Dominique Barthier

Europe

Éliminer la pauvreté : la croissance n’est pas la solution

La croissance économique a longtemps été présentée comme la voie la plus fiable pour éradiquer la pauvreté. Cette conviction s’est depuis délité. À sa place est apparue une insistance sur l’objectif d’assurer l’égalité et le bien-être à l’échelle de la société, mais les décideurs n’ont pas encore rattrapé le mouvement.

Ce mois-ci, des membres du Parlement européen, des responsables politiques de haut niveau de l’UE, des syndicats, des dirigeants de la société civile, des experts académiques et des militant·e·s se sont réunis à Bruxelles pour une suite à la conférence phare Beyond Growth de 2023. À l’ordre du jour : comment intégrer des politiques post-croissance dans les stratégies de réduction de la pauvreté de l’UE — depuis la prochaine Strategie Anti-Pauvreté de l’UE et la Strategie d’équité intergénérationnelle, jusqu’au nouveau Plan d’action pour mettre en œuvre le pilier européen des droits sociaux et le cadre financier pluriannuel 2028-2034.   

Tout au moins, l’événement a démontré qu’une opinion marginale autrefois — selon laquelle la croissance économique n’est pas une baguette magique capable d’éradiquer la pauvreté — est désormais « en bonne place » dans les priorités.

L’Agence européenne pour l’environnement a préconisé une « croissance sans croissance économique », reconnaissant que la quête obsédante d’une hausse du produit intérieur brut a été préjudiciable à l’environnement et à la santé humaine. Une feuille de route soutenue par les Nations Unies pour éradiquer la pauvreté au‑delà de la croissance est en cours d’élaboration afin d’encourager un modèle d’investissement social fondé sur les droits humains et qui réduit la dépendance à la croissance. Le nouveau défi auquel l’UE est confrontée est donc celui de savoir si sa gouvernance socio‑économique peut se réinventer et apporter un mieux‑être amélioré sans accroître le PIB.    

L’exclusion sociale est relationnelle 

Il reste beaucoup à faire. La plupart des gens ont été amènés à croire que la croissance économique équivaut au progrès humain, et la croissance du PIB est encore perçue comme une condition préalable pour lutter contre la pauvreté. Or cette hypothèse est tout simplement fausse : depuis les années 1990, les progrès en matière d’éradication de la pauvreté se sont largement ralentis, alors que le PIB mondial a pratiquement été multiplié par trois. Pourtant les stratégies traditionnelles d’éradication de la pauvreté continuent de s’appuyer sur la croissance comme fondement de la création d’emplois, des ressources budgétaires et des dépenses sociales.  

Au cœur de ce paradoxe se trouve l’idée que la pauvreté est principalement une question de revenus insuffisants. Le revenu est certes indispensable — mais le modèle dominant reste incomplet, car il néglige les moteurs structurels et relationnels de l’exclusion sociale. Les définitions de la pauvreté basées sur des seuils de revenu — toujours utilisées par les institutions mondiales et intégrées dans des indicateurs comme l’objectif de développement durable numéro 1 des Nations Unies — ne donnent qu’une vision partielle. Elles saisissent les ressources minimales nécessaires pour satisfaire les besoins essentiels, mais elles ne tiennent pas compte des attentes sociales qui évoluent dans des sociétés de plus en plus riches.  

Le revenu est, bien sûr, essentiel — mais le modèle dominant reste incomplet car il néglige les moteurs structurels et relationnels de l’exclusion sociale

Comme l’arguait le sociologue Peter Townsend il y a des décennies, la pauvreté est inséparable de la capacité des individus à participer au niveau de vie considéré comme « normal » dans leur société. L’exclusion sociale est un concept relationnel, lié à la place que l’on occupe par rapport aux autres, et pas seulement le résultat d’une privation absolue. L’indicateur AROPE de l’UE reflète cela en intégrant une mesure de revenu relatif (on est « pauvre monétairement » si son revenu est inférieur à 60 % du médian), et il va même plus loin en capturant la pauvreté multidimensionnelle. Pourtant, lui aussi n’épuise pas les forces structurelles et relationnelles plus profondes qui perpétuent l’exclusion. 

Course au bas de l’échelle 

Élever les revenus ne suffit donc pas, d’autant plus qu’ils ne sont pas distribués de façon équitable ces dernières années. Plutôt que de se focaliser sur la croissance du PIB, les décideurs devraient plutôt prendre en compte la crise climatique qu’elle a engendrée, les inégalités qu’elle crée et la pauvreté qu’elle aggrave.    

Plutôt que de se concentrer sur la croissance du PIB, les décideurs devraient prendre en compte la crise climatique qu’elle a engendrée, les inégalités qu’elle crée et la pauvreté qu’elle exacerbe.

Premièrement, et malgré des décennies d’efforts, aucune preuve empirique ne démontre que les pays à revenu élevé aient réussi le découplage absolu et permanent de la croissance économique par rapport aux impacts environnementaux nécessaire pour que la croissance soit compatible avec les limites planétaires. Il est temps de dire adieu à la « croissance verte ». Et, comme je l’ai exposé dans mon dernier rapport au Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, si l’augmentation du métabolisme de l’économie (étroitement corrélée à la hausse du PIB) déstabilise gravement la biosphère, ses effets sont particulièrement ressentis par les populations des pays à faible revenu. Loin d’éradiquer la pauvreté, l’expansion continue du PIB devient un moteur de pauvreté future liée au climat. 

Deuxièmement, la croissance produit une économie surmenée et aggrave les inégalités. En France, même si le niveau de vie médian a augmenté au cours des dernières décennies, le revenu des dix déciles les plus pauvres est resté stagnant ou n’a progressé que faiblement: le niveau de vie des 10 % les plus pauvres des ménages a peu changé en termes réels au cours des deux dernières décennies. Parallèlement, la part du revenu détenue par les 10 % les plus riches a augmenté de manière significative. Le creusement de l’écart entre les revenus renforce la pauvreté relative, l’exclusion sociale et les sentiments d’abandon.   

Avec la mondialisation croissante de l’économie et la multiplication des accords de libre échange, des économistes comme Bob Jessop notent que l’État a modifié sa stratégie pour atteindre la croissance du PIB. Le paradigme keynésien qui fait reposer la croissance sur une augmentation de la consommation soutenue par un État providence fort a été supplanté par l’idée schumpétérienne selon laquelle l’innovation est l’ingrédient clé de la croissance — une idée récemment couronnée par le prix Nobel d’économie. 

Les gouvernements ont ainsi cherché à utiliser tous les moyens pour attirer les individus aisés et les grandes entreprises afin de maximiser l’investissement, la R&D et la croissance. La concurrence interjuridictions est devenue une réalité dans l’environnement politique actuel pour stimuler l’investissement étranger. Les États se hâtent désormais de réduire les taux d’imposition et de déréglementer l’économie. Alors que les contrats d’emploi à durée indéterminée et à temps plein étaient la norme jusqu’aux années 1980, ils sont de plus en plus remplacés par des formes de contrat dites « plus flexibles » — c’est‑à‑dire moins protectrices. Dans un rapport de 2023 au Secrétariat des Nations Unies, j’ai montré que la diminution des contrats à long terme, la baisse des salaires et la réduction des protections conduisent à l’émergence de ce que l’économiste britannique Guy Standing a qualifié de « précariat ». 

Dans les économies à revenu faible et intermédiaire, le développement axé sur les exportations a également amplifié les inégalités. Les grandes entreprises ont bénéficié d’un avantage structurel leur permettant d’entrer sur les marchés mondiaux : elles sont celles qui tirent le plus profit du libre-échange et des activités extractives axées sur l’exportation. Une minorité d’entreprises orientées vers l’exportation croissent en consommant le capital naturel des pays à revenu faible et intermédiaire, tandis que les petits agriculteurs incapables d’intégrer les chaînes d’approvisionnement mondiales restent à la traîne.  

Troisièmement, la croissance du PIB a parfois été obtenue par l’extension de la logique marchande à des biens et services qui n’étaient pas monétisés auparavant, en privatisant le bien commun ou les services publics, conduisant à une marchandisation croissante de la vie. Comme l’avait souligné Karl Polanyi dans The Great Transformation, le capitalisme cherche à étendre au maximum le domaine du marché. Ce qui était autrefois attribué sur la base de la réciprocité ou de la redistribution est désormais accordé sur la seule base du pouvoir d’achat. Par exemple, autrefois, on pouvait demander à son voisin de réparer sa voiture ; aujourd’hui, on engage quelqu’un pour le faire. Ceux qui ne peuvent pas se permettre de telles dépenses sont poussés davantage dans l’insécurité économique. 

Un virage urgent 

Pour toutes ces raisons et bien d’autres encore, en juillet 2024 j’ai présenté un rapport à l’ONU sur l’éradication de la pauvreté au‑delà de la croissance. J’y avertis que la croissance économique ne peut pas être poursuivie à tout prix, même au nom de la réduction de la pauvreté.   

Dans ce rapport, j’ai plaidé pour un basculement urgent dans la lutte contre la pauvreté. Les approches traditionnelles d’éradication de la pauvreté ont fait leur temps. La question n’est plus de savoir comment maintenir la croissance en vie, mais comment mettre fin à la pauvreté sans mettre les personnes et la planète en otage de celle‑ci. 

Plutôt que de poursuivre une croissance sans fin du PIB, les gouvernements et les institutions devraient s’orienter vers ce qui compte réellement: le bien‑être social dans les limites planétaires. En présentant le rapport à l’ONU, je me suis engagé à élaborer une Roadmap pour éradiquer la pauvreté au‑delà de la croissance — une boîte à outils complète de mesures politiques, élaborée conjointement avec des agences de l’ONU, des gouvernements, des organisations de la société civile, des universitaires, des syndicats et d’autres acteurs, pour guider nos économies loin de la maximisation du profit et vers la réalisation des droits humains.  

Plutôt que de poursuivre une croissance sans fin du PIB, les gouvernements et les institutions devraient s’orienter vers ce qui compte réellement: le bien‑être social dans les limites planétaires.

Au cœur de la Roadmap — qui sera présentée à l’ONU en 2026 — se trouvent des politiques qui assurent des services universels de base. L’alimentation et le logement sont actuellement majoritairement accordés aux individus en fonction de leur capacité à payer, mais ils devraient être sortis du champ du marché et attribués selon le besoin, conformément à leur statut de droits humains. La gratuité des soins de santé et de l’éducation pour tous est déjà un exemple de biens et services décommodifiés, et l’élargissement de cette approche est une pierre angulaire de la Roadmap.  

Des mesures complémentaires comme un revenu universel ou une garantie d’emploi — par laquelle l’État assure un emploi à toute personne prête et capable de travailler — peuvent en outre garantir à chacun une base stable pour répondre à ses besoins. Réduire le temps de travail pourrait inciter les gens à adopter des modes de vie moins gourmands en énergie, tout en aidant à répartir plus équitablement le travail domestique. Mettre en œuvre des réformes pour accroître la progressivité des systèmes fiscaux, y compris les impôts sur la richesse et sur les héritages, associées à une action résolue contre l’évasion fiscale — sont autant de voies proposées dans la Roadmap pour financer ce basculement. 

Cependant, offrir un accès gratuit à des services essentiels ne suffira pas, seul, à surmonter l’exclusion sociale; seule la réduction des inégalités peut y parvenir. S’attaquer aux inégalités est essentiel pour éliminer la pauvreté au‑delà de la croissance. Lorsque les écarts se réduisent, les attentes sociales deviennent plus réalistes pour les personnes les moins favorisées, ce qui atténue les pressions sociales qui aggravent la pauvreté et le sentiment d’exclusion social.  

Une moindre inégalité peut également freiner les tendances de consommation nocives. Des habitudes de luxe haut de gamme, comme l’usage des SUV en ville ou la construction de grandes résidences, créent des pressions de statut dans la population générale. Les citoyennes et citoyens ont tendance à imiter ces modes de consommation non durables, ce que l’on appelle souvent l’effet Veblen. Des politiques visant à freiner le consumérisme et la publicité nuisible pourraient aider à orienter les sociétés vers des formes de bien‑être plus durables. En limitant une consommation de statut extrêmement coûteuse et non durable — ce qui a été qualifié de « consommation ostentatoire » — les sociétés peuvent concrètement avancer vers la lutte contre la pauvreté dans l’espace d’opération sûr des limites planétaires. 

Une nouvelle ère 

Voici les mesures audacieuses mais réalisables qui doivent guider la prochaine génération d’efforts anti‑pauvreté — y compris, en Europe, le nouveau Plan d’action pour mettre en œuvre le Pilier européen des droits sociaux, la Roadmap pour des Emplois de Qualité, la Strategie d’équité intergénérationnelle de l’UE et la toute première Stratégie anti‑pauvreté de l’UE.  Cela revêt une importance particulière dans un contexte où des priorités concurrentes — notamment la défense, la sécurité et la compétitivité —, accompagnées d’unux retours en arrière écologistes, risquent de faire passer les objectifs sociaux au second plan et d’empiéter sur l’espace budgétaire destiné à l’investissement social, déjà entravé par la réforme récente des règles budgétaires de l’UE.  

En adoptant les politiques définies dans la Roadmap pour éradiquer la pauvreté au‑delà de la croissance, l’UE peut ouvrir une nouvelle ère mondiale de l’éradication de la pauvreté — une ère qui transcende la dépendance à la croissance et place les droits humains et la stabilité planétaire au cœur de ses choix. 

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.