Dominique Barthier

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La voix de la raison de Danielle Smith et autres contes

À première écoute, Danielle Smith, Première ministre de l’Alberta, semble être la voix de la raison. En écoutant son discours la semaine dernière, qui détaillait pourquoi la province organiserait un référendum à l’automne sur la séparation du Canada, je me suis retrouvé à hocher la tête, charmé par sa diction fluide mais aussi galvanisante : « Les jours où Ottawa dicte et s’ingère dans les affaires provinciales doivent prendre fin » ; « restaurer les droits provinciaux qui ont été arrachés à l’Alberta » ; « reprendre notre autonomie provinciale vis-à-vis du gouvernement fédéral ».

Ce n’est que plus tard, en y réfléchissant sérieusement, que j’ai pris conscience de tous les dangers qu’un référendum — ou même parler d’un référendum — pourrait faire peser.

Il y a des dragons

Tout d’abord, un référendum sur le séparatisme libère un sentiment de division qu’il est difficile de refermer ensuite. En 1967, à l’hôtel de ville de Montréal, le Premier ministre français Charles de Gaulle prononça ces mots devenus célèbres : Vive le Québec libre ! Vive le Canada français ! Et vive la France ! (« Long live free Quebec! Long live French Canada! And long live France! ») Cette déclaration a laissé une empreinte durable chez les Québécois, les conduisant à croire à jamais qu’ils constituent un peuple distinct du reste des Canadiens. Le Québec a connu deux référendums (1980 et 1995). Le fossé et l’instabilité perdurent encore aujourd’hui. Si Paul St-Pierre Plamondon, leader du resurgissant et séparatiste Parti Québécois, l’emporte aux élections d’octobre, il s’est engagé à organiser un troisième référendum.

Deuxièmement, cela donne à notre puissant voisin du sud l’occasion d’intervenir et d’influencer notre politique. Les États‑Unis ont déjà participé à plus de 70 changements de régime à travers le monde, et qu’ils mettent leur doigt sur la balance lors de ce référendum serait un jeu d’enfant. Déjà, des rumeurs circulent selon lesquelles le gouvernement américain financerait le mouvement séparatiste de l’Alberta. Plus tôt cette année, le secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, a ouvertement déclaré que l’Alberta était « un partenaire naturel pour les États‑Unis ».

Troisièmement, même parler d’un référendum peut déstabiliser l’économie et dissuader l’investissement. La longue période d’intérêt pour la séparation au Québec a eu des répercussions économiques importantes. Avant l’essor du mouvement séparatiste dans les années 1970, Montréal était le centre économique et financier du Canada. La perspective de séparation a entraîné un exode massif d’entreprises hors du Québec, et Toronto est devenu le nouveau pôle. Des milliers de travailleurs qualifiés ont émigré. Le risque politique pour le Québec a augmenté les coûts d’emprunt du gouvernement provincial et alourdi la dette publique. Les cours des actions des entreprises basées au Québec ont chuté.

Quatrièmement, nombreux sont ceux en Alberta à ne pas saisir toute l’ampleur d’un tel référendum. Comme beaucoup de Britanniques l’avaient fait avant eux, ils ont peut‑être sous-estimé les conséquences, et ont connu le Brexit. Six ans plus tard, le consensus général est que le Brexit a eu un effet net négatif sur le Royaume‑Uni, des études estimant que l’économie serait environ 4 à 8 % plus petite qu’elle ne l’aurait été si le pays était resté dans l’UE. Quitter l’UE a accru les barrières commerciales, les formalités douanières et les coûts d’expédition. Le commerce est devenu plus difficile, notamment pour les petites et moyennes entreprises (PME). L’investissement des entreprises au Royaume‑Uni a mis du temps à rattraper celui des autres pays du G7. La liberté de mouvement a entraîné des pénuries de main-d’œuvre. Trevor Tombe, professeur d’économie à l’Université de Calgary, affirme que « l’Alberta n’en sortirait pas mieux ».

Cinquièmement, si elle venait à se séparer, l’Alberta — enclavée — aurait bien du mal à vivre seule. Elle devrait solliciter le soutien d’un État plus grand et plus puissant. Que ce soit favorable ou non, les États‑Unis restent à proximité et prêts à aider — voire à absorber. Depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025, il n’a cessé de parler d’annexer le Canada. Une Alberta libre mais sans protecteurs serait une mise en bouche idéale. Le timing de ce référendum n’aurait pas pu être pire.

Attention, Bessie !

Smith affirme que sa principale raison d’organiser un référendum est de ne pas « taire les voix de centaines de milliers d’Albertains » — comme si la majorité des Albertains réclamaient la séparation. Cette assertion est trompeuse à deux égards.

Plus tôt cette année, une cour de l’Alberta a jugé qu’une pétition diffusée par des séparatistes était inconstitutionnelle car elle n’avait pas consulté les peuples autochtones. Smith s’oppose à cette décision, la qualifiant de « décision de justice erronée » qui « porte atteinte aux droits démocratiques de centaines de milliers d’Albertains ». Elle semble oublier que les peuples autochtones sont aussi Albertains — et en réalité les premiers Albertains. Le chef Sheldon Sunshine des nations Cree de Sturgeon Lake déclare justement : « Toute l’Alberta repose sur des terres de traité, et cela ne changera pas ». Les Premières Nations s’opposent fermement à la séparation de l’Alberta, et se séparer contre leur volonté serait illégal.

La province compte un peu plus de 5 millions d’habitants, dont environ 3,9 millions ont plus de 18 ans. Dans ce contexte, la pétition Forever Canada, qui prône le maintien de l’Alberta dans le Canada, a récolté plus de 400 000 signatures et la pétition Stay Free Alberta, qui préconise la séparation, un peu plus de 300 000 signatures. Ainsi, avec une certaine réinterprétation, Smith affirme généreusement que « environ 700 000 Albertains ont signé une pétition demandant un vote sur cette question ». En réalité, la pétition Forever Canada posait uniquement la question simple : « Êtes‑vous d’accord pour que l’Alberta reste au Canada ? » D’ailleurs, le leader de la pétition, Thomas Lukaszuk, a spécifiquement plaidé contre un référendum, le qualifiant de dépense inutile, socialement divisante et nuisible à la confiance des investisseurs.

Alors que Smith se présente comme souhaitant organiser un référendum uniquement pour le bien de son peuple (elle a même déclaré dans son discours qu’elle voterait elle‑même pour un Canada uni), son parcours suggère le contraire. Smith était autrefois une figure éminente du Wildrose Party — un parti de droite, conservateur et populiste, qui visait l’autonomie provinciale. De plus, elle a rencontré Donald Trump à Mar‑a‑Lago peu après sa victoire électorale et a également visité la Heritage Foundation, le think‑tank de droite derrière Project 2025.

La fin, pas si heureuse

À tout moment, il y aura toujours un groupe de personnes mécontentes du statu quo, et souvent pour de bonnes raisons ; depuis des années, l’Alberta verse plus au pot fédéral qu’elle n’en reçoit en retour. Mais l’Alberta devrait remédier à ce déséquilibre financier en adoptant des actions politiques, juridiques et structurelles afin d’obtenir un contrôle plus grand sur ses finances. Organiser un référendum sur la séparation de l’Alberta serait une opération « qui se tirerait une balle dans le pied ».

En tant que Première ministre de l’Alberta, son devoir premier devrait être le bien‑être de la province. Et en tant que membre du Conseil de la Fédération, elle a accepté l’objectif « de renforcer le Canada » au final. Elle semble ne faire ni l’un ni l’autre. Elle utilise les résultats d’une campagne de signatures pour déchirer la nation. Le Premier ministre du Manitoba, Wab Kinew, a déclaré : « Il existe toujours une obligation morale de faire ce qui est juste ». Avec ce référendum, Smith met la province en danger — socialement, économiquement et politiquement — non seulement aujourd’hui mais pour les années à venir. Elle affirme sans vergogne : « À l’issue de ce débat, et lorsque le référendum sera terminé, nous devons nous rassembler pour que notre province bien-aimée continue de prospérer ». Ce référendum pourrait bien être déterminant pour faire en sorte que cela n’arrive jamais.

[Kaitlyn Diana edited this piece.]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.