Dominique Barthier

Etats-Unis

Le cœur fragile de la Révolution verte : l’avenir sécuritaire de la RDC

La République démocratique du Congo (RDC) se situe au cœur de la transition énergétique mondiale, mais la communauté internationale continue de la traiter comme un problème de gouvernance à régler à distance.

Le 30 avril, les États-Unis ont sanctionné l’ancien président congolais Joseph Kabila Kabange pour avoir prétendument apporté un soutien financier aux rebelles de l’Alliance Fleuve Congo (AFC)/Mouvement du 23 Mars (M23). Le secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, a présenté cette mesure comme nécessaire pour faire respecter les Washington Accords de 2025 — un accord diplomatique conçu pour favoriser la paix et la stabilité économique entre la RDC et le Rwanda — et pour faire appliquer ses termes au moyen de la STABLE DRC Act, un mécanisme législatif spécifiquement créé pour contraindre le respect de ces objectifs de paix. Cette démarche reflète une sensibilité occidentale familière : cibler des individus dans l’espoir de modifier les résultats en matière de gouvernance.

En RDC, cette hypothèse est irresponsable. L’instabilité du pays n’est pas principalement due au comportement individuel mais à une faiblesse structurelle de l’État. En se penchant sur Kabila, Washington risque de mal diagnostiquer le problème et, ce faisant, de contribuer à l’instabilité même qu’elle cherche à contenir.

Les développements récents soulignent la profondeur de cette fragilité. Kabila a été privé de son immunité parlementaire et condamné à mort par contumace par un tribunal militaire, après la décision du gouvernement en 2024 de lever le moratoire sur la peine capitale. Ces mesures ne signalent pas une consolidation de l’autorité du président Félix Tshisekedi, mais un système qui montre des signes d’épuisement.

Le problème central est l’érosion de la capacité de l’État congolais à contrôler le territoire, à monopoliser la force et à sécuriser ses propres ressources stratégiques.

Un État qui perd le contrôle

Depuis la fin des années 1990, la RDC peine à maintenir son monopole de la force. La Seconde Guerre du Congo, également connue sous le nom de Grande Guerre d’Afrique, a mobilisé plusieurs États voisins et est devenue l’un des conflits les plus meurtriers depuis la Seconde Guerre mondiale.

Les forces armées congolaises, restructurées à travers de multiples processus d’intégration, ont longtemps été confrontées à des défis de cohésion, de logistique et de commandement. En 2023, l’expert en sécurité Jean-Jacques Wondo notait que les FARDC demeurent une armée faible et hétérogène, avec un ordre de bataille presque inexistant en raison du chevauchement des autorités et de multiples chaînes de commandement parallèles.

Dans ce contexte, la proposition de Tshisekedi d’établir une « Garde minière » dédiée reflète une réalité institutionnelle plus profonde : l’État ne fait pas entièrement confiance à sa propre armée pour sécuriser ses actifs les plus stratégiques. Cette méfiance a été récemment confirmée par l’arrestation de plusieurs officiers et généraux, dont l’ancien chef d’état-major, le lieutenant général Christian Tshiwewe, et le général Franck Ntumba, accusés de collusion avec le Rwanda, de détournement de ressources militaires et de mettre en danger la sécurité de l’État.

Plutôt que de restaurer une autorité centralisée, de telles mesures risquent d’institutionnaliser un système de sécurité patchwork, dans lequel différents acteurs, étatiques et non étatiques, exercent le contrôle sur des territoires distincts.

L’effet martyr

En RDC, Kabila est encore affectueusement surnommé par certains « Papa Kabila », « Shina Rambo » ou « Rais Kabange ». Pour beaucoup, il continue de symboliser l’espoir face au chômage, à l’inégalité tenace et à la faim persistante. Ces dernières années, il s’était éloigné du cœur de la vie politique congolaise. L’intervention de Washington risque de redonner de l’importance à ce personnage.

La pression extérieure, en particulier lorsqu’elle émane des États-Unis, peut raviver la pertinence de figures qui autrement resteraient en marge. Ainsi, au Zimbabwe, les sanctions contre le président Robert Mugabe l’ont amené à se présenter comme le défenseur de la souveraineté africaine face à l’impérialisme occidental.

La RDC présente la même vulnérabilité. Lorsque la suspicion d’ingérence étrangère est forte, le risque est que Kabila émerge non pas comme une relique d’une époque révolue, mais comme un martyr politique capable de galvaniser des réseaux qui avaient commencé à se détourner ou à se déconnecter.

L’image et la crédibilité

L’optique de la politique américaine complique davantage ce tableau. Politico a récemment relevé une affirmation non étayée du président américain Donald Trump selon laquelle le Congo aurait envoyé des détenus à la frontière américano-mexicaine, un propos qui ne fait que renforcer les perceptions sur la manière dont Washington perçoit le continent. Une telle rhétorique nourrit une narration selon laquelle l’engagement américain est guidé moins par le partenariat que par la condescendance ou l’intérêt stratégique.

La réponse à la crise d’Ebola en cours renforce ce point, où les États-Unis ont interdit l’entrée aux citoyens non américains et même aux détenteurs de cartes vertes qui avaient été au Congo dans les 21 jours précédents — une mesure que le ministre de la Santé congolais a dénoncée comme discriminatoire et non fondée scientifiquement. Dans ce contexte, les sanctions risquent d’être perçues non comme des outils de gouvernance fondés sur des principes, mais comme des interventions sélectives destinées à protéger l’accès à des ressources critiques.

Le « Fantômas » irremplaçable

Pour comprendre ce qui a été perdu dans l’architecture sécuritaire de la RDC, il faut saisir une figure qui opère dans l’ombre depuis quatre décennies. François Beya Kasonga — connu sous les sobriquets « Monsieur Sécurité », « Fantômas » ou tout simplement « le Gentleman Spymaster » — est l’un des rares animaux politiques: un professionnel du renseignement qui a navigué, survécu et façonné l’appareil de sécurité de chaque président congolais, de Mobutu Sese Seko à Félix Tshisekedi.

Cela importe car la RDC s’est à plusieurs reprises appuyée sur des individus capables de naviguer dans les réseaux de sécurité à travers différentes ères politiques. Sous Kabila, Beya était un haut fonctionnaire de sécurité de confiance à une période où l’État avait encore un contrôle plus prévisible sur les institutions clés et les zones stratégiques. Il faisait aussi partie de la continuité plus large qui a aidé à gérer le premier transfert pacifique du pouvoir entre Kabila et Tshisekedi en 2019.

Si le pays entre dans une phase post-Tshisekedi, ce type de savoir sera extrêmement utile. Dans des environnements politiques comme celui de la RDC, la continuité compte souvent plus que les slogans, car les arrangements de sécurité et les accords entre élites perdurent au-delà de ceux qui les annoncent.

La RDC n’a pas besoin d’individus qui apprennent à faire du vélo sur une montée; elle a besoin d’une main expérimentée, ce que des figures comme Jean-Claude Bukasa et Lisette Kabanga ne peuvent offrir. Beya incarne quelque chose que l’architecture actuelle de la sécurité manque manifestement: la mémoire institutionnelle. Dans un État où la continuité bureaucratique entre les administrations est quasi inexistante, il a porté quarante années de connaissances accumulées — les réseaux, les points de pression et les architectures informelles qui permettent à un système d’une telle envergure et complexité de tenir, surtout en période de transition.

Incertitude constitutionnelle

Tshisekedi a laissé entrevoir la possibilité d’un troisième mandat « si le peuple le veut », tout en faisant planer la possibilité que les élections de 2028 puissent être impossibles en raison des combats dans l’est du pays. Ces signaux renforcent les doutes sur la stabilité de l’ordre actuel.

Ironiquement, le régime Tshisekedi n’avait pas anticipé l’ampleur de la réaction publique. La coalition d’opposition C64, dirigée par des figures telles que l’ancien gouverneur du Katanga Moïse Katumbi, Martin Fayulu, Delly Sesanga et l’ancien Premier ministre Augustin Matata Ponyo, a appelé à une ville morte le 3 juin 2026, largement observée à Kinshasa et dans de nombreuses autres villes et localités du pays, y compris Lubumbashi, ville minière stratégique.

C64, nommée d’après l’article 64 de la Constitution congolaise, qui oblige tout citoyen à résister à toute prise de pouvoir non constitutionnelle, a été lancée en opposition directe à toute perspective d’un troisième mandat Tshisekedi. D’autres manifestations ont eu lieu tout au long du mois de juin, le pays commémorant son indépendance vis-à-vis de la Belgique le 30 juin 2026.

Le spécialiste de la sécurité Jean-Jacques Wondo a tracé un parallèle historique pertinent, écrivant qu’en 1997 Mobutu Sese Seko incarnait l’apothéose théâtrale du pouvoir, mais derrière l’image du chef incontesté se cachait un État vidé de sa substance, une armée démoralisée et des structures incapables de résister à l’avancée de la rébellion. Le mythe a persisté, observa Wondo, mais le pouvoir réel avait disparu. L’implication pour le régime actuel est inconfortable.

Écrivant pour le Council on Foreign Relations, l’ambassadrice Michelle Gavin a décrit Tshisekedi comme « arrivé au pouvoir dans des circonstances hautement irrégulières » en 2019 et a noté que sa réélection en 2023 avait été tout aussi « contestable ».

Cette incertitude importe, car l’ingénierie constitutionnelle dans les systèmes fragiles n’est guère neutre. Elle peut encourager les opposants qui estiment résister à une consolidation illégitime du pouvoir plutôt que de simplement s’opposer à un gouvernement. Elle peut aussi faire de l’Article 64 de la Constitution, appelant les citoyens à résister à une prise de pouvoir inconstitutionnelle, une ligne de rassemblement plus séduisante pour la mobilisation. Le danger réel n’est pas un débat juridique sur la constitution — c’est la possibilité que l’incertitude constitutionnelle devienne un déclencheur d’une confrontation politique plus large.

Leçons de l’ère Kabila

C’est là que la politique occidentale actuelle peut passer à côté d’une leçon historique difficile mais essentielle. La présidence de Joseph Kabila n’a peut-être pas instauré une stabilité démocratique au sens occidental, mais il serait imprudent d’évaluer la RDC sans prendre en compte les réalités de son contexte africain, où la géographie, la fragmentation et les conflits régionaux façonnent l’environnement politique.

Néanmoins, elle a maintenu une architecture sécuritaire plus prévisible dans les zones minières clés. Les grandes opérations minières, notamment au Katanga, se sont largement développées au cours de cette période, soutenues par des accords avec des entreprises multinationales et une supervision étatique relativement stable. Le système était peut-être profondément imparfait, marqué par la corruption et une transparence limitée. Pourtant, il offrait un certain contrôle territorial qui fait aujourd’hui défaut.

Une priorité à la sécurité avant tout et un choix

L’histoire offre une leçon claire, bien que inconfortable : dans les grands États riches en ressources et aux institutions fragiles, l’ordre précède la réforme. En RDC, la reconstruction de cet ordre nécessitera plus que des sanctions ou des signaux diplomatiques. Il faudra un investissement soutenu dans des structures de commandement militaires cohérentes, un contrôle territorial dans les zones minières clés et une coordination entre les forces de l’État et les partenaires internationaux. Sans ces fondations, les efforts visant à sécuriser les chaînes d’approvisionnement pour la transition énergétique mondiale resteront vulnérables aux perturbations.

La communauté internationale fait face à un choix stratégique. Elle peut continuer à privilégier le signalement politique, les sanctions, les déclarations et les accords, ou elle peut s’attaquer au problème plus difficile de la manière dont l’autorité est exercée sur le terrain.

Les minéraux qui alimentent la révolution verte ne se tirent pas d’eux-mêmes. Ils proviennent d’un État qui connaît ce que certains ont décrit comme une « Sudanisation », de communautés vivant sous l’ombre des groupes armés et d’institutions affaiblies par la mauvaise gestion de Tshisekedi.

L’avenir de la transition énergétique pourrait dépendre moins des cadres politiques à Washington que de la capacité de l’État congolais à réaffirmer son contrôle sur son propre territoire. Voilà la question à laquelle la communauté internationale n’a pas encore répondu sérieusement.

[ Andrew Litz a modifié ce texte ]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.