Dominique Barthier

Europe

Annuler le Brexit : une histoire future de la Grande-Bretagne

Sous une houle de populisme et d’euroscepticisme, le Royaume-Uni a voté en 2016 pour sortir de l’Union européenne. Après une campagne toxique autour du Brexit et un processus de divorce douloureux, il semblait que le dommage infligé aux relations entre le Royaume‑Uni et l’Union européenne serait irréparable. Heureusement, ce n’était pas le cas, comme le confirme une communication datant de 2050.

Lorsqu’on repense aux événements turbulents des premières années de ce siècle, il est difficile d’imaginer qu’un des principaux architectes de l’Europe verte et démocratique de 2050 ait autrefois été considéré comme le « sujet de préoccupation » de l’UE. Après une décennie de dépression économique et la déception face aux récits d’indépendance, le Royaume‑Uni a, au cours de ses presque vingt années d’adhésion positive à l’UE depuis son réintégration en 2033, payé largement le prix.

Rétrospectivement, le Brexit peut être vu comme une conséquence des maladies infantiles d’un monde véritablement globalisé et interconnecté. Il est difficile de se souvenir que l’offshoring et les technologies numériques dans les années 2020 représentaient une menace existentielle pour la démocratie. Le succès du Pacte Vert européen et des réglementations relatives à la finance durable fut déterminant dans la création d’emplois verts de qualité et pour sortir de la déception associée à ce que les historiens désignent aujourd’hui comme les « décennies grisâtres », durant lesquelles de nombreux électeurs voyaient les politiciens comme les simples valets des entreprises.

Évidemment, la législation de l’UE « Positive Digital », qui a inspiré des règles similaires à travers le monde, a été essentielle pour lutter contre les desinformations en ligne et contre les attaques numériques sur la démocratie. Les investissements courageux de l’UE dans des infrastructures vertes dans des pays africains pendant ces décennies ont renversé des siècles d’exploitation et ont contribué à réduire l’émigration des talents africains, ce que de nombreux responsables européens avaient utilisé pour attiser les ressentiments. En avançant en âge, vous me pardonnerez peut‑être si je réfléchis à la manière dont nous avons atteint ce succès et à ce que les choses auraient pu être autrement après le vote mal informé de 2016 en faveur du Brexit.

Déréglementation ou coopération ?

Tout s’est finalement accéléré plus vite que prévu. Après quelques années où le gouvernement travailliste donnait tout ce qu’il pouvait pour faire aboutir le Brexit dans les années 2020, il devint clair que cela n’était pas faisable et que le préjudice que nous nous étions infligé en quittant l’UE ne pouvait être réparé par un processus progressif. La seule issue était de le renverser.

Le type de Brexit que nous craignions le plus, à savoir la déréglementation et ce que les historiens décrivent comme un « Singapour sur la Tamise », n’a jamais véritablement pris forme. La plupart des tentatives d’imposer des copies des lois européennes furent repoussées par les entreprises qui ne voulaient pas voir leurs produits se conformer à deux normes différentes. Après avoir promis de ne pas abroger certaines lois environnementales, le gouvernement britannique discrédité de 2019 à 2024 a abandonné le contrôle de la pollution, et il sembla que nous étions destinés à redevenir les « pollueurs européens ».

Après que Boris Johnson fut devenu Premier ministre en 2019 avec le slogan mensonger « faire sortir le Brexit » (getting Brexit done), l’élection de 2024 ouvrit la porte à un nouveau départ. Le Brexit fut certes peu évoqué par le Labour ou les Conservateurs, mais le préjudice qu’il avait infligé à notre économie et à notre tissu politique restait présent dans l’esprit de nombreux électeurs.

En dehors du gouvernement, les Tories, après leur défaite, n’en furent que plus extrêmes et plaidèrent pour un « Brexit déchaîné : la Grande‑Bretagne comme un cauchemar dérégulé, pollué et libéral », tel que leurs partisans les plus ardents l’avaient rêvé en 2016. En 2024, le Labour hérita d’un pays en état épouvantable et dévasté. Nos rivières n’étaient guère plus que des égouts, nos bâtiments publics s’effritaient littéralement et nos hôpitaux fonctionnaient péniblement à cause du manque de personnel et de listes d’attente qui s’allongeaient.

La prophétie selon laquelle le Brexit signifierait la fin du Parti conservateur s’est finalement réalisée.

Dans ce contexte, l’idée selon laquelle l’affaiblissement de la protection environnementale européenne ou l’aggravation du contrôle du droit de grève résoudraient nos problèmes paraissait comme une illusion cruelle. Cela a pris quelques années, mais la prophétie selon laquelle le Brexit signifierait la fin du Parti conservateur s’est finalement réalisée.

Labour accepte l’inévitable

Le Labour, arrivé au pouvoir en 2024 avec des règles budgétaires strictes, avait promis de financer les investissements à partir de la croissance. Sans forte adhésion idéologique à ce que les Conservateurs appelaient alors les « libertés du Brexit », que ce soit en matière de droits des travailleurs ou de protection de l’environnement, le gouvernement travailliste resta déconnecté du mantra du Brexit, tandis que l’économie stagnait et que les investissements indispensables dans les services publics restaient gelés.

La poignée de députés verts élus en 2024 continua de peser pour que Labour prenne au sérieux la protection de l’environnement et la transition énergétique. Le Labour fit tout son possible pour réaliser une sorte de « nouvelle orientation verte », en s’alignant autant que possible sur les lois européennes en évolution. Le domaine le plus fructueux fut la coopération renforcée dans deux secteurs: l’énergie et la défense. Le ministre britannique de l’Énergie, Edward Miliband, a toujours été perçu comme un précurseur européen en matière de politique climatique et a travaillé en étroite collaboration avec d’autres ministres européens de l’énergie, soutenus par des députés écologistes britanniques, pour renforcer le processus COP et développer davantage d’actions positives à l’échelle mondiale contre le changement climatique.

Par ailleurs, la transition vers les énergies renouvelables rendait la coopération dans le secteur énergétique incontournable. Pour équilibrer les énergies renouvelables dans le réseau, il fallait plus que les capacités d’un seul pays, et le réseau européen de liaisons énergétiques devint un élément central à mesure que nous prenions nos distances avec les combustibles fossiles. Cela constituait aussi le cœur d’une relation de travail plus forte et plus fiable entre l’UE et le Royaume‑Uni, symbolisant qu’ils restaient, en vérité, étroitement liés.

Grâce à l’initiative Green HydrEU lancée en 2025, le Royaume‑Uni a pu exploiter son surplus d’électricité pour produire de l’hydrogène vert, qui remplaçait ensuite le gaz importé sur tout le continent. C’était le premier signe tangible que le Royaume‑Uni offrait quelque chose de positif à l’Europe depuis le sinistre référendum de 2016.

La réorientation du secteur de la défense à cette période fut aussi déterminante pour repenser le rôle du Royaume‑Uni dans le monde. En 2016, les cyber‑guerres et les robots tueurs figuraient en tête des priorités. La guerre de la Russie contre l’Ukraine a focalisé l’attention sur l’objectif premier de l’UE: préserver la paix en Europe. Le combat héroïque du peuple ukrainien a réuni les ministres de la défense du Royaume‑Uni et de l’UE, non seulement pour soutenir le combat pour la liberté, mais aussi pour s’engager en faveur d’une véritable paix européenne, et non d’un continent divisé par un rideau de fer à quelques milliers de kilomètres à l’est.

Les expériences du Royaume‑Uni avec le processus de paix en Irlande du Nord et celles de l’Allemagne en soutien aux forces démocratiques d’Europe orientale furent discrètement transférées à la Russie, qui après l’effondrement de l’État et le chaos oligarchique de l’ère Poutine cherchait une voie démocratique. Il fut presque miraculeux qu’à peine une décennie après l’entrée de l’Ukraine, de la Moldavie et des pays baltes dans l’UE, une Russie démocratisée puisse rejoindre l’UE. Ainsi se réalisait enfin la vision de Mikhaïl Gorbatchev d’un « grand maison européenne commune », et les garanties de sécurité pour leurs territoires, pour lesquels l’Ukraine s’était battue, devenaient enfin réalité.

Ce que nous a appris le Brexit

Malgré cette coopération réussie, le Brexit compliquait la vie des Britanniques et ralentissait l’économie, et notre économie tomba dans une certaine stagnation. Deux ans après l’arrivée au pouvoir du Labour, il devenait clair que le Royaume‑Uni serait économiquement en retard sans son appartenance à l’Union européenne. Une majorité des deux tiers de la population britannique soutenait l’appartenance à l’UE, mais il fallait convaincre nos partenaires européens que nous nous abstiendrions désormais d’agiter le moindre tambour de guerre comme par le passé.

À ce moment‑là, le Royaume‑Uni souffrait tant à l’intérieur qu’à l’étranger, car avoir quitté l’UE avait affaibli tant son économie que sa stratégie. Les pseudo‑accords commerciaux avec les économies asiatiques n’ont pas suffi à réparer les dégâts infligés par les restrictions commerciales avec l’UE pour de nombreuses entreprises britanniques. En dehors de l’UE, le Royaume‑Uni perdait son rôle de pont vers les États‑Unis, et la dissolution du Commonwealth le rendait de plus en plus isolé. Le discours sur une nouvelle « relation spéciale » avec l’Inde apportait peu, et face à l’inactivité de la Russie et au caractère de plus en plus autoritaire de la Chine, il était difficile pour le Royaume‑Uni de trouver des alliés et des partenaires lors des sommets mondiaux.

Le Labour, dans son programme pour les élections de 2029, adopta une voie de négociations en vue d’une appartenance complète à l’UE et remporta une majorité écrasante. Les réformes du système électoral introduites à cette époque exclurent pour toujours les Conservateurs eurosceptiques — appelés alors les Euroloony Conservatives — du pouvoir, et font entrer au Parlement en 2029 davantage de députés verts ainsi qu’un nombre accru de Libéraux. Le fait que ces partis soient restés pro‑européens tout au long de la période renforça la position de négociation du Royaume‑Uni avec l’UE.

Un retour humble mais triomphal

Les négociations s’éternisèrent, car plusieurs capitales nationales avaient naturellement besoin de garanties quant à notre bonne foi et des obstacles potentiels liés à Schengen et à l’euro. Comme l’Irlande n’était pas non plus membre de l’espace Schengen, il n’y avait initialement aucune pression pour y adhérer, mais au cours d’une décennie il devint clair que la libre circulation sur le continent était si répandue qu’il n’avait plus de sens d’imposer une barrière entre l’Irlande et le Royaume‑Uni. Comme de nombreux professionnels économiques et financiers britanniques souhaitaient fortement conserver la livre sterling, la question de l’euro demeurait complexe. Cela ne bloquait pas notre adhésion à l’UE, mais au cours de la décennie suivante nos marchés financiers s’étaient tellement entremêlés que l’entrée dans l’euro, désormais sous contrôle démocratique et non entre les mains des banquiers, ne posait plus problème pour la plupart des Britanniques. Le gouvernement rouge‑vert 2029‑34 nous a acceptés sans grande opposition.

La Modernisation de notre démocratie du XVIIe siècle — notamment l’introduction de la représentation proportionnelle — signifiait que les courants les plus eurosceptiques avaient pour toujours quitté notre paysage politique. Quand les anciens eurosceptiques vieillissaient et mouraient, ils continuaient à soutenir leurs partis farouches, mais en nombre de plus en plus restreint, de sorte qu’ils furent représentés au Parlement élu de 2029, mais n’occupèrent plus le devant de la scène vers la fin des années 2030.

Pour la plupart des Britanniens, rejoindre l’UE était une extension naturelle d’une coopération déjà en cours.

Pour la plupart des Britanniques, adhérer à l’UE représentait une extension naturelle d’une coopération déjà en cours et une opportunité de profiter de l’élan économique que notre appartenance initiale avait déjà généré. Il y avait les petits avantages pratiques – les passeports pour les animaux de compagnie et les frais d’itinérance – et l’impression plus large et symbolique d’avoir toujours été Européens, et d’appartenir à ce même club comme les autres. Les années où nous étions laissés à nous-mêmes nous avaient enseigné que nous ne contrôlions plus les mers, que nous n’étions plus exceptionnels et que nous devions apprendre à tirer parti de nos atouts, bons mais ordinaires, de manière plus habile et sans ressentiment.

Les politiciens qui revenaient dans les institutions de l’UE — et je suis fier d’appartenir à ce groupe — l’ont fait avec un sentiment d’humilité et de responsabilité historique. Nous avions compris que les valeurs peut‑être autrefois tenues pour acquises, telles que l’État de droit et la démocratie, n’étaient pas intouchables. L’UE les avait garanties pour les économies d’après‑guerre et pour les démocraties émergentes des pays méditerranéens, ainsi que pour les États d’Europe centrale et orientale. Dans un monde de plus en plus autoritaire et face au fragilité de nos propres bases démocratiques, nous étions reconnaissants d’appartenir au principal bloc démocratique du monde.

Nous sommes donc revenus à la place qui a toujours été la nôtre: celle d’un partenaire législatif majeur au sein des institutions de l’UE. Nous avons constaté avec satisfaction que la plupart des lois auxquelles nous avions contribué au cours des quarante années d’adhésion — et la version particulière de l’anglais au sein de l’UE — avaient survivu à notre absence. Notre retour a été marqué par un engagement renouvelé envers les valeurs et les institutions européennes. Qui oserait prétendre, après les deux dernières décennies, que nous serions mieux sans elles?

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.