Dominique Barthier

Europe

Entre radicalité et normalité : retrouver le pouvoir de la transidentité

Partout en Europe et au-delà, les droits des personnes transgenres suscitent des réactions politiques hostiles et une couverture médiatique peu favorable. Parallèlement, les efforts des personnes transgenres pour revendiquer un discours d’autonomisation se heurtent à des obstacles importants. Comment appréhender l’expérience vécue par les personnes transgenres dans toutes ses dimensions positives sans tomber dans les pièges de la pathologisation, de la victimisation ou de la mystification ?

Aria n’hésite pas quand on lui pose la question : pour elle, la transition de genre est « la meilleure chose qui lui soit arrivée, contrairement à ce que certains peuvent penser ». La jeune Bruxelloise suit un parcours d’affirmation de genre depuis des années. Elle se dit heureuse d’avoir choisi cette voie qui lui permet de vivre son identité avec plus de liberté. « J’ai repris goût à la vie, en quelque sorte », résume-t-elle. Aria vient d’avoir 27 ans ; voilà quatre ans environ qu’elle a annoncé sa transidentité à ses proches. Pour elle, c’est comme entamer une nouvelle existence.

Le terme parapluie “transgenre”, qui définit une personne dont l’identité de genre ne correspond pas à celle attribuée à la naissance, est désormais régulièrement utilisé sur les plateaux télévisés et dans les hémicycles. Mais les transidentités restent largement mal comprise des personnes cisgenres – celles dont l’identité de genre correspond à celle associée au genre attribué à la naissance.

Marion (le nom a été changé) est assistante d’éducation en France et se considère comme non binaire. Pour Marion, « être trans signifie ne pas comprendre le concept de genre en premier lieu, et surtout ne pas vouloir s’y conformer ». Elle voit aussi dans cette identité un moyen de se sentir plus en harmonie avec soi-même. « J’ai acquis un plus grand sentiment d’équilibre. Quand j’ai réalisé que j’étais non binaire, tout est devenu plus clair, et cela m’a beaucoup apaisé. Cela m’a permis de comprendre et d’expliquer beaucoup de situations de mon passé et de mon enfance, et d’arrêter de me dire que j’étais bizarre ou anormal. »

De la transidentité, les médias grand public et les personnalités politiques ne nous proposent souvent qu’un récit stéréotypé, réduit à la transition médicale (qui elle-même ne concerne pas toutes les personnes transgenres) ou aux questions de discriminations et d’accès au droit. La réalité concrète de la transidentité, ou l’expérience intime que celle-ci représente, est rarement mise à l’honneur. Trop souvent, le droit à l’existence des personnes transgenres est remis en question par des figures médiatiques et politiques qui tiennent des discours haineux et déconnectés.

Discrimination et victimisation

Ces dernières années, l’Europe a été le théâtre d’une campagne contre les droits des personnes transgenres. Le 16 avril, la Cour suprême britannique a jugé que la définition juridique d’une femme reposait sur le sexe biologique. Bien qu’il ait été avancé que les droits des personnes transgenres restaient protégés par la loi sur l’égalité de 2010, certaines organisations ont souligné les implications profondes de cette décision, avertissant que l’accès des femmes transgenres aux services et aux espaces typiquement réservés à un seul genre pourrait être compromis.

La décision de la Cour suprême, saluée par le gouvernement travailliste du Premier ministre Keir Starmer pour avoir apporté de la “clarté” (même si certains la jugent encore extrêmement vague dans son application), est l’aboutissement d’une intense campagne de lobbying menée par l’organisation féministe trans-exclusive For Women Scotland.

Une telle décision est particulièrement significative dans le contexte actuel d’une guerre culturelle qui a donné lieu à des controverses très médiatisées, comme la publication du rapport Cass, qui critiquait l’aide médicale apportée par le Service national de santé aux jeunes transgenres, ou le scandale autour de la boxeuse Imane Khelif. Des personnalités de premier plan telles qu’Elon Musk et J. K. Rowling, qui utilisent leur fortune et leur influence pour attaquer les minorités de genre à travers le monde, se sont exprimées dans le “débat sur le genre”. Dans le même temps, les médias reprennent parfois sans discernement les arguments de l’extrême droite, jouant ainsi un rôle fondamental dans une réaction politique qui a des conséquences très réelles pour les personnes transgenres.

En Hongrie, une loi introduite en 2021 interdit aux organisations de partager des informations relatives aux personnes LGBT avec les mineurs dans les écoles et les médias. En 2024, le Sénat français a adopté un projet de loi interdisant les traitements hormonaux pour les moins de 18 ans et contrôlant strictement les bloqueurs de puberté. Le gouvernement a désapprouvé le texte, et on ne sait toujours pas si le Parlement l’examinera.

Et la situation n’est guère meilleure outre-Atlantique : les décrets signés par Donald Trump ont interdit aux personnes transgenres de servir dans l’armée et de pratiquer des sports féminins.

Dans toute l’Europe, les personnes transgenres sont confrontées à une insécurité croissante. En 2023, 14 % des personnes LGBTQIA+ interrogées par l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (FRA) ont déclaré avoir été victimes d’agressions physiques ou sexuelles en raison de leur identité de genre ou de leur orientation sexuelle au cours des cinq années précédant l’enquête, soit trois points de pourcentage de plus qu’en 2019. Si l’on ne considère que les statistiques relatives aux personnes transgenres, ce taux passe à 20 % (contre 17 % en 2019).

Comme l’a résumé la FRA dans ses conclusions, “dans l’ensemble, les résultats de l’enquête montrent que les personnes LGBTIQ, et en particulier les groupes transgenres et intersexués, continuent d’être victimes de violences motivées par la haine, de discrimination directe et indirecte et de victimisation, malgré la protection offerte par le droit européen”. De plus, depuis plusieurs années, les droits des personnes LGBTQIA+ font l’objet d’attaques habituelles (et croissantes) de la part d’acteurs de droite et d’extrême droite, compromettant les progrès réalisés dans la lutte pour les droits des personnes transgenres.

Dans son rapport annuel pour 2024, l’Association internationale des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres et intersexuées (ILGA) fait état d’une forte augmentation des discours haineux à l’encontre des personnes LGBTQIA+, en particulier de la part de personnalités publiques et d’institutions. Le rapport révèle un paradoxe : d’une part, l’acceptation publique des minorités sexuelles et de genre progresse lentement mais sûrement en Europe, et certains gouvernements facilitent les changements d’état civil. D’autre part, l’accès aux soins de santé, la reconnaissance familiale, la liberté d’association et le logement deviennent des questions plus complexes pour les personnes LGBTQIA+. L’ILGA note également une augmentation des “tactiques alarmistes autour de l’éducation sexuelle […] avec l’extrême droite et d’autres acteurs qui instrumentalisent les enfants dans des arguments anti-LGBTI et sèment la division entre les jeunes et les parents”.

Pour Aria, cette insécurité croissante est source d’inquiétude. Même si elle n’a pas été personnellement agressée en raison de son identité transgenre, Aria reconnaît qu’elle pourrait être victime de harcèlement ou d’abus à l’avenir. Dans le même temps, elle pense que la médiatisation croissante du débat sur les droits des personnes transgenres (et ce que certains décrivent à tort comme une « épidémie transgenre ») alimente les réactions négatives : « On dirait que pour les gens, parce que le sujet est plus médiatisé, l’identité transgenre soit nouvelle et que beaucoup de personnes soient transgenres, mais ce n’est pas vrai », dit-elle. « C’est une petite minorité, que nous devons défendre. Une minorité qui a le droit d’exister. »

Marion avoue également avoir peur. « Pas pour moi […] mais pour mes proches ; et je pense que nous nous inquiétons toujours plus pour les autres que pour nous-mêmes. De la même manière, le recul des droits à l’avortement dans certains pays m’a beaucoup inquiété, mais cela me semble lointain car dans mon entourage immédiat, je ne côtoie que des personnes en sécurité, et le danger ne semble pas faire partie de mon quotidien ». Mais elle pressent une menace grandissante : « J’ai l’impression que les choses empirent », s’inquiète Marion, qui redoute « un très mauvais retour en arrière ; et je plains les personnes transgenres dans les pays où la situation devient vraiment horrible. Égoïstement, je croise les doigts pour que cela reste aussi loin que possible de la France. »

Riposter

Bien qu’il faille évidemment parler de violence, d’accès au droit et de la percée du radicalisme d’extrême droite, la couverture médiatique des questions liées à la transidentité présente aussi ses angles morts : dépeindre les minorités sexuelles et de genre uniquement comme des victimes prive ces personnes de la maîtrise de leur propre destinée. Comme le démontre la détermination de la communauté LGBTQIA+ après l’interdiction de la Marche des fiertés de Budapest en mars 2025, la discrimination est un puissant moteur d’indignation et d’engagement citoyen.

Aria, de son côté, aimerait manifester, mais un handicap physique l’en empêche. Vivre en affirmant son genre a profondément changé ses convictions personnelles. « Les personnes pour qui je vote n’ont pas changé, mais je suis davantage sensibilisée au fait d’être queer, d’être femme », précise-t-elle. « Étant moi-même marginalisée, j’ai plus d’empathie pour les personnes marginalisées. » De son côté, Marion conserve sa confiance. « Même si les politiciens essaient de nous isoler et de ruiner nos vies, je pense que nous pouvons riposter, et c’est aussi important : ne pas rester seul, ne pas laisser les gens seuls. » Marion transmet cette détermination dans son travail d’assistante d’éducation dans un lycée français, en veillant à ce que les jeunes personnes queer dont elle a la charge « se sentent écoutées et sachent qu’elles ont le droit d’exister, et qu’il est beau et merveilleux d’être soi-même et d’être entouré de personnes qui tiennent à vous. Et qu’il est normal d’être différent de ce que la société veut que nous soyons. »

Pour Marion, la lutte pour les droits des minorités de genre a déjà ouvert des pistes de progrès : « J’ai le sentiment que même si ce qui est visible publiquement, comme les médias ou les décisions politiques, est transphobe, la perception des personnes non queer évolue ».

Le chemin est encore long avant que les minorités sexuelles et de genre soient pleinement acceptées en Europe, même si certaines victoires, souvent obtenues à grand coup de luttes, ont été remportées par les milieux militantes. Au-delà de la défense des droits, l’activisme pourrait aussi influencer la santé mentale des personnes qui le pratiquent. Une étude menée par Travis R. Scheadler, Katherine R. Haus, Tanner A. Mobley et Kristen P. Mark, publiée en 2023 dans le Journal of Homosexuality, s’est penchée sur les conséquences psychologiques de l’activisme populaire des personnes LGBTQIA+. Elle y affirme que « l’activisme […] pourrait faciliter le développement de la résilience chez les personnes LGBTQ+ ». Le fait de se rassembler, de côtoyer des modèles et de défendre ses droits favoriserait « l’affirmation de l’identité ou la perception positive de son identité », contribuant ainsi au « développement de l’identité LGBTQ+ et au bien-être », résument les chercheurs.

L’engagement citoyen n’est certes pas tout rose : les frustrations, préoccupations et attaques directes restent monnaie courante.

Pathologisation et autodétermination

Le premier pays européen à permettre aux personnes transgenres de changer leur état civil fut la Suède en 1972. À l’époque, cette modification ne pouvait s’effectuer qu’après avoir entrepris une opération chirurgicale d’affirmation de genre.

Quand les États autorisent la modification de la mention du genre, elle reste encore fréquemment associée à une vision médico-psychologique de la transidentité. Être reconnu comme personne transgenre, d’un point de vue légal, revient à cocher une série de cases : avoir reçu un diagnostic psychologique, engagé un traitement hormonal, procédé à une intervention chirurgicale, voire subi une stérilisation forcée…

Face au consensus scientifique – parfois interprété par certains comme l’unique fondement légitime de la transidentité, encore vue comme un problème mental – le vécu des personnes trans et le droit à l’autodétermination sont souvent ignorés. Cette réalité pousse de plus en plus d’activistes à réclamer une dépathologisation de la transidentité. Seuls huit pays européens permettent aujourd’hui l’autodétermination du genre : la Belgique, le Danemark, la Finlande, l’Irlande, le Luxembourg, Malte, le Portugal et l’Espagne. À l’heure actuelle, deux États européens interdisent toute modification de l’état civil : la Bulgarie et la Hongrie.

Mais ce qui manque souvent dans les débats sur la protection des droits des personnes transgenres, c’est le potentiel de transformation positive pour la société dans son ensemble. « Je pense que la société a beaucoup à gagner à inclure et à comprendre les personnes transgenres », affirme Marion. « Il existe énormément de dysfonctionnements et de souffrances liées à la binarité des genres. Cesser de considérer le genre comme deux cases distinctes pourrait éviter que des personnes souffrent à cause de leur genre. Je parle ici surtout des femmes, mais plus largement de toutes celles et tous ceux qui subissent le patriarcat. »

Pour Marion, comprendre l’identité transgenre, c’est comprendre que le genre n’est pas binaire et que personne n’est obligé d’entrer dans « l’une des deux cases dans lesquelles la société nous enferme ».

« De surcroît, la société gagne toujours à ne plus discriminer et à devenir plus ouverte et accueillante », poursuit Marion. « En tout cas, un monde qui ne le serait pas ne m’intéresse pas. »

La transidentité est un récit fait par les autres

Les personnes transgenres peinent à s’approprier un grand récit qui accorde peu d’attention aux expériences et à l’individualité de celles et ceux concerné·e·s, au profit de clichés bien connus et répétitifs. Un constat que ne manque pas d’observer le sociologue du genre Arnaud Alessandrin, de l’université de Bordeaux. « En 2015, plus de 96 % des personnes transgenres interrogées n’étaient ni satisfaites ni tout à fait satisfaites de la manière dont le sujet était traité dans les médias », explique-t-il. Si la transidentité est désormais plus visible dans les médias, les personnes concernées ont l’impression que le discours les concernant demeure stigmatisant, discriminant – et parfois même haineux, poursuit le chercheur.

Quand la transidentité est évoquée, ce qui intéresse le plus, c’est la dimension politique de la transidentité, précise Alessandrin, qui pointe ensuite la « dimension incarnée » : le récit biographique d’une célébrité, son parcours, des histoires personnelles souvent structurées autour d’un avant/après la transition. Autant d’histoires qui se nourrissent de questions davantage sensationnelles, selon le sociologue, et qui laissent peu de place à des questions plus intimes ou sensibles – par exemple le rapport au vieillissement, la vie scolaire des personnes trans, etc. Même si, nuance le chercheur, ces sujets apparaissent aujourd’hui nettement plus qu’hier.

« La transidentité », résume Alessandrin, « est un récit fait par les autres ». Et lorsque ce récit s’adresse au grand public, il n’échappe pas aux contraintes du storytelling, et donc à la subjectivité de celui ou celle qui le raconte. « D’ailleurs, ce storytelling est souvent accompagné d’éléments de langage que l’on retrouve fréquemment : ‘le mauvais corps’, ‘la souffrance’, l’idée de ‘faire le deuil’ », poursuit-il. Autant de mots et de concepts qui ne coïncident pas nécessairement avec ce que disent les personnes transgenres interrogées, avance-t-il.

Si les récits se sont affinés depuis le début des années 2010, ils restent marqués par la lourdeur du récit de souffrance : douleur psychologique, poids médical, impact de la discrimination… autant de considérations légitimes qui freinent toutefois l’émergence d’interprétations plus positives de la transition. « On s’intéresse davantage à la question de la discrimination et de la souffrance qu’à l’expérimentation d’une discrimination qui mènerait à de l’indignation puis à du militantisme, ce qui est peu exploré », précise par exemple Alessandrin.

Cette dépossession du récit s’accorde, selon lui, avec une « polarisation » de la transidentité. « Les personnes transgenres sont soit des victimes, soit des héroïnes courageuses, belles et subversives », résume-t-il. « On finit par attribuer à des personnes qui ne le veulent pas une subversivité qu’elles n’ont pas souhaitée. »

Dans son essai Whipping Girl: A Transsexual Woman on Sexism and the Scapegoating of Femininity (Manifeste d’une femme trans, 2020, éditions Cambourakis), l’autrice et militante Julia Serano critique déjà ce qu’elle appelle la « mystification des personnes trans », une manœuvre consistant à « entériner si fortement l’idée d’une nature taboue associée au ‘changement de sexe’ que l’on perd de vue le fait que la transsexualité est tout à fait réelle, tangible et souvent banale pour celles et ceux qui en font l’expérience directe ». Pour la penseuse américaine, « la transsexualité n’a rien de fascinant. Pour beaucoup d’entre nous, il s’agit tout simplement d’une réalité ». Traiter les transidentités comme un mystère nourrit selon elle l’idée d’une artificialité : le genre assigné à la naissance serait « naturel », tandis que le genre vécu au quotidien serait, lui, illusoire.

Pour Arnaud Alessandrin, le grand récit médiatique autour des personnes transgenres occulte les questions et les réalités quotidiennes que celles-ci traversent. « On parle rarement de la dimension entremêlée des subjectivités », regrette-t-il. Toutes les expériences ne rentrent pas dans un grand canon médiatique. « La meilleure façon de lutter contre cela est de donner la parole aux personnes trans au pluriel », conclut-il. « Comprendre cette subjectivité, cette multiplicité. »

Comment comprendre la transidentité ? Une manière certaine de mieux la cerner est déjà de donner la parole aux personnes qui la vivent au jour le jour. Un changement de perspective s’impose également : percevoir l’affirmation de la transidentité comme un acte de réappropriation de soi dans toute sa complexité, avec ses épreuves et ses moments de bonheur, et qui, de par son caractère déterminant, ne peut pas être discuté, remis en cause, ni récupéré. Tout en gardant en tête qu’il s’agit d’existences bien réelles, de vies ordinaires qui subissent directement les décisions politiques prises au sommet et les discours de haine diffusés dans la société civile.

Traduit par Voxeurop.

Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.