Dominique Barthier

Europe

Barcelone : politiques publiques et perceptions dans la guerre culturelle autour de l’espace urbain

Un projet visant à transformer le quartier de l’Eixample, embouteillé et pollué par la circulation à Barcelone, en un espace urbain plus vert et accessible à pied, s’est mué en un véritable débat sur l’identité et l’appartenance. Il témoigne de la manière dont les villes d’aujourd’hui deviennent des microcosmes des affrontements idéologiques qui traversent l’Europe. Si le désaccord entretient le dialogue, l’hostilité peut toutefois paralyser des changements urbains indispensables.

En flânant sur le Consell de Cent, au cœur de l’Eixample barcelonais, on découvre plus d’espaces verts que n’importe où ailleurs dans le centre-ville. Le quartier est vivant, en mouvement constant, avec des camions de livraison, des familles, des résidents, des touristes, des cyclistes et des passants qui se croisent sans cesse.

Le maillage géométrique emblématique de l’Eixample, souvent salué comme l’une des grandes réussites de l’urbanisme moderne, a été conçu par l’ingénieur Ildefons Cerdà au milieu du XIXe siècle. Son idée était d’étendre de manière rationnelle et hygiénique le centre médiéval surpeuplé. Cerdà imaginait de grandes avenues, des coins de rues évasés et des boulevards bordés d’arbres qui assureraient lumière, circulation d’air et égalité d’accès pour tous les habitants, mêlant réforme sociale et ordre spatial. Avec le temps, toutefois, cette vision a été en grande partie sapée par l’essor du trafic motorisé. La grille qui incarnait autrefois modernité et progrès s’est transformée en un paysage dense, dominé par les voitures et où l’espace vert se fait rare.

©Catarina Heeckt, 2025

Aujourd’hui, Barcelone subit les retombées de cette transformation. La ville dépasse régulièrement les niveaux de pollution de l’air recommandés par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Selon l’Institut de santé globale de Barcelone (ISGlobal), réduire la circulation de seulement 25 % pourrait prévenir environ 200 décès prématurés liés à l’exposition au dioxyde d’azote chaque année. Une autre étude de l’ISGlobal estime que des facteurs environnementaux tels que la pollution atmosphérique, la chaleur, le bruit et l’absence d’espaces verts contribuent à plus de 1000 décès prématurés par an, avec les particules fines PM2,5 identifiées comme la principale cause.

Consciente de l’urgence de rendre la ville plus vivable, la Ville de Barcelone a lancé en 2015 le programme « Superilles », développé à partir d’un cadre théorique élaboré par l’écologue urbain Salvador Rueda. Des évaluations académiques et des études de cas internationales suggèrent que le modèle des Superilles offre une recette reproductible pour transformer des environnements urbains denses à travers le monde, en convertissant des maillages axés sur la circulation en espaces piétons, plus verts et socialement vivants. Comme la mairie de Barcelone l’exprimait dans son plan initial sur les Superilles, « le programme visait à transformer les rues de la ville en réclamant l’espace des véhicules privés et en le redonnant aux piétons ». Conçu comme un modèle à long terme de transformation urbaine, le programme visait à « créer des espaces publics plus sains et plus verts, en privilégiant l’interaction sociale, les économies locales et des environnements plus sûrs ». Après des projets pilotes initiaux dans des quartiers tels que Poblenou, Horta et Sant Antoni, le programme s’est étendu à des interventions majeures dans le quartier de l’Eixample, où il a produit les transformations les plus visibles.

Le cœur géométrique et symbolique de Barcelone est devenu le laboratoire du nouveau modèle urbain de la ville, avec des eixos verds (« axes verts » abritant une végétation dense) et des places où les piétons sont prioritaires. S’étendant d’ouest en est à travers l’Eixample, le Consell de Cent était initialement prévu comme faisant partie d’un ensemble plus vaste, le Superilla, un cluster de blocs fermé à la circulation traversante. Au fil du temps, il est toutefois devenu le premier et le plus emblématique eix verd de la ville. Ce qui était autrefois une artère fortement dévolue au trafic est devenu un corridor continu et favorable aux piétons, avec des trottoirs élargis, des allées bordées d’arbres, des bancs et un pavage perméable. Cette transformation a non seulement redéfini les modes de mobilité dans l’Eixample, mais elle est aussi devenue un symbole de la manière dont Barcelone cherche à reconquérir l’espace public, à améliorer la qualité de l’air et à favoriser la vie sociale.

Le cœur géométrique et symbolique de Barcelone est devenu le laboratoire du nouveau modèle urbain de la ville.

Internationally celebrated, locally contested

En 2023, l’Eixample est devenu l’épicentre d’un affrontement politique et culturel plus large sur l’avenir de la ville. Le plan des Superilles avait débuté comme une expérience ambitieuse d’urbanisme, mais il s’est rapidement mué en l’un des sujets les plus polarisants de la politique locale. Loué à l’international comme un tournant paradigmatique de l’urbanisme, le dispositif a suscité une réaction bien plus mitigée sur le terrain. Si de nombreux habitants des superilles soutenaient la transformation vers des rues plus vertes et plus piétonnes, l’opposition s’est développée parmi ceux qui vivent ailleurs en ville. Très vite, un débat a émergé autour de la critique selon laquelle les superilles iraient à l’encontre de l’héritage de Cerdà et restreindraient la libre circulation automobile. Cette inquiétude a été amplifiée par des médias de droite et par les réseaux sociaux, et a été relayée par les élites politiques et économiques de Barcelone pour contester l’administration d’Ada Colau, dirigeante de la plateforme municipale de gauche Barcelona en Comú.

À l’approche des élections municipales de 2023, la controverse autour du projet Superilles s’est cristallisée en un débat profondément polarisé, sans précédent dans l’histoire de la ville en matière d’interventions de mobilité. L’association d’entreprises Barcelona Oberta a lancé une campagne contre le projet, le présentant comme une menace pour la vitalité économique et l’identité urbaine, et a même déposé une action en justice visant le démantèlement de parties de l’intervention. Cette action a été confirmée par les tribunaux. Il n’existe pas de preuves empiriques démontrant dans quelle mesure ce conflit a affecté la réélection de Colau, mais la contestation du programme Superilles a clairement entamé sa popularité. Au-delà de la politique partisane et des griefs habituels liés aux travaux, la réaction a révélé quelque chose de plus profond : des imaginaires concurrents sur ce que doit être la ville et pour qui elle est faite.

L’administration Colau s’était posée dans le cadre d’un mouvement municipaliste du Sud de l’Europe – illustré par d’autres villes comme Naples, où des coalitions citoyennes ont repris les services publics et les biens communs, et Zagreb, où des initiatives citoyennes ont renforcé la gouvernance participative et transparente – cherchant à démocratiser la gouvernance urbaine, à reprendre l’espace public aux intérêts privés et à remettre en question la poursuite aveugle de la croissance économique dans les zones urbaines au détriment des habitants.

Cependant, l’attaque féroce contre les superilles de l’Eixample a montré que transformer la mobilité urbaine n’est jamais une question purement technique. Cela touche les mémoires collectives, les attachements à des lieux et des pratiques quotidiennes qui définissent la vie urbaine elle-même. Le conflit autour des superilles illustre ainsi comment la politique culturelle peut à la fois favoriser et freiner les transitions urbaines.

©Catarina Heeckt, 2025

Guerres culturelles urbaines

L’Europe traverse une véritable crise des valeurs. La polarisation, la méfiance et la déception fragilisent le tissu de la vie publique, tandis que les plateformes numériques accentuent les divisions à une vitesse sans précédent. Ce qui se nourrissait autrefois dans le cadre intime des foyers ou des quartiers résonne désormais à l’échelle des réseaux mondiaux, modelant les récits en temps réel. Ces plateformes offrent de nouveaux espaces pour la participation démocratique et les contestations, mais elles créent aussi un terrain propice à la désinformation, à la manipulation et à l’exploitation politique.

Les forces d’extrême droite se révèlent particulièrement habiles à naviguer dans ce tumulte et à en tirer profit, transformant un mécontentement répandu en récits de ressentiment puissants. Par exemple, elles réussissent à présenter l’action climatique, le féminisme et la migration non pas comme des défis collectifs, mais comme des conspirations d’élites contre « les gens ordinaires ». Par des tactiques de guerre culturelle, elles ont réussi à remettre en cause les débats sur la durabilité et la justice sociale en des affrontements moraux polarisants. Après une période de véritable élan, l’agenda écologique européen fait face à une résistance croissante. Ce qu’on appelle désormais la « greenlash » expose la fragilité du consensus climatique à travers le continent.

Les villes, autrefois célébrées comme des laboratoires d’innovation démocratique, deviennent désormais des microcosmes de ces luttes idéologiques plus larges. Les désaccords autour de politiques de logement et de mobilité opposent les habitants entre eux et creusent la défiance envers les institutions. Même les débats apparemment insignifiants sur les pistes cyclables, les zones à faibles émissions ou les réaménagements urbains locaux peuvent se muer en champs de bataille symboliques sur l’identité, l’appartenance et le contrôle.

Cités, autrefois vues comme des laboratoires d’innovation démocratique, deviennent des microcosmes des combats idéologiques plus vastes.

Cette dynamique n’est pas particulière à Barcelone. À Bruxelles, des disputes acerbes sur les nouvelles pistes cyclables ont révélé des divisions entre priorités environnementales et préoccupations liées à la mobilité du quotidien. À Berlin, la réouverture de la Friedrichstraße à la circulation automobile est devenue un symbole d’un recul par rapport aux ambitieux objectifs de mobilité durable. À Oslo, les controverses sur la réouverture des zones à faibles émissions et la réduction des budgets climatiques illustrent une résurgence croissante des résistances face aux politiques urbaines vertes. En parallèle, en France, des protestations dans des villes comme Paris et Marseille – où des slogans tels que « Fin du monde, fin du mois, même combat » relient la transition écologique à la précarité économique – témoignent d’une tension plus large entre impératifs environnementaux et justice sociale.

Pour contrer la montée de l’extrême droite, les forces progressistes doivent urgemment redécouvrir le pouvoir des récits. Comprendre la politique culturelle de la contestation — c’est-à-dire les processus par lesquels des représentations culturelles particulières se créent, se stabilisent, se contestent et se reconstruisent potentiellement (voir Reassembling the Social de Bruno Latour) — n’est pas un exercice académique mais une nécessité politique. Cela peut aider à identifier de nouvelles opportunités de construire de vastes coalitions, élaborer des imaginaires partagés et unir les populations dans des luttes communes contre la concentration du pouvoir et de la richesse. Dans cette optique, il faut apprendre à lire les conflits politiques, y compris ceux liés à l’avenir des villes, non comme des différends purement techniques mais comme des luttes pour du sens. Il s’agit d’espaces où des futurs plus inclusifs peuvent encore être imaginés, défendus et forgés.

©Catarina Heeckt, 2025

Engager le conflit

« Consell de Cent a été le théâtre d’une bataille acharnée. La transformation s’en prend à un territoire bourgeois par excellence. Certains m’ont dit : “Comment osez-vous agir dans l’Eixample, dans le quartier bourgeois ?” Je crois que l’Eixample a un effet miroir sur ce que la ville représente ».

Un ancien responsable municipal de Barcelone

La transformation du Consell de Cent n’a pas seulement changé une rue : elle a réveillé une nerve. Une artère qui autrefois vibrait au rythme soutenu des voitures, du bruit et des gaz d’échappement est devenue un espace de marche, de rencontres, et de lieux où l’on peut s’asseoir au soleil. Pour certains, ce changement symbolisait une nouvelle forme de vie urbaine — plus propre, plus lente et plus humaine. Pour d’autres, il ressemblait à une intrusion, une atteinte à la liberté individuelle et à une « façon de vivre » qui avait longtemps défini l’Eixample. Le conflit a révélé quelque chose de plus profond qu’un simple désaccord sur le trafic : il est devenu un miroir et un catalyseur des divisions sociales et culturelles de Barcelone, reflétant des tensions existantes tout en les approfondissant et en les cristallisant à travers de nouvelles formes de conflit urbain.

Au début, une grande partie de l’opposition tournait autour de l’identité historique de l’Eixample. Ce district a longtemps été associé aux valeurs bourgeoises d’ordre, de modernité et de prospérité imaginées par Cerdà au XIXe siècle. Pour beaucoup de résidents, sa symétrie et son ouverture symbolisent la fierté civique et une certaine idée du progrès. Bloquer les voitures et reconfigurer les intersections semblaient, pour certains, toucher à l’ADN même de ce modèle.

Mais la réaction n’était pas homogène. Les habitants des quartiers impliqués éprouvaient des sentiments variés. Il y avait de la nostalgie pour les rythmes anciens de la ville, mais aussi l’espoir discret que les nouveaux couloirs verts apportent un air plus pur, des traversées plus sûres et davantage d’espaces pour que les enfants jouent.

Sur les réseaux sociaux, notamment sur X (anciennement Twitter), cette ambivalence s’exprimait en temps réel. #ConselldeCent est devenu un mot-clé populaire, et le débat s’est transformé en une représentation urbaine: ingénieurs et architectes se disputaient avec les habitants, les commerces locaux partageaient des photos « avant/après », et les voisins échangeaient des histoires, des frustrations et des plaisanteries.

« L’eixample superilla est un bricolage qui attaque l’avant-garde hygieniste et rationnelle de l’urbanisme qu’a laissé en héritage Ildefons Cerdà », s’est plaint quelqu’un sur X. Une résidente a écrit : « J’ai de la chance d’habiter Consell de Cent et que les superilles se soient invitées ici. Ceux qui vivent sur [près de la] Carrer de València… ces pauvres gens subissent tout le trafic. » D’autres ont clarifié : « [La superilla de l’Eixample] crée un espace supplémentaire qui n’est pas dédié au consumérisme. L’espace public, le savourer, est un droit et doit être pour tout le monde. »

Ces divergences d’opinion ne sont ni nouvelles ni nécessairement contre-productives. Les villes sont des espaces où les cultures se chevauchent, entrent en collision et réinventent sans cesse leur coexistence. Comme le rappelle la théoricienne politique Chantal Mouffe, la démocratie dépend de ce type de friction, ou ce qu’elle appelle le « pluralisme agonistique » — un désaccord qui maintient le dialogue vivant. Le vrai défi survient lorsque le désaccord se transforme en antagonisme, lorsque l’opposition cesse d’être productive et devient paralysante. Dans ces moments-là, l’espace public se transforme d’une arène partagée en un champ de bataille de méfiance.

Pour Barcelone, la leçon est simple mais profonde. Le changement ne peut pas reposer sur un consensus seul, ni être impuni par le conteste. Pour transformer la ville, les dirigeants et les urbanistes doivent apprendre à s’engager avec le conflit plutôt que de le craindre. Cela passe par la reconnaissance des attachements des gens à leurs rues, à leurs voitures et à leurs routines, et par l’autorisation de laisser ces émotions guider la conception. Cela suppose aussi d’être honnête sur les compromis et d’accepter l’adaptation dans le temps.

©Catarina Heeckt, 2025

Listening, dialogue, and conflict

« Consell de Cent a été le théâtre d’une bataille acharnée. La transformation attaque un territoire bourgeois par excellence. Certains m’ont dit : “Comment osez-vous agir dans l’Eixample, dans le quartier de la bourgeoisie ?” Je pense que l’Eixample a un effet vitrine sur ce que signifie la ville.”

Ancien responsable municipal de Barcelone

La transformation du Consell de Cent n’a pas seulement modifié une rue; elle a touché une corde sensible. Une artère qui battait autrefois au rythme des voitures, du bruit et des gaz d’échappement est devenue un espace de marche, de rencontres, et de convivialité au soleil. Pour certains, ce changement incarnait une nouvelle façon de vivre la ville — plus propre, plus lente et plus humaine. Pour d’autres, il donnait l’impression d’une intrusion, d’une atteinte à la liberté individuelle et à une « manière de vivre » qui avait longtemps façonné l’Eixample. Le conflit a révélé quelque chose de plus profond qu’un simple désaccord sur le trafic : il est devenu à la fois miroir et catalyseur des fractures sociales et culturelles de Barcelone, reflétant les tensions existantes tout en les approfondissant et en les cristallisant à travers de nouvelles formes de conflit urbain.

Au départ, une grande partie de l’opposition tournait autour de l’identité historique de l’Eixample. Ce district a longtemps été associé aux valeurs bourgeoises d’ordre, de modernité et de prospérité imaginées par Cerdà au XIXe siècle. Pour de nombreux habitants, sa symétrie et son ouverture symbolisent la fierté civique et une certaine idée du progrès. Bloquer les voitures et reconfigurer les intersections semblaient, pour certains, toucher à l’ADN même de ce modèle.

Mais la réaction n’était pas homogène. Les habitants des quartiers impliqués exprimaient un éventail d’émotions. Il y avait de la nostalgie pour les rythmes anciens de la ville, mais aussi l’espoir discret que ces nouveaux couloirs verts apportent un air plus pur, des traversées plus sûres et davantage d’espaces où les enfants peuvent jouer.

Sur les réseaux sociaux, en particulier sur X, cette ambivalence se déployait en temps réel. Le hashtag #ConselldeCent a gagné en popularité, et le débat s’est mué en une performance urbaine: ingénieurs et architectes échangeaient avec les habitants, les commerces locaux partageaient des photos « avant/après », et les voisins échangeaient récits, frustrations et plaisanteries.

« L’eixample superilla est un bricolage qui s’attaque à l’avant-garde, à l’hygiéniste et au rationalisme urbanistique legés par Ildefons Cerdà », s’est plaint quelqu’un sur X. Une résidente a écrit: « J’ai de la chance d’habiter Consell de Cent et que les superilles soient venues ici. Ceux qui vivent sur la Carrer de València… ces pauvres gens subissent tout le trafic. » D’autres ont ajouté: « [La superilla de l’Eixample] crée plus d’espace qui n’est pas destiné au consumérisme. L’espace public, le profiter, est un droit et doit être à tout le monde. »

Tels diffs d’opinions ne sont ni nouveaux ni intrinsèquement contre-productifs. Les villes sont des lieux où les cultures se croisent, se heurtent et réinventent sans cesse leur coexistence. Comme le rappelle la philosophe politique Chantal Mouffe, la démocratie dépend de ce type de friction, ou ce qu’elle appelle le « pluralisme agonistique » — le désaccord qui maintient le dialogue vivant. Le vrai défi survient lorsque le désaccord devient antagonisme, lorsque l’opposition cesse d’être productive et devient paralysante. Dans ces moments, l’espace public se transforme d’un lieu partagé en un champ de bataille de la défiance.

Pour Barcelone, la leçon est simple mais profonde. Le changement ne peut pas reposer uniquement sur le consensus, et il ne peut pas étouffer la contestation. Pour transformer la ville, les dirigeants et les planificateurs doivent apprendre à dialoguer avec le conflit plutôt que de le craindre. Cela implique de reconnaître les attachements des habitants à leurs rues, à leurs voitures et à leurs habitudes, et de laisser ces sentiments guider la conception. Cela nécessite aussi d’être honnête sur les compromis et de faire preuve de patience face à l’adaptation.

©Catarina Heeckt, 2025

Listening, dialogue, and conflict

« Consell de Cent a été le théâtre d’un affrontement de grande intensité. La transformation vise un territoire bourgeois par excellence. On m’a parfois dit : “Comment osez-vous intervenir dans l’Eixample, dans le quartier de la bourgeoisie ?” Je pense que l’Eixample a un effet de vitrine sur ce que la ville signifie.”

Ancien responsable municipal de Barcelone

La transformation du Consell de Cent n’a pas seulement bouleversé une rue; elle a réveillé une sensibilité. Une artère autrefois rythmée par le flux automobile, le bruit et les gaz d’échappement est devenue un espace pour marcher, pour se rencontrer, pour s’asseoir au soleil. Pour certains, ce changement symbolisait une nouvelle forme de vie urbaine — plus propre, plus lente et plus humaine. Pour d’autres, il ressemblait à une intrusion, une atteinte à la liberté individuelle et à une « façon de vivre » longtemps définie par l’Eixample. Le conflit a révélé quelque chose de plus profond qu’un simple désaccord sur le trafic : il est devenu à la fois miroir et catalyseur de fractures sociales et culturelles de Barcelone, reflétant des tensions existantes tout en les approfondissant et en les cristallisant par de nouvelles formes de conflit urbain.

Au début, l’opposition tournait principalement autour de l’identité historique de l’Eixample. Ce district a longtemps été associé aux valeurs bourgeoises d’ordre, de modernité et de prospérité imaginées par Cerdà au XIXe siècle. Pour nombre d’habitants, sa symétrie et son ouverture incarnent la fierté civique et une certaine idée du progrès. Bloquer les voitures et reconfigurer les intersections semblaient, pour certains, toucher à l’ADN même de ce modèle.

Mais la réaction n’était pas homogène. Les habitants des quartiers concernés exprimaient une variété d’émotions. Il y avait de la nostalgie pour les rythmes urbains d’antan, mais aussi l’espoir discret que les nouveaux couloirs verts apportent un air plus pur, des traversées plus sûres et davantage d’espaces où les enfants peuvent jouer.

Sur les réseaux sociaux, et surtout sur X, cette ambivalence se déployait en temps réel. #ConselldeCent est devenu un mot-clé populaire, et le débat s’est transformé en une représentation urbaine : ingénieurs et architectes dialoguaient avec les résidents, des commerces locaux partageaient des photos « avant/après », et les voisins échangeaient récits, frustrations et plaisanteries.

« L’eixample superilla est un bricolage qui s’en prend à l’avant-garde, à l’hygiéniste et au rationalisme urbanistique legué par Ildefons Cerdà », s’est plaint l’un d’eux sur X. Une résidente a ajouté : « J’ai la chance d’habiter à Consell de Cent et que les superilles soient venues ici. Ceux qui vivent sur la Carrer de València… ces pauvres gens subissent tout le trafic. » D’autres ont approuvé : « [La superilla de l’Eixample] crée plus d’espace qui n’est pas dédié au consumérisme. L’espace public, en le profitant, est un droit et doit être pour tout le monde. »

Ces divergences d’opinions ne sont ni inédites ni nécessairement contre-productives. Les villes sont des lieux où les cultures se chevauchent, entrent en collision et réinventent sans cesse leur coexistence. Comme le rappelle la sociologue politique Chantal Mouffe, la démocratie dépend de ce type de friction — ce qu’elle appelle un « pluralisme agonistique » — le désaccord qui maintient le dialogue vivant. Le véritable défi survient lorsque le désaccord se transforme en antagonisme, lorsque l’opposition cesse d’être productive et devient paralysante. Dans des moments comme ceux-ci, l’espace public se métamorphose d’un terrain partagé en un champ de bataille de la méfiance.

Pour Barcelone, la leçon est simple mais essentielle. Le changement ne peut pas reposer uniquement sur le consensus, ni faire taire la contestation. Pour transformer la ville, les dirigeants et les urbanistes doivent apprendre à dialoguer avec le conflit plutôt que de le craindre. Cela implique de reconnaître les attachements des habitants à leurs rues et à leurs habitudes, et de laisser ces émotions nourrir la conception. Cela exige aussi d’être honnête sur les compromis et de faire preuve de patience face à l’adaptation.

©Catarina Heeckt, 2025

Engaging with conflict

“Consell de Cent a été le théâtre d’un affrontement de grande intensité. La transformation cible le terroir bourgeois par excellence. On m’a dit : ‘Comment osez-vous agir dans l’Eixample, dans le quartier bourgeois ?’ Je pense que l’Eixample expose au grand jour ce que la ville signifie.’

Ancien responsable municipal de Barcelone

La transformation du Consell de Cent n’a pas seulement changé une rue; elle a réveillé une sensibilité. Une artère autrefois rythmée par le flux automobile est devenue un espace de marche, de rencontres et de pauses en plein air. Pour certains, ce changement incarnait une nouvelle forme de vie urbaine — plus propre, plus lente et plus humaine. Pour d’autres, c’était une intrusion, une atteinte à une liberté individuelle et à une « façon de vivre » qui avait longtemps défini l’Eixample. Le conflit a révélé quelque chose de plus profond que le simple débat sur la circulation : il est devenu le miroir et le catalyseur des fractures sociales et culturelles de Barcelone, reflétant des tensions préexistantes tout en les exacerbant par de nouvelles formes de conflit urbain.

Au départ, une grande partie de l’opposition reposait sur l’identité historique de l’Eixample. Ce quartier est depuis longtemps associé aux valeurs bourgeoises d’ordre, de modernité et de prospérité imaginées par Cerdà au XIXe siècle. Pour beaucoup d’habitants, sa symétrie et son ouverture incarnent l’orgueil civique et une certaine vision du progrès. Bloquer les voitures et réorganiser les intersections semblaient pour certains toucher à l’ADN même de ce modèle.

Mais la réaction n’était pas uniforme. Les habitants des quartiers concernés ont exprimé des émotions diverses. Il y avait de la nostalgie pour les rythmes anciens de la ville, mais aussi l’espoir, discret, que les nouveaux couloirs verts apportent de l’air plus pur, des traversées plus sûres et davantage d’espaces où les enfants peuvent jouer.

Sur les réseaux sociaux, notamment sur X (anciennement Twitter), l’ambivalence s’est manifestée en temps réel. Le hashtag #ConselldeCent est devenu un mot d’ordre populaire, et le débat s’est mué en une sorte de représentation urbaine : ingénieurs et architectes affichaient des échanges avec les habitants, les commerces locaux partageaient des photos « avant/après », et les voisins échangeaient récits, frustrations et blagues.

« L’eixample superilla est un bricolage qui s’attaque à l’avant-garde, à l’hygiéniste et au rationalisme urbanistique légués par Ildefons Cerdà », a affirmé quelqu’un sur X. Une résidente a ajouté : « J’ai la chance d’habiter Consell de Cent et que les superilles soient venues ici. Ceux qui vivent sur [près de] Carrer de València… ces pauvres gens subissent tout le trafic. » D’autres ont répliqué : « [La superilla de l’Eixample] crée plus d’espace qui n’est pas dédié au consumérisme. Le domaine public, en l’appréciant, est un droit et doit être pour tout le monde. »

Ces divergences d’opinions ne sont ni nouvelles ni nécessairement nuisibles. Les villes sont des espaces où les cultures se croisent, se heurtent et se renegocient en permanence. Comme le souligne la théoricienne politique Chantal Mouffe, la démocratie repose sur ce type de friction — ce qu’elle appelle un « pluralisme agonistique » — le désaccord qui maintient le dialogue vivant. Le véritable défi survient lorsque le désaccord devient antagonisme, lorsque l’opposition cesse d’être productive et devient paralysante. Dans de tels moments, l’espace public se transforme d’un lieu de coexistence en champ de bataille où la méfiance s’accroît.

Pour Barcelone, la conclusion est simple mais ambitieuse. Le changement ne peut pas reposer sur le consensus seul, et il ne peut pas faire taire la contestation. Pour transformer la ville, les responsables et les planificateurs doivent apprendre à dialoguer avec le conflit plutôt que de le fuir. Cela nécessite de reconnaître les attachements des gens à leurs rues, à leurs voitures et à leurs habitudes, et d’intégrer ces émotions dans la conception. Cela impose aussi d’être transparent sur les compromis et de faire preuve de patience face à l’adaptation.

©Catarina Heeckt, 2025

Listening, dialogue, and conflict

Leçons de l’expérience emplissent la ville d’enseignements qui vont au-delà du seul domaine de l’aménagement. Pour beaucoup de Barcelonais, ces changements signifient la perte d’un mode de vie familier, d’un langage partagé, ou d’un réseau de relations quotidiennes. La nostalgie et les craintes liées à la gentrification coexistent avec la curiosité et l’espoir. Ce qui peut apparaître comme progrès de l’extérieur peut sembler imposé de l’intérieur. L’évolution urbaine, après tout, concerne aussi les émotions, la mémoire et l’appartenance.

Ces tensions ne sont pas propres à Barcelone. Partout en Europe, les projets qui visent à repenser la mobilité ou la croissance économique font face à une résistance initiale avant d’être acceptés par les majorités. Mais lorsque les bénéfices et les coûts du changement ne sont pas distribués équitablement, même les visions urbaines les plus vertes risquent de reproduire les inégalités qu’elles prétendent corriger.

À une époque de profonde polarisation et d’une vague de politiques d’extrême droite, il devient indispensable d’accorder une attention accrue aux inégalités. Une véritable transformation urbaine exige plus qu’un mélange d’asphalte et de verdure. Elle requiert l’écoute, le dialogue, et l’acceptation du conflit comme une composante naturelle de la vie démocratique. Si les villes apprennent à gérer ces frictions et à les convertir en opportunités, elles peuvent rêver à des futurs plus justes et partagés, où les espaces verts et la convivialité grandissent de concert avec le respect de la mémoire collective.

L’auteur de cet article participe à un projet de recherche financé par la British Academy et dirigé par une équipe interdisciplinaire de LSE Cities et l’Université d’Amsterdam, intitulé “Towards Post-Growth Cities: The Cultural Politics of Mobility Transitions in Barcelona and London”


  1. A superilla (literally ”super island”, translated as “superblock”) is a cluster of city blocks closed to through traf­fic. ↩︎
Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.