Dominique Barthier

Europe

Comment l’Europe peut tracer sa propre trajectoire économique

Le débat industriel en Europe tourne aujourd’hui presque exclusivement autour de la compétitivité. On soutient fréquemment que, pour préserver nos industries, il faut réduire nos normes sociales et environnementales. Mais est-ce vraiment la seule option pour l’Europe ?

Entretien avec l’économiste néerlandais Paul Schenderling réalisé par Elze Vermaas.

Elze Vermaas : Votre livre précédent, Er is leven na de groei (“There Is Life After Growth”), imaginait comment les Pays-Bas peuvent organiser une transition post-croissance au niveau national. Qu’est-ce qui vous a poussé à orienter votre réflexion vers l’Europe dans votre nouvel ouvrage, Continent van de kwaliteit (“Un Continent de Qualité”) ?

Paul Schenderling : Je me suis vraiment lancé dans l’écriture de ce livre par élan émotionnel, car depuis l’an dernier une nouvelle narration s’impose. Cette narration suggère que l’Europe n’est plus compétitive et que, pour redevenir compétitive, nous devrions affaiblir tous les standards démocratiques que nous imposons à l’économie. Je suis convaincu que ce n’est pas la voie qu’il faut suivre et qu’il existe une trajectoire alternative, avec des résultats bien plus positifs pour les personnes, la planète et l’économie. L’Europe fait désormais face à ce choix.

Dans votre livre, vous soutenez que la réduction des standards démocratiques est liée à ce que vous appelez le « divorce douloureux entre démocratie et capitalisme », et que nos options démocratiques sont limitées par ce qu’on peut nommer un « carcan doré ». Pourriez-vous expliquer ce que vous entendez par là ?

Il a toujours été naïf de croire que démocratie et capitalisme allaient de pair. Ce qui se produit presque toujours, c’est que l’orthodoxie économique mine les certitudes des gens et que les entreprises finissent par acquérir suffisamment d’influence sur le processus démocratique pour que la démocratie en soit gravement affaiblie.

Nous constatons cela de plusieurs façons aujourd’hui, mais j’en retiendrai deux qui me semblent les plus importantes. Premièrement, la fierté professionnelle d’un grand nombre de personnes hautement qualifiées est totalement érodée par la concurrence mondiale féroce qui les oppose. Cela engendre un sentiment écrasant de sous-valorisation qui se manifeste par une perte de confiance dans la démocratie.

Deuxièmement, les entreprises peuvent simplement déplacer leur capital à l’échelle mondiale. Cela rend les parlementaires élus démocratiquement vulnérables au chantage : lorsque ces derniers proposent une mesure démocratique, les entreprises peuvent invariablement répondre : « Si vous allez de l’avant, nous déplaçons notre activité à l’étranger. » Cela conduit aussi à ce que les choix démocratiques soient limités à un éventail très restreint d’options, qui privilégie le climat des affaires – une situation que l’on appelle aussi le carcan doré.

Ces deux tendances éloignent la démocratie du capitalisme et font en sorte que ceux qui détiennent le pouvoir économique accumulent aussi le pouvoir politique.

En Belgique aussi, on observe une forte focalisation sur le climat des affaires, ce qui fait que les idées politiques qui adoptent une autre perspective sont rapidement écartées comme irréalistes. Vous utilisez le concept de « trilemme » pour décrire cette dynamique. Comment ce trilemme fonctionne-t-il ?

J’ai emprunté le trilemme au travail de l’économiste de Harvard Dani Rodrik, qui l’a développé en 2011 dans son livre The Globalisation Paradox. J’en ai créé une variante pour l’Europe en 2025, qui se compose de trois éléments : l’hyper-globalisation, la protection de l’industrie européenne et la préservation de la législation sociale et environnementale européenne. Selon le principe du trilemme, nous ne pouvons en choisir que deux à la fois. En d’autres termes, il existe trois combinaisons possibles et l’Europe est actuellement à la croisée des chemins.

La première option consiste à maintenir l’hyper-globalisation et notre cadre social et environnemental, mais alors la concurrence mondiale détruira notre industrie – et ce processus a déjà commencé. La seconde combinaison consiste à maintenir l’hyper-globalisation et à protéger notre industrie. Dans ce cas, nous devrons toutefois affaiblir drastiquement notre cadre social et environnemental. Ces deux options constituent aujourd’hui le cœur du débat politique et l’on peut dire que ce sont les récits centriste gauche et centre droit qui dominent l’Europe à l’heure actuelle.

Heureusement, toutefois, un trilemme peut suivre trois directions possibles. La troisième option consiste à préserver notre cadre social et environnemental ainsi que notre industrie. Dans ce cas, nous devrions abandonner radicalement l’hyper-globalisation, ce qui impliquerait de mener une politique commerciale fondamentalement différente.

Une des motivations principales qui m’ont poussé à écrire ce livre est de montrer que, en reconnaissant le trilemme, nous pouvons commencer à politiser à nouveau la politique commerciale européenne. Trop souvent, dans les débats politiques et les programmes électoraux, la politique commerciale est présentée comme une sorte de loi de la nature, quelque chose de figé et d’inchangeable. Or elle peut l’être et j’aimerais apporter cette troisième option au débat politique.

Comment structurer au mieux notre politique commerciale pour éviter à la fois une mondialisation excessive et un protectionnisme grandissant ? Après tout, nous dépendons aussi de matières premières provenant de l’extérieur de l’Europe.

Si les décideurs européens prolongent leur trajectoire actuelle, il y a de fortes chances que nous basculions d’un extremum à l’autre, tout comme les États‑Unis l’ont fait. L’immense mécontentement engendré par l’hyper-globalisation – par exemple parmi la classe ouvrière – continuera simplement à s’amplifier.

Si les responsables politiques européens poursuivent sur leur trajectoire actuelle, il y a fort à parier que nous basculerons d’un extrême à l’autre, tout comme les États‑Unis l’ont fait.

Heureusement, il existe une voie intermédiaire raisonnable. Dani Rodrik appelle cela « une mondialisation raisonnée ». Il s’agit d’affirmer le oui au commerce international et le non au commerce qui n’est pas encadré démocratiquement.

Dans mon livre, j’ai développé des propositions concrètes pour mettre en œuvre cette approche dès aujourd’hui. Ma première proposition consiste à faire payer à l’extérieur de l’Europe tous les coûts que les entreprises cherchent aujourd’hui à dissimuler – par exemple les coûts liés à la protection des salariés et à l’environnement – au niveau de la frontière européenne. Bien sûr, cela ne serait pas nécessaire si une entreprise pouvait démontrer, par le biais d’une certification indépendante, qu’elle assume ces dépenses pour ses salariés et pour la planète. Une telle mesure rétablirait des conditions de concurrence équitables pour le commerce international.

Ma deuxième proposition consiste à imposer des exigences matérielles bien plus strictes à l’importation des produits. Cela pourrait inclure, entre autres, les dispositions relatives à la garantie, mais aussi les exigences de sécurité des produits. Actuellement, les contrôles aléatoires effectués par les douanes sur l’immense flux de produits importés sont largement insuffisants pour assurer une mise en œuvre adéquate. De plus, certains colis commandés directement auprès de boutiques en ligne situées hors de l’UE ne font pas l’objet de contrôle à la frontière. Des recherches montrent qu’une proportion importante de ces produits ne respectent même pas les exigences de sécurité de base, sans parler de la garantie minimale de deux ans de l’Union européenne. Ces flux de produits de faible qualité ont évidemment un énorme impact environnemental et créent une concurrence déloyale.

Pouvez-vous également revenir sur les deux autres propositions que vous avancez dans votre livre ?

Une autre manière de pratiquer une mondialisation raisonnée consiste à lier toutes les causes qui dépassent la capacité de charge de la Terre – soit les gaz à effet de serre, les substances toxiques, et l’utilisation du sol, de l’eau et des matières – à un plafond rigide sous forme de quotas. Des plafonds similaires existent déjà pour les CFC et pour certains gaz à effet de serre et ont démontré leur efficacité remarquable. Je pense que ce mécanisme est idéal pour fixer une norme démocratique très claire sur l’impact écologique de l’économie, tout en offrant aux entrepreneurs une marge de manœuvre et d’innovation pour rester dans le quota et fonctionner dans des standards démocratiques.

Il y a aussi une deuxième proposition que je souhaite mettre en lumière. J’estime que pour 70 pour cent des gens, acheter des biens de meilleure qualité et de durée de vie plus longue est abordable, mais cela peut ne pas être faisable pour les 30 pour cent les moins aisés. Je pense que les recettes issues des prélèvements à la frontière devraient financer un « dividende qualité » pour ce dernier groupe, afin qu’il puisse aussi se permettre des biens plus durables et de meilleure qualité. Cette mesure se payera d’elle‑même : les produits durables sont souvent moins coûteux sur l’ensemble de leur cycle de vie. Cela est crucial pour rendre la transition énergétique sociale, et ce serait une situation gagnant‑gagnant pour les personnes comme pour la planète.

Vous soutenez que notre interprétation actuelle de la liberté, conçue comme la capacité de consommer sans limites, est trop superficielle et qu’il faut viser une forme de liberté plus authentique. Pourquoi ?

Je pense que la dépendance à la croissance est l’exemple parfait de cette érosion de la liberté. Nous sommes asservis par l’économie parce que nous sommes manipulés de la manière la plus subtile – notamment par le neuromarketing. Dans mon livre, je donne l’exemple de personnes placées littéralement dans des scanners cérébraux pour mesurer quel biscuit contient le rapport optimal entre sucre et gras qui est véritablement addictif. Et ce biscuit se retrouve ensuite sur les étals des magasins. De la même manière, on montre des publicités aux personnes dans des enceintes d’IRM pour voir lesquelles elles cliquent le plus de manière compulsive.

Alors que le bien-être humain devrait être notre objectif ultime, nous sommes devenus des moyens au service de l’économie. Cette inversion constitue une erreur historique, comparable au militarisme des années 1930. À l’époque aussi, les gens devenaient des rouages dans une course aux armements totalement hors de contrôle entre les nations européennes, où, au final, plus personne ne voyait l’utilité réelle de tout cela. Nous risquons de reproduire la même chose – non pas avec du militarisme, mais avec de l’économisme.

Lorsque l’objectif ultime est le bien-être humain, nous ne devrions plus être des moyens de servir l’économie. Cette inversion est une erreur historique.

Les économistes parlent de la « liberté » des individus à acheter ce qu’ils veulent, quand ils le veulent, mais, en réalité, il s’agit d’une fausse forme de liberté. Premièrement, parce que nous sommes fortement manipulés dans nos choix – combien sommes-nous vraiment libres de choisir tel biscuit plutôt qu’un autre ? Et deuxièmement, parce que la liberté de consommer ce que l’on veut n’est qu’une forme superficielle de liberté qui ne procure ni bonheur profond ni durable. Le véritable accomplissement passe par les relations à long terme et par la contribution à un ensemble plus grand par le biais d’un travail porteur de sens.

Plus les techniques de manipulation avancent, plus il devient difficile de surmonter l’addiction à la croissance. Et alors vous pourriez vous retrouver dans une situation dystopique où les politiciens, à leur tour, utilisent l’IA et des méthodes de marketing avancées pour manipuler nos préférences politiques. À ce moment-là, même la liberté démocratique serait menacée.

Vous êtes vous-même chrétien-démocrate. Comment voyez‑vous cette philosophie s’inscrire dans la pensée démocrate‑chrétienne ? Et comment convaincre un libéral de ces idées ?

Je pense que, pour les démocrates-chrétiens, il est important que l’économie ne soit pas vue comme une fin en soi mais comme un moyen de servir une vie bonne. Je partage cette conviction fondamentale, mais je pense que de nombreux démocrates-chrétiens n’en mesurent pas suffisamment les implications radicales.

Quant aux libéraux : l’Aldous Huxley libéral, auteur de Brave New World, qui était profondément attaché à la liberté, était déjà extrêmement méfiant vis‑à‑vis l’addiction à la croissance. Il ne formulait pas cette crainte exactement comme nous le faisons aujourd’hui, mais il se méfiait des formes de propagande et des manipulations extrêmement sophistiquées qui, au final, enlèvent notre liberté. Huxley parlait de personnes qui deviennent des dodos – des oiseaux qui ont oublié comment voler. Et je crois qu’une société de consommation qui manipule totalement les individus pour ne rechercher que le plaisir et le confort subordonne la vraie liberté – à savoir la capacité de se développer pleinement et de choisir ce que l’on veut apporter à l’ensemble – à la liberté de consommer ce que l’on veut, quand on le veut. Ainsi, je pense aussi qu’un véritable libéral classique qui aspire à cette vraie liberté doit imposer des restrictions claires sur la manière dont l’économie manipule les gens pour leur retirer leur vraie liberté. C’est pourquoi un libéral politique impose des limites à le libéralisme économique : il y a une tension énorme entre le libéralisme politique et le libéralisme économique.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.