Dominique Barthier

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Comment combler le vide des capacités européennes laissé par les décisions américaines

Les plans de réarmement de l’Europe ont pris une urgence nouvelle à la suite de la décision du président américain Donald Trump de ne pas déployer sa 2e Force opérationnelle multidomaine (2FMD) en Allemagne en 2026. Annoncé en juillet 2024 par l’administration Biden, cet engagement envers l’Europe prévoyait notamment le déploiement d’armes longue portée lancées depuis le sol afin de « démontrer l’engagement des États-Unis envers l’OTAN et leur contribution à la dissuasion intégrée en Europe ».

Si les gros titres des médias se focalisent sur les 5 000 soldats qui, selon Trump, seraient retirés du territoire allemand, les experts s’accordent à dire que la vraie inquiétude est que l’Europe comptait sur la garantie dissuasive des armes à longue portée destinées à la Russie et à Kaliningrad. Le spécialiste de la défense Christian Mölling a déclaré à propos de la décision : « Ce que nous pouvons d’abord compenser — mais pour les frappes à longue portée, nous avons un décalage de capacités. »

La décision de Biden était censée n’être qu’une « mesure d’appoint » pour l’Europe, mais comme l’observe Rafael Loss du Conseil européen des relations extérieures,

les Européens savent depuis longtemps que, sans les capacités américaines, ils seraient en infériorité numérique et en portée face aux capacités de frappe longue distance de la Russie, remettant en cause leur capacité à dissuader une agressivité russe. Alors que la Russie poursuit l’expansion de sa production de missiles, les programmes européens stagnent et les achats auprès des États‑Unis connaissent des retards croissants.

L’industrie européenne de la défense développe des missiles à frappe précise de longue portée (DPS), mais n’a pas reçu des commandes ou des investissements suffisamment importants pour accélérer les calendriers. Andrius Kubilius, commissaire européen à la Défense, a déclaré : « Ce qui reste à faire, c’est que nos industries montent en régime et produisent davantage, et plus rapidement. »

Cela pourrait, et doit, changer désormais que l’Amérique a montré clairement ses intentions. Le chancelier allemand Friedrich Merz a expliqué : « À mes yeux, pour le moment, il est objectivement quasi impossible que les États‑Unis puissent fournir de tels systèmes d’armes » et que « les Américains eux‑mêmes n’en disposent pas suffisamment pour le moment. »

Fin de la dépendance américaine ?

On reproche à Merz sa décision après qu’il ait déclaré que « toute une nation est humiliée par la direction iranienne. » Cette remarque était peu diplomatique, mais il est exaspéré car les conséquences de la politique de Trump ruinent l’économie allemande (et celle des autres) et mettent en péril la sécurité européenne lorsque les systèmes de défense aérienne nécessaires en Ukraine sont détournés vers le Moyen‑Orient.

Trump évoque depuis un an le retrait des troupes européennes et a clairement fait comprendre que les priorités américaines se déplacent ailleurs. Comme le rappelle le correspondant en affaires étrangères Jörg Lau, « une chose est devenue encore plus claire des représailles furieuses de Trump : dépendre d’une administration américaine qui sanctionne ses alliés tout en ménageant les ennemis de l’Europe est intenable. »

Il en va de même pour la dépendance vis-à-vis des systèmes d’armes américains, Washington donnant la priorité au réapprovisionnement de ses propres stocks en déclin. Les Pays-Bas et l’Allemagne prévoient d’équiper leurs marines de Tomahawks, mais comme les États‑Unis ont utilisé environ 1 000 Tomahawks lancés en mer contre l’Iran, les délais de livraison risquent d’être repoussés jusqu’au milieu des années 2030. En juillet dernier, l’Allemagne a également adressé une lettre de demande pour l’achat des lanceurs Typhon et de missiles Tomahawk lancés depuis le sol, mais n’a reçu aucune réponse.

Rattraper le retard

Une partie du problème d’écart de capacités en Europe vient du fait que, jusqu’à récemment, les mesures défensives avaient été prioritaires. Cela comprend les plans de l’Union européenne (UE) visant à bâtir une « mur des drones » dont le coût initial est estimé à 1 milliard d’euros (la Pologne prévoyant 2 milliards pour son propre « mur des drones ») et l’initiative européenne multinationale Sky Shield Initiative (ESSI), lancée en 2022 et dirigée par l’Allemagne, afin de mutualiser les ressources européennes pour une défense aérienne et antimissile intégrée.

Les experts ont depuis pesé sur l’inutilité d’une focalisation exclusive sur la protection des cieux européens (une tâche quasi impossible), déclare Ann Marie Dailey, chercheuse en politique publique chez RAND : « Plutôt que de se limiter à se défendre contre les drones venus de l’est, l’Europe devrait investir dans sa capacité à riposter contre la Russie et prendre des mesures pour démontrer sa volonté d’utiliser ces capacités. »

Les pays prennent en compte cet avis. Les budgets de défense ont augmenté – surtout en matière d’achats militaires. Le budget allemand 2026 passé à 108 milliards d’euros a connu une hausse de 20,2 milliards par rapport à 2025 ; les achats militaires ont progressé de 16,8 milliards. Le budget britannique 2025–2026 n’a augmenté que de 2 milliards de livres par rapport à la période précédente, mais le gouvernement a annoncé une dotation de 400 millions de livres pour 2026 en matière d’armes à longue portée.

La France, bien qu’elle fasse face à une dette importante, prévoit d’élever son budget militaire à 63,3 milliards d’euros pour 2027 et a alloué 8,5 milliards d’euros pour les missiles et les drones jusqu’en 2030. Son projet de loi de programmation militaire précise que « cet effort se traduit par une augmentation des commandes et des livraisons, ainsi que par l’adaptation des infrastructures industrielles par le cofinancement des capacités de production prioritaires. »

En avril, le constructeur MBDA (Matra BAE Dynamics Aérospatiale) a annoncé qu’il reprendrait la production du MdCN (Missile de Croisière Naval) à la suite de la demande exprimée par la Marine française et d’autres parties prenantes potentielles. Le MdCN, missile de croisière naval comparable au Tomahawk et dont la portée est d’environ 1 400 kilomètres, est la seule capacité européenne à longue portée ayant fait ses preuves sur le terrain.

À la suite de la décision de Trump, l’initiative European Long Range Strike Approach (ELSA) a gagné en attention. En 2024, l’Allemagne, la France, l’Italie, laPologne, la Suède et le Royaume‑Uni se sont unis autour de l’objectif initial de développer un missile européen autonome lancé au sol d’une portée de 1 000 kilomètres.

Après deux années, aucun projet collectif n’a été avancé à part une lettre d’intention signée par les membres en février pour progresser sur des effecteurs long-courriers à vocation unique (drones). Or, des programmes matures existent déjà et, comme l’a souligné le journaliste de défense Thomas Newdick, « en tenant compte de la nature de la menace russe, les drones d’attaque à longue portée à mission unique ne suffiront pas à fournir la solution complète. »

Comme projet éventuel d’ELSA, le Royaume‑Uni et l’Allemagne avaient annoncé, il y a un an, leur intention de développer un missile de 2 000 kilomètres, mais il est encore au stade conceptuel et la production n’aurait lieu qu’au mieux à partir du milieu des années 2030. Cela pourrait aussi détourner des ressources d’autres programmes plus matures, notamment le programme STRATUS (Royaume‑Uni/France/Italie) de MBDA, qui vient d’entrer en phase de développement. MBDA est également proche de tester (prévu vers 2027) le Missile de Croisière Terrestre (MCT), version au sol de son MdCN.

Ce ne sont là que quelques exemples et les efforts pour rattraper le retard, même avant la décision récente de Trump, ont donné lieu à une large panoplie d’initiatives dispersées et parfois concurrentes, ce qui signifie que les ressources s’éparpillent.

L’expert en technologies des missiles, Fabian Hoffmann, affirme que la plupart des projets restent bloqués au stade conceptuel et que des pays comme l’Allemagne n’ont même pas encore conclu d’accords permettant des solutions de transition. En cas de conflit potentiel, l’Europe aura besoin de milliers de missiles, bien plus que ce que la 2FMD aurait pu fournir, d’où la nécessité de faire des choix.

Mettre l’orgueil de côté et coopérer

Pour Hoffmann, afin de combler rapidement ce manque de capacités, la seule « solution réaliste à court terme » est de transformer des projets de développement à plus long terme en programmes d’urgence pour une acquisition rapide. Il estime que le candidat le plus viable pour un tel programme serait le MCT compte tenu de sa ressemblance avec le Tomahawk et de son stade avancé de développement.

Pour que cela se fasse, dit-il, les pays intéressés devront « mettre de côté les désaccords sur le lieu de localisation du développement et de la production et orienter les financements vers les acteurs nationaux capables d’obtenir les résultats les plus rapides, en l’occurrence l’industrie française. »

Ou existe une autre alternative. La France aurait proposé une coopération industrielle à la Pologne pour le MCT « sur l’ensemble des équipements de soutien au MCT, sans inclure le missile lui-même qui serait fourni par la France ».

Compte tenu des contraintes financières et industrielles françaises, le gouvernement devrait envisager d’élargir de telles offres de coopération, permettant à la France de devenir un leader dans l’aide à l’Europe pour combler le manque de capacité longue portée et lancée au sol que laisse Trump. Quelles que soient les décisions que les dirigeants parviendront à prendre, il est certain que le renforcement du pilier européen de l’OTAN nécessitera coordination, coopération et volonté politique.

[Zahra Zaman a édité cet article.]

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.