi un rôle clé. Les partis écologistes du Sud de l’Europe ne disposent actuellement d’aucune représentation au Parlement européen, et leur poids dans la politique de l’UE a été minime pendant des décennies. Néanmoins, le mouvement écologiste en Espagne et au Portugal a connu une croissance significative ces dernières années. Sumar en Espagne, qui réunit les écologistes et la gauche progressiste, et LIVRE et PAN au Portugal, pourraient remettre une délégation verte substantielle à Bruxelles. En Italie, Europa Verde est revenu au parlement et peut franchir le seuil des 4 %. En Grèce, l’effondrement de Syriza sous une direction centriste nouvelle pourrait ouvrir l’espace à de nouvelles forces progressistes.
Les quatre mois qui nous séparent des élections européennes pourraient déjà apporter quelques réponses. En février, les Galiciens du nord-ouest de l’Espagne iront aux urnes pour des élections régionales qui pourraient voir une alliance progressiste prendre le pouvoir après 34 ans de gouvernement conservateur quasi ininterrompu. En mars, le Portugal tiendra des élections anticipées après le scandale de corruption qui a renversé le Premier ministre socialiste António Costa. La question est de savoir si les progressistes portugais parviendront à mobiliser leur électorat après huit ans de gouvernement socialiste, et si le centre droit maintiendra son cordon sanitaire contre l’extrême droite intacts.
