L’histoire moderne de l’Albanie est marquée par de profonds bouleversements politiques, mais une constante demeure : la majorité des forêts du pays sont encore aujourd’hui en grande partie propriété publique. Cependant, cette situation pourrait rapidement évoluer, car le gouvernement albanais envisage de privatiser les forêts afin de stimuler le secteur touristique. Quel impact aurait une telle transformation sur la vie des communautés rurales de la région, et quelles seraient les implications plus larges pour les forêts européennes ?
Conduire sur les routes sinueuses des montagnes du nord de l’Albanie offre un spectacle unique : des voitures solitaires ou de petits groupes d’amateurs d’aventure s’enfoncent dans une mer de pins verts foncé, ponctuée de châtaigniers, de tilleuls et de chênes. Situées dans le comté de Shkodër, dans le nord du pays, les communes de Fushë-Arrëz et Pukë figurent parmi les territoires les plus verts d’Albanie, une grande partie de leurs superficies étant couverte par des forêts publiques.
### Une nature intacte mais fragilisée
Au cours des dernières décennies, la tranquillité imposante de ces montagnes précieuses a été renforcée par l’exode massif qui a secoué le pays depuis sa réouverture, après un demi-siècle d’isolement sous le régime communiste. La dépopulation des zones rurales est telle que leur proportion dans la population totale a chuté, passant de 65 % en 1992 à seulement 36 % en 2022. Par exemple, le comté de Shkodër a perdu près de 40 % de ses habitants depuis 2001. Par ailleurs, depuis les années 1990, plus d’un million d’Albanais ont quitté leur pays pour s’expatrier, et entre 2011 et 2023, la population résidente du pays a diminué d’environ 420 000 personnes. Ceux qui restent, nombreux à migrer vers Tirana, capitale où vivent près d’un tiers des Albanais, le font à la recherche de meilleures opportunités économiques.
« Chacun qui choisit de rester ici sacrifie sa vie », confie Ardmir Doda, responsable du service forestier de la commune de Fushë-Arrëz et figure influente du tissu local. « 70 % de ma famille est partie à l’étranger, et je pourrais suivre. Si la tendance continue ainsi, dans cinq ans, il n’y aura plus personne ici. »
Face à ce déclin démographique, le gouvernement albanais a adopté le programme « Mountain Package » ou « Pack Montagne », une initiative qui vise à encourager notamment la diaspora albanaise à revenir s’installer et à investir dans les zones rurales. Selon le Premier ministre Edi Rama, l’objectif de ce dispositif est de « concrétiser le rêve et le désir [des Albanais] de revenir à la terre de [leurs] ancêtres ».
### Privatisations et ambitions floues
Cependant, si la majorité des habitants reconnaissent la nécessité de créer des opportunités économiques dans la région, beaucoup s’interrogent sur la pertinence de la privatisation des forêts, perçue comme pouvant générer plus de problèmes que de solutions.
Le 13 mars 2025, le gouvernement albanais a officiellement lancé le « Mountain Package », une initiative nationale ciblant particulièrement le Nord montagneux, qui a été le moins bénéficiaire de l’essor touristique massif qu’a connu la côte sud de l’Albanie ces dernières années. Sur le principe, le public pourra vendre ses forêts à l’État pour une somme symbolique d’un euro, à condition de réaliser des projets de développement touristique dans la région, avec la garantie que ces terrains soient par la suite privatifs.
Les incitations financières offertes aux investisseurs sont fortes : les 500 premières candidatures bénéficieront d’une exonération totale d’impôts pendant dix ans, en contrepartie de leur engagement à payer uniquement les cotisations sociales et de santé pour leurs employés. En outre, 250 millions d’euros seront mis à leur disposition via la Banque d’Albanie, avec une garantie collatérale de 70 % fournie par l’État.
Toutefois, la réglementation reste ambivalente quant aux critères d’éligibilité. Des textes officiels précisent que le dispositif concerne les « détenteurs de fait » ayant utilisé de manière continue des forêts ou des pâturages publics au cours des dix dernières années, tout en mentionnant explicitement les émigrés, ainsi que toute personne « ayant le désir et la vision de bâtir sur leurs terres ancestrales ». Sur le terrain, les responsables locaux de Fushë-Arrëz et Pukë ont confirmé que l’accès à la propriété ne se limite pas aux détenteurs de fait ou à ceux qui exploitent déjà la forêt, et qu’aucune condition d’habitation ou de lien direct avec la région n’est requise pour devenir propriétaire.
### Vers un tourisme haut de gamme ?
À quelques kilomètres de Pukë, un vaste champ pâturage a été attribué pour un projet hôtelier de luxe. Ferit Ringa, adjoint au maire de la commune, indique qu’un accord a été trouvé avec des investisseurs qu’il décrit comme « trois frères originaires de Pukë, vivant au Royaume-Uni où ils possèdent trois restaurants haut de gamme ». Ces derniers attendent maintenant l’approbation du ministère de l’Économie, dans l’espoir de faire de ce projet le premier lancé dans le cadre du « Mountain Package ». Ringa voit d’un bon œil cette initiative : « L’hôtel achètera des produits auprès des agriculteurs locaux et embauchera des habitants », affirme-t-il.
Cependant, d’autres experts et habitants expriment leur scepticisme. Elda Muco, chercheuse en géographie rurale et en aménagement du territoire à l’Université de Vilnius, met en garde : « Rien ne garantit que ces projets de luxe impliqueront réellement les communautés locales, qu’ils achèteront leurs produits, ou qu’ils profiteront finalement aux habitants. » Elle souligne que dans le sud de l’Albanie, notamment dans le secteur de l’hôtellerie de luxe, les infrastructures touristiques privilégient souvent la nourriture italienne et importent des produits de luxe venus de l’étranger, au détriment des producteurs locaux.
Lors du lancement du « Mountain Package » à Shkodër, en présence du Premier ministre Rama, une productrice locale a demandé si le gouvernement envisageait d’obliger les bénéficiaires de fonds publics à privilégier l’achat de produits albanais. Rama, évitant la question, a simplement répondu : « Je suis socialiste, mais je ne suis pas celui qui croit en l’interventionnisme partout. »
Ce projet vise à créer de grandes infrastructures touristiques, et selon Rama, à transformer l’agrotourisme en une « expérience de luxe ». Ardmir Doda, du service forestier local, partage cette vision : « Nous devons construire des resorts comme en Turquie, mais qui a les deux ou trois millions d’euros à investir chez nous ? Personne ! La majorité cherche simplement des emplois, pas des grands projets. » Cependant, ces mêmes régions turques ont récemment connu une forte opposition locale face à des expansions immobilières et touristiques massives, qui ont dégradé l’environnement et le mode de vie traditionnel.
### Des tentatives de développement local sous la menace
À proximité de Pukë, certains artisans locaux incarnent une vision différente de celle prônée par le gouvernement. Vullnet Kuci, propriétaire d’une maison d’hôtes, croit en un tourisme plus modeste et authentique : « La clientèle ici ne recherche pas le luxe, mais l’authenticité, la nature, la tradition, une bonne cuisine et une vie simple. » Il craint que le « Mountain Package » ne profite pas aux agriculteurs locaux et que les projets de luxe dénaturent le mode de vie traditionnel. « Je ne suis pas intéressé par l’extension de ma maison d’hôtes. Je veux encourager d’autres locaux à construire leur propre établissement, pour que le développement touristique soit partagé au maximum,» explique-t-il.
Muco partage cette vision : elle estime que le gouvernement devrait soutenir des initiatives touristiques à échelle plus modeste, qui respectent l’environnement et profitent réellement aux populations rurales. « Ils achèteraient auprès des agriculteurs et embaucheraient des locaux parce qu’ils connaissent leur territoire. Ils privilégieraient aussi des pratiques écologiques, car ils savent la valeur de leurs forêts. Mais si l’on prive les habitants de ces terres par la privatisation, ils se désintéresseront de leur gestion. »
### Une situation unique en Europe
Le « Mountain Package » marque un tournant pour un pays dont la majorité des forêts restent publiques. Sur le continent européen, la propriété privée représente environ 60 % des espaces forestiers dans l’Union européenne, quand dans les pays nordiques ce chiffre atteint 75 %. En Albanie, cette tendance est inversement faible : seulement 3 % environ des forêts sont officiellement enregistrées comme privées. Même dans la région des Balkans occidentaux, où l’on observe une proportion plus importante de forêts privées en raison de leur histoire de collectivisation, topographie et politique, l’Albanie se démarque par cette faiblesse de la propriété privée.
Les enjeux ne se limitent pas à la question de la propriété. Outre la privatisation, les forêts de la région sont toujours menacées par le changement climatique, qui accentue la pression déjà forte liée à des pratiques non durables telles que l’abattage illégal. En Serbie, par exemple, l’impact des incendies, des attaques de parasites, de maladies et du climat a entraîné une perte de volume de bois de 268 % entre 1966 et 2019. La Bosnie-Herzégovine a lancé un projet de grande envergure avec l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en 2022, visant à renforcer la résilience des écosystèmes forestiers par la plantation, la conservation et la restauration des terres. Plus récemment, la Serbie a également engagé une collaboration étendue avec la FAO dans cette voie.
Selon Elda Muco, la situation des forêts albanaises était déjà critique avant l’arrivée du régime communiste en 1944, lorsque seulement 6 % des forêts étaient privées. La majorité avait été organisée selon une loi coutumière, laissant certains espaces à des familles tandis que d’autres en étaient libres d’accès et d’utilisation pour tous. Dans le nord, les forêts et pâturages étaient souvent des propriétés collectives.
Sous le régime communiste, toutes les forêts furent nationalisées, en restant officiellement propriété de l’État après la chute du socialisme. Néanmoins, une revendication informelle de certains villages, invoquant le droit coutumier de gestion collective, est encore reconnue par les autorités, même si à l’origine, moins d’un pour cent des terres ont été restituées à leurs anciens propriétaires.
### Des forêts comme vecteur social et économique
Pour les habitants de Qerret, un simple village du nord, les forêts ont toujours été un socle essentiel pour leur vie quotidienne et leurs traditions. Les propriétaires de la boutique et du café locaux, Beslim et Bedrie, sont convaincus : lorsqu’ils accueillent leurs enfants ou leurs proches, ils organisent souvent des pique-niques dans les hauteurs de la montagne de Munella ou se rendent dans le cimetière familial situé en forêt pour rendre hommage à leurs ancêtres.
Les forêts jouent un rôle clé dans la cohésion sociale des communautés rurales. En été, il n’est pas rare de voir des bergers faire paître leurs troupeaux vers des pâturages plus frais situés en altitude, ou de cueillir des plantes médicinales et des champignons, qui constituent une source essentielle de revenus. « Un mois de récolte de champignons suffit à financer mon café pour toute l’année », explique Valdete, une femme de 40 ans, en savourant un expresso. Elle récolte des champignons, des baies ou des plantes depuis son enfance, accompagnée de sa mère, pratique ancestrale transmise de génération en génération.
Elle vend ses récoltes à Beslim, responsable de l’approvisionnement en matières premières de la région. Celui-ci, à son tour, les transporte à Shkodër, la capitale du comté, pour les vendre. Il estime que ses cueilleurs ramassent environ 400 kilogrammes de mûres par jour durant un mois d’été. Sur la saison, cela représente environ 8 tonnes, une partie étant exportée directement vers le Kosovo ou la Serbie.
« À part les revenus envoyés par leurs enfants à l’étranger, ces récoltes représentent souvent la seule source de revenus annuelle pour les familles », souligne Muco. Elle insiste aussi sur le fait que cette activité de cueillette est un moment d’échange et de socialisation entre femmes et enfants, renforçant le lien communautaire et l’autonomisation des femmes rurales.
Cependant, la privatisation pourrait menacer ces pratiques traditionnelles. Muco s’inquiète que si les terres deviennent privées, « les cueilleurs n’auront plus accès à la forêt. Et si des touristes ou des visiteurs se mêlent aux propriétés privées sans respecter les limites, cela pourrait mettre mal à l’aise les femmes qui vivent de ces activités ». L’Union européenne, par la voix de la délégation à Tirana, indique également craindre que le « Mountain Package » n’encourage le développement d’infrastructures massives dans les forêts, pâturages ou terres communales, avec le risque de tensions avec les communautés.
Avant toute démarche, les autorités locales doivent consulter la population via leurs représentants élus. Mais lors des échanges avec les habitants, nombre d’entre eux n’avaient jamais entendu parler de ce projet. Même Beslim, qui est aussi chef du village, exprime son incompréhension : « Personne n’accepterait que des projets de ce type se construisent dans nos forêts. »
La méconnaissance de cette initiative soulève également l’inquiétude de Marie Shkjau, présidente d’un groupe de femmes à Qerret. Fan de confitures, de jus et de liqueurs artisanales à base de fruits cueillis sur place, elle essaie de sensibiliser ses voisines, mais déplore le manque d’informations. « Même si on t’explique, ça reste abstrait pour elles — elles ne réalisent pas que cela pourrait détruire nos montagnes et nos activités traditionnelles en forêt », explique-t-elle.
### Confiance érodée et enjeux politiques
Les résistances face au « Mountain Package » trouvent aussi leur origine dans une méfiance enracinée envers le gouvernement central, très présente dans le nord du pays. En 2023, un sondage révélait qu’une minorité d’Albanais faisait confiance aux institutions publiques ; une majorité perçue comme corrompue à tous les niveaux. La mise en cause récente de personnalités politiques, notamment l’ancien président Ilir Meta et, plus tôt cette année, le maire de Tirana, Erion Veliaj, n’a fait qu’alimenter cette défiance.
Cette méfiance se retrouve également dans le rejet des projets gouvernementaux comme le « Mountain Package ». Selon la loi, chaque demande doit être enregistrée dans la plateforme électronique « e-albania » pour garantir une transparence totale. Mais les opposants, Muco en tête, considèrent cette mesure comme une façade : « Le projet n’est qu’un habillage du ‘Code des investissements stratégiques’, par lequel le gouvernement a octroyé des faveurs à ses soutiens lors de ses campagnes électorales. »
Le sentiment d’abandon est d’autant plus fort dans ces régions où la population, notamment lors des élections, a majoritairement soutenu la droite populiste. Beaucoup pensent être « discriminés » à cause de leur position politique. La région de Shkodër, en particulier Pukë, riche en ressources hydriques et abritant les principaux barrages hydroélectriques du pays, se sent délaissée par rapport aux investissements massifs réalisés dans d’autres régions touristiques ou minières. La frustration grandit aussi face à l’exploitation de leurs terres, qui génère peu pour la population locale, alors que ces régions sont riches en eau et en paysages spectaculaires.
Avec la privatisation en perspective, ces mécontentements risquent de s’intensifier. Muco et d’autres craignent que cette démarche ne transforme la région en un espace dédié au tourisme de luxe, au détriment de ses communautés et de ses ressources naturelles.
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Ce contexte complexe, marqué par des enjeux environnementaux, sociaux et politiques, illustre l’épineuse question de la gestion durable des forêts en Albanie. La volonté de moderniser l’économie touristique se heurte ici aux traditions, à la propriété collective, et à la confiance fragilisée envers un État dont la légitimité reste à consolider. L’avenir de ces forêts, et des populations qui en dépendent, dépendra en grande partie de la capacité des acteurs locaux et nationaux à trouver un équilibre entre développement et respect des droits et traditions ancestrales.
