Partout en Europe, la pression visant à expulser les demandeurs d’asile déboutés, et plus particulièrement ceux qui présentent un casier judiciaire, s’accentue sur le plan domestique à mesure que l’opinion publique se durcit et que les partis d’extrême droite progressent. Cependant, les expulsions vers l’Afghanistan se sont pratiquement arrêtées après 2021, le refus des talibans d’accepter les renvoyés ayant joué un rôle déterminant. Les talibans exercent désormais des pressions en échange de l’autorisation d’exercer leur personnel diplomatique dans l’UE. En clair, la souffrance des Afghans déplacés est devenue, pour ce régime, un levier coercitif.
L’engagement européen auprès des talibans a atteint un tournant sous la pression importante des États membres, désireux de reprendre les retours. En juin 2026, une délégation talibane s’est rendue à Bruxelles avec des visas délivrés par la Belgique afin de rencontrer des responsables de la Commission européenne et de discuter du retour et de la réadmission des demandeurs d’asile afghans qui ne peuvent pas rester dans l’Union. C’était la première fois que l’UE accueillait les talibans depuis leur prise de Kaboul en août 2021.
La Commission décrit la rencontre comme technique et souligne qu’elle n’implique pas la reconnaissance du gouvernement taliban. Dans des déclarations publiques postées sur X après la visite, les talibans ont estimé que ces échanges marquaient les premières étapes vers la construction de la confiance et l’établissement d’une présence efficace dans les États membres de l’Union. La manière dont les deux parties ont géré la visite — visas courts, date non divulguée et réunions tenues en dehors des cadres officiels — montre que les deux camps gèrent une rencontre politiquement sensible et cherchèrent à éviter que sa symbolique ne fasse l’objet d’un large débat public.
Ce qui frappe, c’est la capacité d’un régime sanctionné à mettre le pied dans la capitale de l’UE, tout en restant exclu des relations diplomatiques formelles. La réponse réside dans la politique migratoire, et plus précisément dans le fait que le contrôle des flux migratoires offre à des régimes plus faibles un levier réel sur des nations beaucoup plus puissantes.
Politique de liaison et comment les talibans ont transformé les expulsions en levier
La migration a toujours influé sur les relations entre le Nord et le Sud mondiaux, mais ces dernières années, elle est devenue un outil de la politique d’État. Les gouvernements qui contrôlent les mouvements de population ont appris à transformer ce pouvoir en levier diplomatique. À titre d’exemple, la Turquie, qui accueille 3,2 millions de réfugiés, a bénéficié d’importants apports financiers de l’UE et a, à l’occasion, menacé d’« ouvrir les portes » pour gagner encore en levier. En Afghanistan, un autre type de levier est apparu. Contrairement aux États de transit ou d’accueil qui influencent les flux sortants, les talibans négocient le retour des personnes qu’ils peuvent choisir de ne pas recevoir.
Le levier taliban s’appuie sur la même logique que celle qui a servi d’autres acteurs qui contrôlent la migration. Leur capacité à conditionner la coopération à des concessions politiques s’opère par un mécanisme traditionnel de liaison des questions, en liant la coopération sur les expulsions aux progrès en matière de reconnaissance diplomatique.
Après 2021, les gouvernements occidentaux ont conditionné la reconnaissance du régime taliban et les relations diplomatiques au respect des droits fondamentaux des Afghans, en particulier des femmes et des fillettes, et à l’établissement d’un gouvernement inclusif. Quand les talibans ont refusé de coopérer, le lien entre les questions s’est déplacé, liant leur acceptation des expulsés à l’admission de représentants talibans dans les capitales européennes pour fournir des services consulaires.
Bien que la Commission européenne masque sa coopération avec les talibans derrière des termes tels que « pragmatique » et « technique », il s’agit là du premier pas vers un engagement plus intensif, au prix toutefois du maintien des violations fondamentales des droits humains en Afghanistan.
La contradiction du Parlement européen
Le commissaire chargé des migrations, Magnus Brunner, a donné la raison officielle la plus nette à ces pourparlers et a défendu cette approche au motif que l’Union n’a pas d’alternative réaliste au dialogue avec les talibans sur la question des retours. Les contraintes entourant la visite sont elles-mêmes révélatrices: le ministre belge des Affaires étrangères a laissé entendre qu’il s’opposait en principe à l’invitation, mais a conclu que, en tant que pays hôte des institutions de l’Union, la Belgique ne pouvait pas refuser d’émettre les visas demandés par l’UE dans le cadre de ses affaires officielles. Le scénario illustre ainsi comment la bureaucratie, les devoirs diplomatiques et de petites concessions progressives imposent un résultat que aucun gouvernement ne souhaite réellement, mais auquel tout le monde finit par adhérer.
Pourtant, les deux parties ne tirent pas les mêmes avantages. L’Europe obtient une aide temporaire et de court terme, composée d’une série d’expulsions et d’un service administratif dont les talibans peuvent se retirer, alors que les talibans gagnent une crédibilité diplomatique permanente. Chaque contact consolide leur statut de gouvernement légitime, génère des revenus consulaires pour un régime sanctionné et normalise l’engagement sans aucune concession équivalente. Alors que l’une des parties achète un service, l’autre acquiert légitimité et reconnaissance.
L’accord allemand et les retombées régionales plus larges
De plus, le contrôle dont disposent les talibans sur le traitement des personnes expulsées fait de la gestion migratoire un outil de négociation politique. À mesure que les capitales européennes deviennent plus dépendantes de la coopération talibane, le régime gagne en levier pour élever ses exigences. L’Allemagne illustre ce mécanisme: elle a autorisé l’entrée de deux envoyés talibans pour faciliter les expulsions; elle a ensuite cédé et consenti à accepter six membres supplémentaires du personnel diplomatique après pression des talibans. Chaque concession crée une ligne directrice pour une normalisation accrue, poussant les gouvernements occidentaux vers une reconnaissance diplomatique de fait, par souci pratique plutôt que par une stratégie délibérée.
Avertissements des Nations unies sur les risques juridiques et humains
Le peuple afghan — dont la protection aurait dû constituer une exigence stricte de ces négociations — a été totalement laissé pour compte. Les talibans n’ont respecté pratiquement aucun des repères que l’UE avait fixés en septembre 2021. Le gouvernement inclusif et représentatif que Bruxelles exigeait ne s’est jamais matérialisé. Un cabinet exclusivement taliban et composé d’hommes détient tout le pouvoir.
La liberté de la presse et l’État de droit, deux conditions clés posées par Bruxelles, se sont détériorés plutôt que renforcés. Et loin de modérer leur traitement des femmes, les talibans l’ont aggravé, le régime continuant d’interdire l’instruction secondaire pour les filles et de repousser les femmes hors de l’emploi et de la vie publique. Les organes des Nations unies décrivent la situation comme l’une des plus graves crises relatives aux droits des femmes au monde; ces mêmes organes documentent ce qu’il advient des Afghanes et des Afghanes renvoyés.
La Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (UNAMA) et le Bureau des droits humains de l’ONU ont constaté que les Afghanes et Afghans expulsés de force faisaient face à des arrestations arbitraires, à la torture et à des mauvais traitements; en mai 2026, le Haut-Commissaire Volker Türk a appelé les États à mettre fin aux retours involontaires. L’appel reflétait l’ampleur de la crise, alors que l’Iran et le Pakistan ont expulsé plus de 2,6 millions de personnes vers l’Afghanistan en 2025 seulement, les renvoyant dans un pays où l’ONU estimait que près de 22 millions de personnes avaient besoin d’une aide humanitaire.
Pourtant, les États membres de l’UE ont continué à s’appuyer sur une formule hybride qui leur permet de coopérer sans reconnaissance, de négocier sans formalisation et de s’engager tout en restant distants par rapport aux implications politiques de leurs actes. À mesure que le lien entre les questions s’affaiblit, la coopération pratique ouvre de plus en plus la voie à des formes d’engagement plus politiques. Ce processus épuise progressivement le levier que confère la conditionnalité. Chaque concession obtenue par les talibans sans amélioration correspondante des droits réduit la pression pour modifier leurs politiques. Cela envoie un message aux femmes afghanes et à l’élite éduquée et professionnelle du pays: les engagements internationaux pourraient se révéler plus souples que ce que leur retorque la rhétorique.
Retombées stratégiques et précédents durablement établis
Les retombées de cette coopération sur la crise migratoire européenne restent incertaines. Mais accorder une légitimité de facto à un régime que l’Union condamne officiellement et privilégier la prudence plutôt que d’affronter la crise des droits humains qui se cache derrière les déplacements des Afghans aura des conséquences sérieuses. Le précédent créé et les questions qu’il soulève sur l’équilibre entre coopération pratique et principes relatifs aux droits humains influenceront durablement la réputation de l’UE et, surtout, le destin des Afghanes et des Afghanes.
[Yasmine Haji a édité cet article.

Comment le dilemme migratoire européen est devenu le levier des talibans