Dominique Barthier

Etats-Unis

FO° Talks : La Bolivie tourne à droite — Comment Rodrigo Paz a mis fin à 20 ans de pouvoir de gauche

Le producteur vidéo de Fair Observer, Rohan Khattar Singh, et le consultant politique Erik Geurts discutent de la victoire historique de Rodrigo Paz à l’élection présidentielle en Bolivie. Après près de deux décennies de domination de gauche sous le Mouvement pour le Socialisme (Movimiento al Socialismo, MAS), la victoire de Paz le 19 octobre marque un tournant spectaculaire. L’entretien explore ce que ce changement signifie pour l’économie fragile de la Bolivie, ses profondes fractures sociales et l’élan général vers la droite qui balaie l’Amérique latine.

Geurts soutient que l’élection de Paz signale l’effondrement d’un modèle politique et économique qui dominait la Bolivie depuis 2006. Mais la durabilité de cette nouvelle orientation demeure une question ouverte.

Rodrigo Paz remporte la présidentielle en Bolivie

Geurts commence par décrire l’élection comme « un tournant indéniable pour la Bolivie », et non comme une simple réaction contre les titulaires du pouvoir ou une lassitude envers l’establishment du MAS. Pour lui, l’histoire clé est la fin du modèle socialiste du XXIe siècle associé à l’ancien président bolivien Evo Morales et à son parti. Pendant des années, ce modèle reposait sur un contrôle centralisé, les rentes gazières et d’importantes subventions. À mesure que les réserves s’amenuissaient et que la Banque centrale était utilisée comme un chéquier politique, le modèle arriva à son terme.

La victoire de Paz reflète le désir du public d’adopter une approche nouvelle qui réouvre le pays au privé et aux marchés mondiaux. Ce virage redéfinira également les relations internationales. On s’attend à ce que la Bolivie s’éloigne de son alignement avec la Russie, la Chine, l’Iran, Cuba, le Venezuela et le Nicaragua. Désormais, les experts estiment qu’elle cherchera à tisser des liens plus forts avec des voisins comme l’Argentine et le Chili, ainsi qu’avec les États-Unis au nord.

La victoire de Paz, selon Geurts, ressemble à une « histoire de Cendrillon », puisqu’il partait d’un statut d’outsider total qui a défié les pronostics et atteint des sommets. Au premier tour, il était largement derrière dans les sondages, mais il a fini par prendre la première place. Au second tour, il a battu l’ancien président Jorge « Tuto » Quiroga, une figure politique majeure, malgré un message économique beaucoup plus vague. Paz s’est présenté comme l’option la moins menaçante, un leader promettant le changement sans les arêtes aiguës d’un choc économique.

Réparer l’économie bolivienne

Intronisé le 8 novembre, Paz hérite d’une économie mise à mal par l’inflation, une production gazière en recul, des déficits budgétaires et une monnaie fortement surévaluée. Une grande partie de la crise provient des années de sous-investissement dans le secteur de l’énergie et d’une politique de change qui favorisait les importations tout en freinant les exportations privées.

Paz n’a pas livré beaucoup de détails durant sa campagne, mais il pourrait être amené à faire des choix difficiles en tant que président. Cela comprend la perspective de solliciter l’aide du Fonds monétaire international — une option que les Boliviens associent souvent à l’austérité et à une ingérence étrangère — et éventuellement d’envisager une flexibilité du taux de change. Paz a publiquement rejeté l’idée, privilégiant une stratégie de rétropédalage. Geurts affirme que des ajustements graduels ne « résolvent pas le problème de la surévaluation ».

Malgré ces défis, Paz entame son mandat avec un avantage parlementaire conséquent. Son parti et deux formations alliées pro-entreprise détiennent ensemble plus de 80 % des sièges, ce qui lui assure les votes nécessaires pour mener des réformes structurelles. Ces alliances reposent sur des liens personnels et politiques : Quiroga s’est engagé à coopérer, et le politicien bolivien Samuel Doria Medina — dont le parti est le troisième en importance — a apporté des conseillers et des ressources politiques à Paz.

Cependant, le président fait face à des complications internes. Son propre parti s’est développé trop rapidement pour être cohérent ou expérimenté. Son vice‑président, l’ancien agent de police bolivien Edmand Lara Montaño, est controversé pour son style d’expression publique radical, allant jusqu’à dire que c’est son travail de tenir Paz responsable et de dénoncer le président s’il détecte de la corruption. Mettre en œuvre une refonte économique exigera une discipline au sein d’une coalition qui n’était pas initialement conçue pour gouverner.

La polarisation en Bolivie

Les fractures en Bolivie sont anciennes : hauts et les bas plateaux, indigènes et urbains, fidèles du MAS et opposants. Environ 70 % des Boliviens vivent désormais en ville et sont profondément ancrés dans l’économie nationale. Ces électeurs recherchent surtout des repères concrets comme des dollars, du carburant et de la stabilité ; s’ils obtiennent ces éléments, ils devraient rester fidèles à Paz.

Mais la base du MAS demeure puissante. Morales, qui se retire désormais de son propre parti pour former un nouveau mouvement, Evo Pueblo, conserve une loyauté intense dans la région nord du Chapare. Selon Geurts, ses partisans là-bas « le voient vraiment comme une sorte de messie ». Les blocages routiers, les marches vers La Paz et l’agitation politique pourraient reprendre rapidement. Gérer Morales sera probablement le principal défi pour Paz.

La bureaucratie d’État constitue un autre obstacle. Des postes judiciaires et des poursuites restent occupés par des nominations MAS. Paz devra réformer ces institutions avec soin pour éviter les accusations de politisation tout en assurant une gouvernance efficace.

La montée de la droite en Amérique latine

En regardant le tableau d’ensemble, Geurts soutient que la victoire de Paz s’inscrit dans un cycle régional plus large. De l’élection de Javier Milei en Argentine à Nayib Bukele au Salvador et aux gains conservateurs au Pérou, une grande partie de l’Amérique latine se détourne des modèles économiques étatiques pour s’orienter vers des dirigeants qui promettent discipline, sécurité et marchés.

Les pays voisins voient le tournant bolivien comme une preuve supplémentaire que la vague socialiste du XXIe siècle a atteint son apogée. Bien que des gouvernements de gauche restent au pouvoir en Colombie et au Brésil, ils ne ressemblent plus aux projets transformatifs observés autrefois en Bolivie, en Équateur ou au Venezuela.

Pour l’heure, Paz représente une rupture avec le passé de la Bolivie. Son leadership mettra à l’épreuve si le nouveau cycle de droite de la région peut dépasser la rhétorique et produire des résultats concrets.

[Lee Thompson-Kolar a édité cet article.]

Les opinions exprimées dans cet article/vidéo sont propres à l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la ligne éditoriale de Fair Observer.

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Dominique Barthier

Dominique Barthier

Journaliste passionné par la vie publique, j'explore les rouages de la politique française depuis plus de dix ans. J’ai à cœur de rendre l'information accessible, rigoureuse et engageante pour tous les citoyens. Chez ElectionPrésidentielle.fr, je décrypte l’actualité avec une exigence constante de clarté et d’indépendance.