Le producteur vidéo de Fair Observer, Rohan Khattar Singh, s’entretiendra avec Nijhoom Majumder, activiste de l’Awami League, au sujet du prononcé par le Tribunal des Crimes Internes du Bangladesh (ICT) de la peine de mort par pendaison envers l’ancienne Premier ministre bangladaise Sheikh Hasina. Majumder soutient que le verdict est juridiquement nul et politiquement motivé. Khattar Singh insiste sur la légitimité du gouvernement intérimaire dirigé par le conseiller en chef bangladais Muhammad Yunus, et sur son récit très différent des protestations d’août 2024 qui ont contraint Hasina à s’exiler en Inde.
Peine de mort, légalité du tribunal et équité du procès
Hasina a été condamnée à mort par pendaison pour trois chefs d’accusation de crimes contre l’humanité liés aux émeutes de 2024. Majumder affirme que le tribunal même n’a ni compétence ni crédibilité. Il qualifie l’ICT de « tribunal kangourou », soutenant qu’il a été détourné à des fins de répression politique. Selon lui, le Bangladesh a édicté la Loi sur le Tribunal pour les Crimes Internes de 1973 dans l’ombre de la guerre d’indépendance de 1971 afin de poursuivre les atrocités commises durant ce conflit. Cette loi porte une portée historique implicite et ne peut être étendue pour juger un dirigeant contemporain pour des événements survenus cinq décennies plus tard.
Même si la cour était compétente, Majumder affirme que la procédure a violé les règles fondamentales de la procédure régulière. Il soutient que Hasina a été privée de « l’égalité des armes ». Elle n’a pas pu désigner librement ses avocats, présenter des preuves ou contester les témoins de l’accusation. Elle s’est vue attribuer à la place un avocat d’État qu’il juge inefficace. Pour Majumder, une condamnation à mort prononcée dans ces conditions ne peut être qualifiée de justice.
Khattar Singh pose la question à un auditoire mondial : quel que soit l’éventuel bilan de Hasina, exécuter une ancienne Premier ministre après un procès largement perçu comme partial risque de mettre en péril l’État de droit.
La montée de Yunus et les protestations d’août 2024
Khattar Singh rappelle que la couverture internationale a présenté le renversement de Hasina comme une grande insurrection démocratique ayant porté Yunus au pouvoir par le biais de la demande populaire. Majumder conteste à la fois ce cadre démocratique et la base constitutionnelle du nouveau gouvernement. Il soutient que la constitution bangladaise n’offre aucune voie pour une administration intérimaire. Selon lui, le cabinet Yunus a revendiqué sa légitimité à partir d’un avis consultatif de la Cour suprême sous l’article 106. Or lorsque les avocats ont demandé les documents sous-tendant cet avis, aucun n’a été produit.
Hasina a publiquement déclaré qu’elle n’avait jamais démissionné. Selon Majumder, il n’y a ni démission ni mécanisme constitutionnel valable pour la remplacer. Si la naissance du gouvernement est illégale, dit-il, toutes les actions qui en découlent — y compris le tribunal — sont viciées.
Majumder procède ensuite à un tour d’horizon des troubles de 2024, en retraçant l’étincelle jusqu’à la résurgence des mobilisations étudiantes contre les quotas d’emploi dans le secteur public. Après qu’Hasina eut supprimé les quotas en 2018 sous la pression, un verdict du High Court, en juin 2024, a jugé cette suppression illégale, rallumant les manifestations pour empêcher le retour des quotas. Majumder affirme que le gouvernement a fait appel de ce verdict au nom des étudiants tout en assurant qu’il ne pouvait pas subordonner le pouvoir judiciaire. Ce qui a suivi, selon lui, fut une campagne violente et organisée : des groupes armés auraient attaqué des policiers, libéré des prisonniers, incendié des équipements du métro et vandalisé des bâtiments publics.
Khattar Singh oppose la figure largement relayée selon laquelle quelque 1 400 étudiants auraient été tués par la violence d’État. Majumder rejette ce chiffre, arguant que les chiffres des victimes ont fluctué à de multiples reprises et qu’aucune liste officielle cohérente ne soutient des bilans plus élevés. Il maintient que les manifestants ont engagé une violence létale, tandis que la police a principalement utilisé des mesures de contournement de la foule.
L’avenir de l’Awami League, l’opinion publique et l’extradition
Khattar Singh demande si la condamnation marque la fin de Hasina et du mouvement politique de l’Awami League, aujourd’hui interdit. Majumder affirme que le parti a survécu à des interdictions et des bouleversements antérieurs et qu’il acquiert désormais une force symbolique. Le sentiment public a commencé à basculer dans les semaines qui ont suivi la chute de Hasina; de nombreux Bangladais estiment en privé que, malgré ses défauts, l’Awami League a assuré stabilité et développement.
L’absence de manifestations de rue massives serait, selon lui, due à la peur et à la répression. De vastes arrestations d’activistes, des parlementaires emprisonnés, des menaces et des attaques contre les domiciles des partisans rendent toute protestation ouverte périlleuse. Il pointe du doigt une récente grève générale nationale appelée par le parti comme preuve d’une résistance plus discrète.
Sur l’exil de Hasina, Khattar Singh interroge sur une éventuelle extradition par l’Inde après les démarches d’Interpol et une demande officielle de la capitale bangladaise, Dhaka. Majumder pense que l’Inde refusera probablement. Il soutient que l’affaire est politique, le tribunal est illégitime et le procès injuste — des éléments qui permettent à l’Inde de rejeter une extradition au titre de l’infraction politique et du droit à un procès équitable prévues par le traité Inde-Bangladesh de 2013. À son avis, l’Inde attendra un gouvernement élu et largement légitime à Dhaka avant d’envisager une telle demande.
Avertissement d’une guerre civile
Majumder suggère également que le renversement de Hasina a été facilité par des forces étrangères associées à un « État profond » et que les médias internationaux et les reportages des Nations unies ont amplifié ce dessein. Il prévoit que le Bangladesh se dirigerait vers « une guerre civile meurtrière ». Il soutient que la répression, l’assèchement de l’espace politique pacifique et la mise en cible de la mémoire de la guerre de libération finiront par provoquer une réaction violente.
Khattar Singh conclut en soulignant qu’avec la condamnation de Hasina, l’incertitude plane largement sur le Bangladesh.
[Lee Thompson-Kolar a édité ce texte.]
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